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LA CONDITION Dl PROLÉTARIAT DES CAMPAGNES 139

faire face à l'élément avancé des villes. Au contraire, en Andalousie et en Estrémadure. on se trouve en présence de prolétaires, prêts à sortir, à tout instant, sous l'effet de la misère et de la famine, de leur indolence orientale pour adopter les théories les plus subversives et se porter aux pires actes de violence.

En 1903, sur l'initiative du jeune roi, le gouvernement de Madrid mit au concours une étude sur « le problème agraire dans le midi de l'Espagne ; conclusions pour harmoniser les intérêts des propriétaires et des ouvriers : moyens d'augmenter la production du sol ». La façon même dont était posée la question impliquait la solution qu'en attendait le jury du concours, et, en effet, Fauteur du mémoire, auquel il décerna le prix. M. Celedonio Rodriganez, préconisait, comme souverain remède, le perfectionnement de la culture.

Tous les mémoires, qui ont été publiés à cette occasion, s'accordent à nous montrer la situation du travailleur agricole du midi de l'Espagne sous les plus effroyables couleurs, et mes propres observations, au sud des Pyrénées, ne me permettent pas de croire que ces descriptions soient, en général, exagérées. Ud Anglais, M. Malhall, dans un livre intitulé Pogress of the World, a pu dire qu'il n'était pas de situation pire dans le monde que celle du travailleur des champs en Espagne, et cette observation vise surtout les provinces d'Andalousie et d'Estrémadure \

1. Voir aussi Guy Bowman, Labour in Spam, dans la Albany Review, juin 1907.

Dans cette région, la population se divise en grands et petits propriétaires et en salariés. Les petits propriétaires, taisant valoir eux-mêmes, sont excessivement rares : il semble même que ce soit une classe en train de disparaître. Les grands propriétaires, de beaucoup les plus nombreux, mènent, d'ordinaire, une vie oisive à Séville ou à Madrid, et ils se déchargent du soin de mettre en valeur leurs terres à un entrepreneur ou labrador, qui fait lui-même travailler, sous sa direction, un certain nombre d'ouvriers ou braceros.

En dépit de l'activité du labrador, bien des raisons s'opposent à ce que le bracero puisse être largement payé : ce sont les lourdes charges qui pèsent sur la terre, les impôts qui sont trop arbitrairement répartis (il n'est pas de région, dans toute l'Espagne, où les excès du favoritisme politique ou caciquisme soient plus fréquents qu'en Andalousie) ; ce sont les méthodes culturales vraiment archaïques : dans les terrains plantés en céréales, prévaut encore — à cause de l'extension des propriétés et de l'emploi insuffisant des engrais chimiques — - le système dit de très hojas (des trois feuilles), c'est-à-dire que. sur trois hectares, un seul est ensemencé, le second est labouré pour l'année suivante, le troisième en repos est destiné au pâturage des bestiaux. Enfin, l'irrégularité et l'insuffisance des pluies rendent nécessairement la récolte fort incertaine. L'hectare donne une moyenne de 6 .hectolitres de blé, pour une valeur de 120 pesetas. Aussi le salaire normal quotidien des ouvriers engagés au mois ou pour la sai-

sou (de la Saint-Michel à la fin mai ou du 1er juin à la fin septembre) ne dépasse-t-il guère 0,75 : avant les grèves de 1902, il n'était même que de 0,65! Grâce à certains travaux complémentaires, le bracero peut arriver à se faire jusqu'à six « réaux » (pesetas 1,50), mais c'est là un maximum, qui est loin d'être toujours atteint.

Ajoutons que le bracero est nourri, mais quelle nourriture! Du pain, fêlera, dur comme le coin de fer, dont il porte le nom. et des espèces de soupes, pipirrana, gaz-pacho, ajo blanco, migas, etc., dont les noms différents ne servent qu'à dissimuler la monotonie de leurs éléments essentiels, toujours les mêmes : de l'huile rance et du mauvais pain.

Les villages sont très distants les uns des autres, et le salarié vit d'ordinaire en pleins champs, dans une demeure isolée, le cortijo. Si ce système offre l'avantage, au point de vue agricole, que l'homme vit sur la terre même qu'il cultive, quelle existence cependant que celle de ce malheureux, séparé de sa famille, sans communication d'aucune sorte avec le reste du monde, et même sans sécurité ! Il faut lire, pour en avoir une idée, les émouvantes pages du roman de Blasco Ibanez, la Bodega1.

1. La misère des travailleurs, autant que la plaie du caciquisme, sutlît à comprendre que le banditisme existe encore, à l'état chronique, en Andalousie. Selon un ancien gouverneur de Cordoue, M. Zugasti, quia écrit, sur cette question un ouvrage en dix. volumes, la cause essentielle en est l'état de la propriété territoriale, mais il existe aussi — comme cela a apparu clairement lors de la récente affaire du bandit El Pernales — des pactes inavouables entre les brigands et les caciques. Voir sur cette question, Julian de Zugasti, El bandolerismo Est udio social y memorias hislôricas (Madrid. 1876): R. Salillas, Hampa (Madrid, 1898) ; et J. Causse, Le banditisme andalou dans la Revue. 1" juillet 1907.

Le bracero est tenu à une journée de douze heures, bien qu'avec les repos prolongés son travail utile ne dépasse guère sept à huit heures. 11 travaille, d'ailleurs, en conséquence de son salaire, et, au moins, la chaleur lourde, qui trop souvent l'accable, peut-elle lui servir d'excuse, en quelque manière. Les deux tiers de l'année, après le labour et avant la moisson, il reste sans occupation — par conséquent sans salaire, — sans parler des chômages forcés, dus à des causes naturelles et, pour ainsi dire, périodiques.

In écrivain espagnol, M. Ramôn Ledn Mainez, qui parcourut les campagnes de Xérès, au lendemain des grèves retentissantes de 19021, en a rapporté un livre La esclavitud en los campos de Jerez, d'où nous extrayons les renseignements suivants.

Ces grèves ont eu, avant tout, le caractère d'une protestation contre les salaires dérisoires des braceros. Pendant Tété — et en décomptant les heures de repos, pendant lesquels on fume — descansos de cigarros — et les repas, ces journaliers travaillent depuis 3 h. 1/2 du matin jusqu'à 8 h. 1/2 du soir, soit quinze ou seize heures pour 0,90 centimes à 1 peseta! D'autres mois, ils ne gagnent pas plus de 0,40 à 0,65 centimes !

Voici comment on nous dépeint la vie de ces

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