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sur lui. » Et cependant, Jean-Jacques investit le précepteur d’une autorité absolue sur son élève, mais par un détour : le précepteur ne manifestera pas qu’il possède une autorité, il fera sentir à l’enfant que la nécessité des choses le rend plus fort que ce dernier. « Qu'il (lenfant) sache seulement qu'il est faible et que vous êtes fort; que, par son état et le vôtre, il est nécessairement à votre merci. Qu'il le sache, qu'il l’apprenne, qu'il le sente ; qu'il sente de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que la nature impose à l’homme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini plie ». On pourra donc conduire l’enfant en cachant derrière la nécessité, vraie ou imaginaire, l’autorité que l’on exerce. Cette simulation est facile, puisque l'enfant a été tenu dans l'ignorance.
L'éducation, en apparence libérale et négative, devient ainsi en réalité autoritaire et positive. De même, de naturelle qu’elle semblait être, l’éducation devient essentiellement artificielle. Comment, en effet, l'enfant apprendra-t-il de lui-même toutes les notions, les idées qui ont cours autour de lui ? Ni par livres, ni par enseignement doctrinal, mais par des leçons de choses, par l'expérience. « Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale, il n’en doit recevoir que de l’expérience ». Le rôle du précepteur consistera dans l’art de susciter des faits à l’occasion desquels l'enfant aura envie de s'instruire. Il faudra commencer par lui apprendre ce que c'est que la propriété. Emile, pour imiter le
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jardinier, se sera emparé d'un coin du jardin, il y aura semé des fèves. Le jardinier détruit son travail, et, comme Emile proteste, le jardinier réplique avec vivacité, alléguant qu'il occupait le premier cette terre, qu'elle était à lui. De là un dialogue avec le précepteur qui discute au nom de son élève, et c'est ainsi que ce dernier apprend,sans s’en douter;la théorie de la propriété. Pour lui enseigner à lire, on mettra son intérêt en jeu : par exemple, un billet d'invitation pour une fête arrive ; Emile ne sait pas le traduire; comme par hasard, personne ne se trouve là pour le déchiffrer ; lorsqu'un lecteur se présente, c'est trop tardivement ; on ne peut plus partir, l'heure est passée; Emile sait qu'il a manqué un plaisir, 1l en connaît la cause, son ignorance; désormais, de lui-même, il demandera à apprendre à lire. « Si Emile ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu'ilen pourra laisser au sommeil ; s’il dort trop, Je lui montre à son réveil un amusement de son goût ». En d’autres circonstances, on piquera sa curiosité, afin quil sollicite l’étude d’une matière et non qu’elle lui soit imposée, ce qui la rendrait rebutante. Par exemple, pour le préparer à l'étude de la cosmographie : « Aprèsavoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer du même côté les montagnes et les autres objets voisins, après l'avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence comme un
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homme qui rêve, et puis vous lui direz : Je songe qu'hier au soir le soleil s’est couché là et qu'il s’est levé là ce matin; comment cela peut-il se faire? N’ajoutez rien de plus ; s’il vous fait des questions, n’y répondez point, parlez d'autre chose. Laissez-le à lui-même et soyez sùr qu'il y pensera » (liv. I). Tous les faits, à l’occasion desquels Emile pourra apprendre, sont donc concertés, machinés par le précepteur. Sans doute, une telle méthode ne permettra pas que l'élève fasse des progrès rapides. Par exemple, Rousseau estime que la connaissance de la notion de propriété pourra, dans la pratique, exiger deux années. Mais Rousseau en prend allègrement son parti: « La règle la plus grande, la plus importante et la plus utile de toute éducation, ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre ».
Il faut se garder d’enseigner à l’enfant les langues et l’histoire, car : ou l’on se borne à lui enseigner des mots et des faits, mais alors ce n’est plus une science ;ou le maître exposera la science du langage, la grammaire comparée, l’enchaînement des événements historiques el leur philosophie, mais alors c'est faire appel à la raison, et l’enfantn’en a pas.
L'instruction acquise par Emile se réduira donc à peu de choses. Et c’est un bien : « Souviens-toi, souviens-loi sans cesse que l'ignorance n’a jamais fait de mal, que l'erreur seule est funeste, et qu’on ne s'égare point parce qu’on nesait pas, mais parce qu'on croit savoir. » Toujours l’idée de nature hu-