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LA CONDITION Dl PROLÉTARIAT DE L INDL STRIE 103

Il ne faudrait pas s'en prendre exclusivement de cet état de choses à L'intransigeance excessive des compagnies ou aux excitations continues du parti socialiste. Patrons et « meneurs » ont évidemment dans les agitations actuelles leur part de responsabilité. Mais il serait injuste de ne pas tenir compte des circonstances, qu'il n'est pas au pouvoir 'des patrons ni des ouvriers de complètement modifier. Avant de formuler la moindre conclusion, il convient donc d'étudier aussi impartialement que possible la condition de l'ouvrier mineur dans la région de Bilbao. L'enquête faite en 1904 par la commission de l'Institut de réformes sociales nous a fourni déjà, à ce sujet, de précieuses indications ; les renseignements que nous avons pu nous-mêmes recueillir sur place nous ont permis de les compléter.

La grande majorité des mineurs de Biscaye sont étrangers à la région : 70 p. 100 d'après l'information officielle. Le Basque a hérité de ses ancêtres un tempérament aventureux qui le pousse à chercher fortune au delà des mers, plutôt que de gagner péniblement son existence en restant attaché au sol natal. Ce sont des gens de Galice, de Soria, de Léon, de Zamora qui viennent combler les vides de l'émigration et demander du travail dans les mines. Le plus souvent, il est vrai, ce n'est que pour quelques mois de l'année. Engagés dès août et septembre, une fois les récoltes ter-

minées, lorsque leurs bras sont inutiles aux champs, ils demeurent occupés dans les carrières ouvertes, d'où s'extrail le minerai brun, jusqu'en mai ou juin. Le temps d'amasser un petit pécule qu'ils rapporteront à leurs vieux parents, aux femmes et aux enfants <|ii'ils ont laissés là-bas. Leur àpreté au travail, leur sobriété et leur esprit d'économie les ont fait justement comparer aux Auvergnats de France.

Des 13.000 mineurs — en chiffres ronds — que l'on compte en Biscaye, 3.000 seulement sont originaires de cette province, 6.000 proviennent de Galice, de Palencia et de Zamora, et 4.000 des autres provinces d'Espagne.

Ce n'est pas dans ces ambulantes que le parti socialiste compte beaucoup de partisans. On ail end d'ordinaire leur départ pour proclamer la grève. Ceux qui restent, les fijos, établis à demeure dans le pays, fournissent au contraire, à Pablo Iglesias et à ses lieutenants, une partie de leurs troupes.

Depuis le célèbre bando du général Loma, la journée de travail est, comme nous l'avons vu, de dix heures en hiver et de douze heures en été, y compris une heure de repos à midi. Sur les conseils des socialistes, les ouvriers réclament aujourd'hui la journée de huit heures.

Ils ont le choix, au reste, entre le travail à la journée et le traçai/ à la lâche. La moyenne des tâches est de neuf à dix heures: en commençant sa journée à six heures du matin, le mineur peut être libre vers trois heures de l'après-midi : il lui est

loisible, alors, d'augmenter son salaire en travaillant des heures supplémentaires, ou de quitter définitivement le chantier pour cultiver, par exemple, les petits jardins que mettent parfois les compagnies à sa disposition. Si le travail à la tâche, pour ces raisons, obtient, d'ordinaire, les préférences des ouvriers qui y trouvent leur avantage immédiat, il est, en revanche, condamné par les socialistes, qui estiment qu'il va à l'encontre du véritable intérêt du travailleur, dont il hâte l'épuisement des forces. Les socialistes le mettent en garde contre le danger qu'il y a pour lui de sacrifier à la perspective de plus gros intérêts le seul capital qu'il possède, celui que représentent ses bras, son capital humain. Les patrons répondent à cela que la tâche a été calculée, lors de son établissement, d'après le travail antérieurement accompli par journée et diminué, suivant les cas, de 10 à 15 p. 100. La tache, loin d'avoir une influence néfaste sur ïa santé de l'ouvrier, lui laisse, en définitive, plus de liberté et plus de temps disponible à passer en dehors du chantier.

A dire vrai, le mot de mine ne doit pas faire illusion sur la nature du travail que nous étudions : sauf les barrenadores \ peu nombreux, et qui jouissent d'une situation spéciale, tous les mineurs de la région de Biscaye travaillent dans de vastes carrières à ciel libre, largement ouvertes au flanc de la montagne. Le minerai, carbonisé ou en poussière, se détache facilement à la pioche et à la pelle. Le mineur de Bilbao mériterait donc plutôt le nom de terrassier, et il est payé en conséquence.

Los salaires moyens dans la zone — d'après les renseignements recueillis par la commission de l'Institut de réformes sociales — sont les suivants (les chiffres en pesetas) :

d après d'après les patrons les ouvriers

Barrenadores (ouvriers fonçant les coups de mine, c'est-à-dire travaillant avec la barre à mine ....

Operarios (ouvriers, en général) . .

Pinches (gamins)

J'ai moi-même relevé sur les livres de la Compagnie Franco-Belge — la plus importante société minière après la Orconera — les chiffres que voici :

Chantier (concha) N° III.

Barrent/flore» 3.875

Capataces (contremaîtres; 6 et 4.50

Taqueadores (bourreurs) 3,50

Maniobras (manœuvres). '. . 3,50

Artillero (boute-feu) 5.00

Caballistas (conducteurs de chevaux) .... 3,325 Ouvriers 4 à 3.50; 20 à 3,25 ; 10 à 3

Chantiers VII et VIII.

Capataces 4,75 et 4,25

Frenistas (freineurs) 3,25

Maniobras 3,25

Caballistas 2,50; 3,25 et 3

Barrenadores 3,75 et 4,25

Ouvriers 5 à 2,75 ; 3 à 3.50; 15 à 3.25:

les autres à 3

Les salaires sont plus élevés dans la première colonne, en général, parce qu'il s'agit dans ce chantier de l'extraction de carbonate (sideràri), plus difficile que celle du minerai en poussière [vend] des chantiers 7 et 8.

Le travail à la tache est Laxé d'après la moyenne du travail réalisé par un ouvrier en une journée pendant la quinzaine antérieure. Cette taxation diffère, naturellement, suivant qu'il s'agit de carbonate de fer (siderôn) ou d'hématite brune (rubio ou vend] . La tâche (tarea) impartie à chaque homme correspond, pour le carbonate, au chargement de cinq wagonnets, soit 12 à 13 tonnes ; pour la vena, au chargement de six wagonnets, ou 15 tonnes. La tâche est, comme de juste, moindre en hiver qu'en été.

La modalité du paiement a été, comme nous l'avons vu, un des prétextes de la grève d'octobre 1903. La forme la plus usitée dans la zone minière auparavant était le paiement mensuel. Les socialistes onl demandé et fait imposer par le gouvernement militaire le paiement hebdomadaire : leur principal argument était qu'il serait possible de remédier à la cherté et à la mauvaise qualité des aliments qu'on débile dans la zone, si les travailleurs pouvaient faire leurs achats l'argent en main, en restant libres de s'approvisionner où bon leur semblerait, ce qui leur parait impossible avec le paiement mensuel. Il faut reconnaître, en effet, que si le paiement mensuel i l'avantage, en une certaine mesure, d'inciter l'ouvrier à l'économie, en lui ôtant notamment des occasions de dépenser inutilement son argent au cabaret ou ailleurs, il peut présenter en retour cet inconvénient de ne lui permettre d'acheter qu'à crédit, c'est-à-dire plus cher et à de plus mauvaises conditions qu'au comptant. C'est pourquoi, d'après

l'enquête delà commission de l'Institut de réformes sociales, la grande majorité des ouvriers sont hostiles à celte forme de paiement: 38,46p. lOOdes ouvriers interrogés lui préféraient le paiement hebdomadaire et 39,54p. 1001e paiement bi-mensuel. Les raisons en faveur de cette dernière préférence étaient que cette modalité de paiement convient mieux aux ouvriers mariés et à ceux qui sont établis de façon permanente dans la région. Un vieil ouvrier fit aussi aux délégués de l'Institut les déclarations suivantes : « Nous préférons toucher tous les quinze jours, parce qu'il peut survenir une mauvaise semaine, où Ton ne travaille que deux ou trois jours ; dans ce cas, notre salaire touché le samedi ne nous permettrait pas de vivre la semaine suivante. Et comme dans les magasins nous n'aurions aucun crédit, on ne voudra rien nous donner et nous risquerons de mourir de faim. Avec le paiement bi-mensuel, au contraire, on a toujours du temps devant soi pour faire face aux quatre ou cinq mauvais jours qui peuvent survenir... »

La plupart des entreprises minières se déclarent, d'ailleurs, prêtes à. remettre aux ouvriers en tout temps et dès qu'ils en feront la demande les sommes qui leur sont dues.

La question des modalités de paiement est intimement liée à celle des cantines, où certains patrons ou entrepreneurs sont plus ou moins directement

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intéressés. Il semblerait, pourtant, d'après les renseignements qu'on m'a fournis à Bilbao, que cette vieille querelle au sujet des baraquements et des cantines obligatoires dût appartenir exclusivement au passé. 11 n'existe plus, m7a-t-on affirmé, d'établissements de ce genre, au moins dans les grandes entreprises. Mais les plaintes à ce sujet qui se renouvellent à chaque grève laisseraient croire, comme l'affirment les socialistes, que, malgré les accords antérieurs et les règlements pris par l'autorité, certains patrons ou contremaîtres ne se font point faute d'obliger les ouvriers qu'ils emploient à se loger dans leurs baraques et à s'approvisionner dans leurs magasins. C'est là, au dire des socialistes, une des conditions essentielles de l'engagement, et l'habitude en est tellement prise, que le mineur, qui vient offrir ses bras dans un chantier, ne demande pas s'il y a une place pour lui, mais si le capataz ou contremaître peut lui fournir un lit. La façon dont se sont constitués les établissements miniers en pleine montagne et assez loin, en général, de centres habités, a fait, dans les débuts, au moins, de ces baraquements ou auberges une sorte de nécessité. La force des choses et les circonstances, qui restent les mêmes, s'opposeraient, selon les socialistes, à leur disparition : comment empêcher, en effet, le capataz d'user de son influence bien naturelle pour avoir chez lui le moins de lits de libres possible ? D'autant plus que la majorité des ouvriers mineurs n'ont point de famille et qu'ils ont besoin qu'on veille à l'entretien de

leurs effets et à leur alimentation... Cependant, eu plus «les affirmations contraires de la part des compagnies rapportées ci-dessus, je dois mentionner que, lors de la grève de 1903, les patrons ont mis les socialistes en demeure de dénoncer au gouverneur, même par lettre anonyme, les points où il subsisterait des cantines obligatoires, et qu'aucune dénonciation n'a été faite à cette époque. Le général Zappino, dans son enquête personnelle sur place, aurait reconnu lui-même qu'il n'en existait plus.

Le prix moyen payé par l'ouvrier est de 10 piécettes par mois, y compris la lessive et l'apprêt des aliments. Dans la région, on demande d'ordinaire quinze piécettes pour un petit logement comprenant une cuisine, une salle à manger et deux chambres. A Bilbao même, les loyers sont très élevés.

Ce qui frappe le plus, en effet, quand on étudie la condition du mineur en Biscaye, c'est moins le taux des salaires qui n'a rien de déraisonnable, surtout si on le compare aux salaires dérisoires de la plupart des travailleurs agricoles1, que le coût démesurément haut de la vie en général, que les prix exagérés du logement et des vivres.

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