‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 25 sur 48 · DR FES · texte numérisé non relu

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papillonne, ou besoin de changement ; la cabaliste, ou goût de l'intrigue et de l’émulation ; la composite, ou plaisir à la fois éprouvé par le corps et l'esprit. Les travailleurs ayant même goût se grouperont ensemble, et ces groupes différents rivaliseront de zèle entre eux. Cette émulation et les intrigues pour mieux faire centupleront les efforts. « La perfection générale de l’industrie naîtra done de la passion la plus proscrite par les philosophes ; c’est la cabaliste ou dissidente, qui n’a jamais pu obtenir chez nous rang de passion, quoiqu'elle soit si bien enracinée chez les philosophes mêmes, qui sont les hommes les plus intrigants du monde social » (id., IT, p. 405). Au reste, Fourier énumère les conditions de fait auxquelles le travail sera rendu attrayant : « Le travail sociétaire, pour exercer une forte attraction sur le peuple, devra différer en tout point des formes rebutantes qui nous le rendent si odieux dans l’état actuel. Il faudra que l’industrie sociétaire, pour devenir attrayante, remplisse les sept conditions suivantes: 1° que chaque travailleur soit associé, rétribué par dividende et non pas salarié ; 2° que chacun, homme, femme ou enfant, soit rétribué en proportion des trois facultés, capital, travail et talent ; 3° que les séances industrielles soient variées environ huit fois par jour, l'enthousiasme ne pouvant se soutenir plus d’une heure et demie ou deux heures dans lPexercice d’une fonction agricole où manufacturière ; 4° qu’elles

soient exercées avec des compagnies d’amis sponta-

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nément réunis, intrigués et stimulés par des rivalités très actives ; 5° que les ateliers et cultures présentent à l’ouvrier les appäts de l'élégance et de la propreté ; 6° que la division du travail soit portée au suprême degré, afin d’affecter chaque sexe et chaque âge aux fonctions qui lui sont convenables ; 7° que, dans cette distribution, chacun, homme, femme ou enfant, jouisse pleinement du droit au travail où droit d'intervenir dans tous les temps à telle branche du travail qu'il lui conviendra de choisir, sauf à justifier de probité et d’aptitude » (id. Il, 15). |

D'une façon générale donc, tout ce qui est vice dans la civilisation, deviendra ressort d’harmonie dans le régime sociétaire. Cette résultante heureuse étant le produit du jeu spontané de nos passions,

l’appareil de contrainte dont les civilisés font usage, .

c'est-à-dire le gouvernement, l'autorité, les lois, doit disparaître. C’est de l’anarchisme pur. Ilen est de même lorsque Fourier énonce le mode d’application de son système : celui-ci ne doit pas être implanté autoritairement ; qu’un individu, de sa propre initiative, en tente l'essai: les résultats seront si séduisants que l’imitation gagnera tout l'univers.

Mais Fourier se présente aussi comme monarchiste et comme bourgeois. Son anarchisme n'est pas encore complèlement épuré des idées sociales des civilisés. Pour gagner à sa cause les chefs d’E-

tas, il leur donne l'assurance que, dans le régime

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nouveau, des trônes leur seront réservés : il crée, en effet, une sorte de hiérarchie de dignitaires, n'ayant aucun pouvoir, mais jouant un rôle décoratif. Pour capter, d'autre part, les faveurs des riches, 1l maintient dans son système la propriété, l'héritage, l’inégalité des fortunes : & L'ordre sociétaire va remplir le vœu des nations en assurant à chacun l’opalence graduée, objet de tous les désirs » (id. IE, 198). Il assure même qu'en harmonie les capitaux rapporteront 18 à 36 p. 100. Dans le phalanstère, on pourra manger à volonté dans sa chambre ou à table d’hôte, et il y aura plusieurs catégories de pensions d’après le chiffre de la dépense que l’on voudra faire: mais, sil y a plusieurs classes, du moins la table de la dernière sera-t-elle meilleure que les meilleures tables des plus riches civilisés : « Les mets de 3° classe, qui seront le pis aller du peuple, surpasseront en délicatesse ceux qui font à présent les délices de nos gastronomes. Quant à la variété de mets qui règnera aux tables du peuple, on ne peut pas l’estimer moins de 30 à 40 plats, renouvelés partiers tous les jours, avec une douzaine de boissons différentes et variées à chaque repas » (Théorie des quatre mouvements, 246). De plus, si les fortunes sont diverses, du moinstous les sociétaires sans exception auront une part dans le capital social. Il y aura, sur le produit totàl, une triple rémunération à prélever: pour le travail, les 5/19 ; pour le capital, les 4/12; pour le talent, les 3/19 (Théorie de l'Unité Universelle, MT, 517). De plus.

L'HISRANSE

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pour corriger l'inégalité des biens, Fourier imagine une combinaison d’après laquelle les petites parts rapporteront beaucoup plus que les grandes : il divise, en effet, les actions en trois classes, la première rapportant 40 0/0, la seconde beaucoup moins, et la troisième 5 0/0, actions ouvrières, foncières, banquières. Or, les premières ne seront attribuées qu'à ceux possédant très peu de parts dans la propriété sociale ; au delà d’un certain chiffre, ils ne pourront avoir que des actions de la seconde catégorie; et, s'ils en dépassent le nombre, ils ne pourront acquérir que des actions de la troisième espèce. De plus, un minimum en nourriture, logement, vêtements et distractions, sera avancé à tous les phalanstériens, sans exiger du bénéficiaire aucun travail en retour : « Le premier droit est le droit de se nourrir, de manger quand on a faim, et ce droit impose au corps social le devoir d’assurer au peuple un minimum d'entretien » (La Fausse Industrie, I, 391). Et que l’on ne prétende pas que tous voudront recevoir le minimum sans travailler: ceux-là seront, au contraire, très peu nombreux, puisque le régime de lharmonie suppose le travail devenu si attrayant que l’on sera sollicité de s’y livrer avec passion. Enfin, il n’y a plus de salariat puisqu'il n°y a plus de travail mercenaire ; au salariat est substitué une part dans les bénéfices, un dividende. Voilà la répartition réformée. Mais une autre idée chère à Fourier est qu’il convient plutôt de réformer le mode de production des richesses que leur mode Martin 6

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de répartition, l'inégalité des richesses étant un moindre mal que leur insuffisance. Or, dans la société des civilisés, les forces productives sont très mal utilisées ; de là un rendement bien inférieur à celui que l’on pourrait atteindre (1). Pour réformer la production, non-seulement le travail doit être rendu attrayant, mais encore, et cette idée est diamétralement opposée à celle des socialistes où anarchistes contemporains, il faut pousser la division du travail jusqu’à ses dernières limites ; de là, la division de chaque phalange en 135 séries, chacune d’elles subdivisée en groupes et sous groupes. Mais, pour remédier à la monotonie de ces occupations si minutieusement spécialisées, les différents travaux seront variés, en ce sens que l’on passera alternativement de l’un à l’autre. Enfin il y aura davantage de bras employés à produire : d’abord parce que la consommation en commun supprimera le gaspillage causé par la vie en ménages séparés, ensuite parce que la Constitution de phalanstères échangeant directement entre eux fera disparaître le parasitisme des intermédiaires : « Comment ne s'est-on pas aperçu que la principale économie doit être l’économie des bras, des agents superflus qu'on pourrait épargner, et que nous prodiguons à des fonctions improductives comme celles du commerce ? » (Théorie des quatre mouvements, 373).

Fourier est donc à l’antipode du déterminisme

1. Idée développée avec une grande abondance de détails par Novicow, Les gaspillages dans les soriétés modernes.

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autoritaire des marxistes. Ceux-ci entendent faire des hommes autant de sages grâce à l'influence extérieure d’un système de règlements et de lois. Fourier, au contraire, «ne fait jamais appel qu’à la liberté, et c'est sur elle qu'il compte, soit pour l'initiative à prendre des premières sociétés parfaites, dont l'exemple doit, pense-t-il, entraîner un mouvement universel d'imitation, sans lois ni décrets d’aucune sorte, soit pour régler la vie et le travail des associés et les rapports mutuels des associations, pourvu seulement que celles-ci aient été tout d’abord constituées de manière à satisfaire aux conditions divinement préordonnées qu'il a découvertes ». {La philosophie de Fourier par M. Renouvier, dans La critique philosophique, année 1883, 1, 210). Fourier « a prétendu tout à la fois organiser le monde social et conserver, ou, pour mieux dire, réaliser, créer la liberté absolue; il n’a admis aucun genre de contrainte, aucun devoir proprement dit, imposé matériellement du dehers, ou moralement du dedans, pour tenir les passions dans l’ordre ». (id., 214). Il n'y a ni bien ni mal, ni vice ni vertu, mais des maux dus à la méconnaissance des lois providentielles. Or Dieu, qui ne peut vouloir le mal, nous a doué de passions, C’est donc qu’elles sont légitimes et bonnes. Nous souffrons de la négation de cette vérité. Laissez les passions s’exprimer librement au dehors : l’harmouie sociale naîtra de leur concours spontané ; l'attraction passionnelle liera en faisceau

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leurs puissances, de même que l'attraction universelle détermine la danse cadencée des planètes.

Comment done expliquer la présence du mal, la succession des périodes de Sauvagerie, Patriarcat, Barbarie et Civilisation, puisque l'harmonie a été donnée par Dieu comme principe fondamental de Porganisation universelle? Fourier l’explique par ce qu'il appelle « la 8° exception on à peu près » : « Les calculs sur l'attraction et sur le mouvement social sont tous sujets à l'exception de 1/8 ou de 1/9 : elle sera loujours sous-entendue, lors même que je n’en ferai pas mention. Par exemple, si je dis en thèse générale : les civilisés sont très malheureux, c’est dire que les 7/8 ou 7/9 d’entre eux sont réduits à l’état d’infortune et de privation, que 1/8 seulement échappe au malheur général et jouit d’un sort digne d'envie ». (Théorie des quatre mouvements. 47). D'ailleurs, cette 8° exception se retrouve dans toute la nature, et non pas seulement dans «le mouvement social ».

Cette conception que l’harmonie ne doit pas être seulement sociale, mais cosmique, est une caractéristique essentielle du système de Fourier : l’harmonie sociale n’est qu’une partie de l'harmonie intégrale ; elle est liée à l'harmonie physique terrestre et sidérale. Fourier est parti de là pour formuler les vues les plus excentriques : il déclare que la réalisation de son système social marche de pair avec le renouvellement de la face du monde : les climats changés, la configuration des continents modifiée,

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le globe terrestre redressé sur son axe et doté de nouvelles lunes. « Le matériel atmosphérique du globe ayant été dégradé et faussé, le spirituel et social à dù être faussé de même, s’il est vrai, comme le disent tous les philosophes, qu'il y a unité dans le système de la nature, analogie entre toutes ses parties, que tout y est lié. IL y a donc double restauration à opérer, celle du matériel atmosphérique, et celle du mécauisme social dont il faut retrouver l’ancienne structure, le mode qui employait utilement les passions, instincts, caractères, et autres ressorts naturels ». (La Fausse Industrie, 1, 157). Les extravagances abondent. De l'influence réciproque de toutes les parties du monde, il conclut très sérieusement à l'intervention des astres dans la création des végétaux et des animaux. De ce qu'il existe des espèces animales malfaisantes et de ce que la Providence a dû vouloir le bien. il conclut qu'il sera créé des animaux parfaits opposés aux animaux nuisibles: «Il convient de réitérer fréquemment ces remarques sur les désordres de nos créations presque entièrement contre-moulées et scissionnaires avec l’homme, avec l'être pivotal d’harmonie auquel tout doit se rallier... Ce serait pour nous une connaissance bien vaine que celle du système de la nature, si elle ne nous donnait pas Îles moyens de corriger le mal existant et remplacer les produits scissionnaires,les êtres nuisibles à l’homme, par des contre-moules ou serviteurs utiles. Que nous importerait de savoir en quel ordre chaque

astre est intervenu dans la création... ? Après ces notions acquises, il nous resterait la fâcheuse certitude que ces astres, qualifiés de promeneurs oisifs, ont,au contraire, fait sur notre globe, sept fois trop d'ouvrage, en nous donnant un mobilier dont les 7/8 sont malfaisants. Ce qui nous sera précieux, ce sera l’art de les ramener en scène de création pour un travail contremoulé, par lequel Celui qui nous a donné le lion, nous donnera un contre-moule, un superbe et docile quadrupède, un porteur élastique, l’anti-lion, avec des relais, duquel un cavalier, partant le matin de Calais ou Bruxelles, ira déjeñner à Paris, dîner à Lyon etsouper à Marseille, moins fatigué de cette journée qu'un de nos courriers à franc étrier, car le cheval est un porteur rude et simple, solipède, qui sera à l’anti-lion, ce qu'est la voiture sans soupente à la voiture suspendue. Le cheval sera laissé pour attelages el parades, quand on possèdera la famille des porteurs élastiques, anti-lion, anti-tigre, anti-léopard, qui seront de dimension triple des moules actuels. Ainsi un anti-lion franchira aisément à chaque pas quatre toises par bond et saut, et le cavalier sur le dos de ce coureur, sera aussi mollement que dans une berline suspendue. Il y aura plaisir à habiter le monde quand on y jouira de pareils serviteurs. Les nouvelles créations qu'on peut voir commencer sous cinq ans donnent à profusion de telles richesses en tous règnes, dans les mers comme sur les terres... Tous ces brillants produits seront les effets nécessaires d’une eréation

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