LU LE EE
Nullement. Le précepteur les sépare pendant deux années, durant lesquelles Emile achèvera de s’instruire.
Dans son ensemble, le système d’éducation, que Jean-Jacques entend fonder sur la nature afin d’en dégager les tendances, est donc le plus artificiel et le plus faux que l’on puisse voir. Tout y est truqué comme dans une coulisse de théâtre. Tout y est factice. Le moindre inconvénient de cette intervention perpétuelle du pédagogue serait de rendre l'élève incapable de jamais se conduire par lui-même; il lui faudra toute sa vie subir ce pion fàcheux et l’importunilé de ses longs discours. Il n’est pas une âme délicate que ne révoltent les accès de logomachie de cet encombrant péroreur couvant l'amour de son élève, et, le soir même du mariage, tirant sur l’alcôve d'Emile et de Sophie l’indiscret rideau de son infatigable rhétorique.
On voit par quels soins minutieux, l'éducation parvient, d’après Rousseau, à développer, même dans nos sociétés mauvaises, cette excellence native dont tout homme est doué. Mais plutôt que de s'attacher à un seul individu, tâche ardue, nécessitant un concours de circonstances exceptionnellement favorables, il serait mieux et plus aisé peutêlre de réformer tout un peuple. Sans doute, il est impossible de retrouver la primitive innocence ; mais, puisque notre état social est si funeste, il faut nous résoudre à en chercher et instituer une forme meilleare. Quel type nous en propose Rousseau ?
NT ee
Tous les hommes sont libres. Nul « n’a une autorité naturelle sur son semblable. « (Contrat social, liv. 1, ch. IV). Nul ne peut renoncer à sa liberté, car ce serait « renoncer à Sa qualité d'homme ». Or, supposons qu’à l’état de nature les obstacles s'opposant au maintien de cet état deviennent supérieurs aux forces que les individus peuvent. déployer pour s’y maintenir. Dans l'intérêt de leur propre conservation, les hommes devront s'unir. Un pacte sera nécessaire, d’après lequel chacun engagera, pour le bien commun, sa liberté, sans cependant la perdre. Il faudra « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle, chacun s'unissant à tous, n’obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant » (I, VI). Cette difficulté, Rousseau prétend la résoudre. |
En effet, le contrat social équivaut à « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté». Mais, «chacun se donnant à tous, ne se donne à personne : et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on à ». (id.)
Sophisme, artifice de langage et pur jeu de mots. Je perds en effet la totalité du droit que je possède sur moi-même et n'acquiers en retour qu'une fraction infinitésimale de droit sur chacun de mes co-
associés. J’arme contre moi seul la communauté entière, et Je ne suis armé contre l'un des co-combattants qu’en tant que membre de la communauté. Donc je suis dupé. Encore n'est-il pas cerlain que je puisse exercer cette fraction infime de puissance, ‘puisque cela ne m'est possible qu’en tant que membre dela collectivité, c’est-à-dire en tant que la collectivité elle-même consent à cet exercice. Assurément, de cette association résulterait « plus de force pour conserver ce qu’on à », mais c’est une force inutile, car, en réalité on n’a plus rien. Rousseau l’avoue plus loin (liv. HE, ch. D, lorsqu'il écrit : Supposons que l'Etat soit composé de 10.000 citoyens….. Le souverain est au sujet comme 10.000 est à 1, c’est-à-dire que chaque membre de lPEtat n'a pour sa part que la dix millième partie de l’autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier ».
Cette conséquence est manifeste. Jean-Jacques lamplifie à plaisir. L'homme, disait-il, a, par le contrat social, perdu la liberté naturelle ; mais,dans la liberté civile, qu'il a acquise, il retrouve l’équivalent de la première qu'il n’a plus. S'il en était ainsi, l'individu, dans létat social comme dans - l’état naturel, devrait être souverain et sa volonté particulière faire loi. Au contraire, dans l’état social, individu disparaît, le bien commun devient objectif unique, et la volonté générale seule tranche en maîtresse : « La première et la plus importante conséquence des principes ci-devant établis est que