‹ La question sociale en EspagneChapitre 60 sur 187 · V. supra · texte numérisé non relu

V. supra

pauvres gens. Seuls presque toute Tannée, les femmes et les enfants restent, dans les villages, « confiés à la miséricorde de Dieu ». L'alimentation qu'on donne aux ouvriers dans les cortijos est mauvaise et insuffisante. Avec du pain détestable, fait de farines avariées, et d'huile de qualité inférieure, un peu d'ail et de sel, on confectionne un ragoût infect, Yajo caliente, qui constitue tout le premier déjeuner. A midi, le bracero mange un potage de pois chiches [garbanzos] très durs. Le soir, nouvelle ration dV//V> caliente ou, selon la saison, une soupe froide — gazpachù — qui ne diffère du plat précédent que parce qu'on y ajoute un peu de vinaigre et que l'on ne fait pas bouillir l'eau.

La nuit venue, le bracero se retire à la gahanïa, horrible salle malpropre, sans lumière et sans air, plus longue que large, et peu élevée. Les murs sont tout noircis par la fumée qui sort de la cheminée : cette cheminée (fogarïf, où l'on approche à tour de rôle, pour réchauffer ses membres gelés et pour sécher le sayal ou la manta, grossière couverture qui protège le jour contre la, pluie, la nuit contre le froid! Le feu est aliment»' par des excréments desséchés de vaches, des yeuses, du fenouil (biznagas) et du lentisque vert. La fumée et l'odeur produites par un tel combustible ne permettent de demeurer dans la salle que lorsqu'il ne reste plus dans le foyer que des cendres.

C'est au milieu de cette atmosphère fétide, acre et répugnante, que dorment les malheureux, suides sièges de maçonnerie ou sur une natte étendue

par terre. Il n'y a guère que l'été, quand ils reposent à l'air sur des javelles de blé, qu'ils jouissent d'un peu de commodité...

De lavis de tous ceux qui ont étudié la condition du bracero andalou. il faudrait, pour lui permettre de vivre convenablement, que son salaire ne fût pas inférieur à 11 réaux (2 fr. 25), ce qui n'a rien d'exagéré, si Ton songe que, dans les villes, un simple apprenti maçon gagne de 8 à 10 réaux, pour huit à neuf heures de travail.

Mais, comme nous l'avons dit, l'augmentation, des salaires agricoles dans le midi de l'Espagne se heurte à des obstacles provenant autant de causes climatologiques ou hydrologiques naturelles — manque de pluies et manque d'irrigations — que des charges fiscales très lourdes et injustement réparties qui pèsent sur la terre et aussi de l'état arriéré de l'agriculture dont il faut rendre responsable, en dernière analyse, le régime même de la propriété. C'est ce dernier point sur lequel il convient tout particulièrement d'insister.

S'il n'est pas possible d'avoir une idée exacte de l'importance et de l'étendue des latifundia dans le midi de l'Espagne, on ne saurait, cependant, contester sérieusement leur existence1. Comme nous

1. C'est cependant cequefait M. Moreno Rodriguez, ancien ministre de la Justice, dans la revue ÏAleneo, janvier 1900. M. Rodriguez cite, à l'appui de sa thèse, le rapport publié par la Junta Consultativa agronômica sous le titre El regadio en Espaha, en 1904. page 10 : « Dans les

l'avons déjà fait remarquer, le service de la statistique en Espagne gagnerait à être centralisé. Actuellement, pour étudier la répartition de la propriété foncière, il ne faut pas recourir à moins de trois statistiques, publiées par trois ministères différents : les Mémoires de l'enregistrement, publiés en vertu de décrets de 1886 et de 1902 par le ministère de (Jiàce et Justice, la statistique de l'impôt territorial de 1879 faite par les soins du ministère des Finances, enfin les publications ducs à V Institut géographique et de statistique, dépendant lui-même du ministère de l'Intérieur. Et ces statistiques, déjà fort insuffisantes en elles-mêmes, sont loin de concorder entre elles ! La confection du cadastre parcellaire permettra seule d'avoir une idée exacte de l'état de la propriété foncière au sud des Pyrénées : les travaux du service qui en est chargé et qui dépend du ministère des Finances n'ont pu être menés à bout encore que dans six provinces, et on ne prévoit pas, à moins de transformation radicale dans la façon d'opérer, qu'il puisse être achevé avant de très longues années.

Quoi qu'il en soit, les renseignements que nous

provinces andalouses. où il existe des grandes étendues consacrées à la culture des céréales à côté de grandes dehesas pour le bétail, on trouve d'ordinaire des cortijos de 300 à liOO hectares et même plus : mais il arrive rarement que les terres d'un laboureur appartiennent à un même propriétaire, et il est fréquent, au contraire, de voir ces laboureurs payer une rente à nombre de petits ou moyens tenanciers. Il existe donc une grande culture extensive. mais on ne peut pas dire, en général, qu'il y ait de grandes' propriétés... » Mais ceci n'empêche pas la Junla de faire allusion, un peu plus loin (p. 13-14) aux latifundios.

Le rapport de la Commission, qui étudia le problème agraire à Xérès en 1886, l'enquête de 1887-89, les mémoires du concours de 1903 considèrent aussi l'existence des latifundios comme un fait évident.

mauvaiju 10

possédons permettent d'affirmer que, dans la province de Cordoue, notamment, les domaines de 1.500 hectares ne sont pas rares1. On assure même que l'on peut cheminer de Cordoue à Séville, sans quitter la propriété de tel grand seigneur foncier. Une douzaine de familles se partagent les terres de la province de Jaen2, et les mémoires de l'enregistrement font allusion en Estrémadure a des fincas de 14.000 hectares.

Quelle est l'origine de ces latifundia? Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, la concession de vastes domaines faite par les rois catholiques aux seigneurs, qui avaient le plus vaillamment aidé à la Reconquista contre les Maures, ou à des communautés religieuses. En dépit des lois qui ont supprimé les majorats ou décrété la vente des biens des congrégations, l'état des choses ancien n'a jamais complètement disparu. Mais il faut ajouter que nombre de ces grandes propriétés ne sont pas d'une date ancienne : leur origine doit être cherchée soit dans les lois de desamortizaciôn, dont l'histoire est encore à écrire, soit dans la reconstitution des biens

1. Le nombre des propriétaires fonciers pour toute la péninsule est de 3.950.125, qui, distribués entre 45 provinces (Navarre et Pays basques exceptés), donnent une moyenne de 87.780 pour chaque province, qui, appliquée à l'Audalousie, devrait donner 702.240 propriétaires, alors qu'il y en a que 487.302. La superficie moyenne de chaque propriété, dans cette contrée, oscille entre 26 (province de Cadix) et 10 hectares (Malaga), tandis qu'elle n'est que de 9 hectares dans tout le reste de l'Espagne. Le nombre des propriétaires payant à l'État plus de 5.000 pesetas de contributions directes est de 496 pour toute la Péninsule, et les 3/5 d'entre eux sont Andalous.

(Voir André Barlhe, La question agraire en Andalousie dans le Journal des Débats des 12 et 14 août 1902.)

2. Henri Lorin. Les conditions du travail rural en Andalousie {Le Musée social. Mémoires et documents, 1905).

de mainmorte entre les mains des ordres religieux. 11 ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que le latifundio soit un mal en lui-même : la grande propriété a son utilité et même sa nécessité, à. côté de la petite. Le latifundia — selon les termes de M. Moret, qui présidait le jury du concours del903,

— peut devenir « une source de bénédiction et le plus sûr agent du progrès agricole » ; mais c'est à la condition que le propriétaire lui consacre son intelligence, son capital et son temps, qu'il multiplie les travaux d'irrigation et de reboisement, qu'il élève des troupeaux dans les terrains secs, afin de développer les engrais : de cette manière, il diminue le péril de l'alimentation, il augmente le salaire, il accroît le nombre des travailleurs qu'il attache à la terre.

Malheureusement, c'est là l'exception. La plupart des propriétaires du midi de l'Espagne n'ont ni la volonté, ni les connaissances, ni le capital nécessaire — ou, s'ils possèdent ce capital, ils lui donnent une autre destination — pour tirer de leurs vastes terrains tout le parti possible, a Quand, au lati fundio,

— conclut M. Moret — s'ajoute l'absentéisme des propriétaires avec toutes ses conséquences, quand on épuise le sol et qu'on néglige la plantation des arbres, quand on abandonne au bétail ïi laine transhumant des terrains qui pourraient être plantés en céréales, ou quand, faute de capital ou d'intelligence, on cultive au système des « très hojas » ceux qui seraient susceptibles de culture intensive, alors le latifundio appauvrit le pays, divise les classes,

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engendre la misère et mérite toute sorte de censures : ce n'esl pas |»arce que c'esf un latifundio, mais c'est à cause de la manière d'exploiter la terre1. »

Telle qu'elle est constituée en Andalousie, la grande propriété est incompatible avec la culture moderne : incapable de subvenir aux besoins économiques de la nation, elle ne réussit qu'à créer une légion de prolétaires des champs, qui constituent une menace pour la paix sociale, et à appauvrir le pays, en favorisant l'émigration...

Ce qui importe surtout en Espagne — comme l'avait bien remarqué Fermin Caballero, dès 1864 a — c'est développer la population rurale, attacher l'homme à la terre, créer la petite culture à la place dos grands domaines. Ce qu'il faut, c'est diviser ces immenses latifundia en terrains d'extension proportionnée à leur exploitation, où le colon établira son logis, sur la terre même qu'il est appelé à mettre en valeur.

On pourrait imaginer que celte transformation se fasse sans violence ni sans intervention brutale des pouvoirs publics, de la seule initiative i\e> grands propriétaires actuels. N'est-il pas, en effet, de leur propre intérêt d'augmenter leurs revenus, en améliorant leurs cultures et d'éloigner en même temps

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