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en aromes contre-moulés, qui débutera par un bain aromal sphérique purgeant les mers de leurs bitumes » (Traité de l'association domestique agricole, I. 528-529). Fourier a pressenti les merveilleux progrès de la Science. Mais, il part de cette intuition pour créer par une transformation bizarre, une fantasmagorie qui étonne les plus imaginatifs. Il a la manie de la précision mathématique appliquée à l'expression de ses rêveries. Après avoir. lâché son imagination, il la note toujours en chiffres. S'il devine une inventiou féconde de l’avenir, c’est sous un travestissement pratique: les hommes devaient créer les chemins de fer, Fourier avait pensé qu’ils auraient été dotés par les astres d'un anti-hon. Laissant de côté ces extravagances, on peut résumer de la façon suivante son système: le monde céleste est régi par l’attraction matérielle. Le monde social, par l'attraction passionnelle. Newton a découvert l’une, Fourier se présente comme l’inventeur de l’autre. De même que les forces physiques, sous l’impulsion attractive, se sont spontanément coordonnées en un tout harmonieux, de même les passions, abandonnées à elles-mêmes dans le phalanstère, réaliseront l'Harmonie sociale. Le mal vient de ce queles passions sont entravées dans leur essor. En elles-mêmes, les passions sont bonnes, puisque Dieu, qui est la bonté même, n’a pu donner à l’homme qu’une nature excellente. Les vices sont le produit d’une nature opprimée par la notion du devoir, et les lois ou préjugés que cette idée entraîne. Il faut libérer la nature de toutes ces entraves. Sous l’in-
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fluence de l'attraction, les hommes s’associeront en groupes et en séries pour produire. Tous, spontanément, travailleront avec ardeur, car ils y trouveront du plaisir, le travail ayant été rendu attrayant par son peu de durée et sa variété. Harmonie entre le monde sidéral et le monde terrestre, entre notre planète et le monde sociétaire, entre les millions de phalanstères semés sur le globe, entre les séries de travailleurs et les séries de travaux, entre les séries de travaux et les séries de produits, entre les séries de produits et les séries de besoins, entre les séries de goûts et de plaisirs des producteurs et les séries de goûts et de plaisirs des consommateurs: tel sera le produit spontané du jeu des passions laissées en liberté dans le phalanstère. Notre nature est bonne; abandonnez-là à elle-même ; elle créera cette harmonie universelle, et ce vaste mécanisme marchera sans heurt et sans rupture.
C'est ce qu'expriment les disciples de Fourier : « Comme attributs constitutifs de l'être, comme forces primordiales et causes des manifestations de la vie sociale, les passions sont ce qu'elles doivent étre, les moyens dont l’homme est pourvu pour vivre en société, pour y chercher et y atteindre un bonbeur plus ou moins complet » (Barrier, Principes de sociologie, I, 153). « Les instincts donnés aux animaux et à l’homme pour satisfaire des besoins physiologiques, ne peuvent être que bons et légitimes ; de même les passions, qui ne sont au fond que des désirs dont le but est le bonheur, ne peuvent, comme telles, être
mauvaises et condamnées » (1d., [, 141). «Prétendre que nous paraissons sur la terre avec des tendances au mal, tendances natives et constitutives de notre organisme, c’est prétendre, en changeant les termes, que Dieu nous a organisés de manière à contrarier ses propres vues sur nous; car les vues de Dieu sont bienfaisantes, et un germe de mal ne pourrait venir de lui sans qu’il se trouvât en contradiction avec lui-même » (Renaud, Destinée de l’homme, 69).
Nous répondrons qu'il faut distinguer entre le premier couple humain et sa postérité. Le premier couple humain ne naît pas avec des tendances au mal, mais seulement avec la faculté de choix. Au contraire, sa postérité naît avec les tendances transmises par les ascendants, et ces tendances peuvent être mauvaises.
« Nous affirmons que, si nos penchants produi- Sent, dans certaines circonslances, le mal, ils produisent le bien dans d’autres, que c’est en prévision de ces bons effets qu’ils nous ont été donnés. Nous affirmons que, si l’on était parvenu à supprimer un de nos penchants, on aurait fait une bien mauvaise besogne On aurait ainsi gâté l’homme, tout autant qu’on gâterait un clavier musical, en en retranchant une note » (1d., T1). — Cela est contestable : il faut distinguer entre les penchants que Dieu nous a donnés, et ceux que l’homme s'est donnés à luimême ; ce sont ces derniers qui sont mauvais etqu'il faut détruire ; or, si le premier homme ne possédait que des penchants heureux, les générations suivan-
tés héritent des tendances mauvaises qu'ont créées les péchés dés ascendants. Les fouriéristes raisonnent toujours comme s'ils se plaçaient dans l'hypothèse du premier couple humain. Il faut en faire abstraction en sociologie puisque noùs n'avons affaire qu'aux descendants de ce premier couple, et que la condition de ces descendants est modifiée par les phénomènes d’hérédité.
« Ces penchants ne jouent pas convenablement dans nos sociétés; concluons qu'il faut modifier le mécanisme social, notre ouvrage, pour le mettre en accord avec notre mécanisme où la volonté de Dieu s’est traduite » ({d., T2). — Certes, la société peut développer des instincts mauvaisetcontrarier de bons instincts. Mais il s’agit de savoir s’il suffit de reformer la société. Or, cela ne saurait suffire que si nous n'avions en nous aucun instinct mauvais, et cette hypothèse est inexacte. Donc, une réforme sociale ne suffit pas.
« En voulant prouver la dépravation native de l’homme, suite de sa déchéance, des écrivains ont affirmé que l'enfant vient au monde naturellement porté au mal. Cette affirmation serait-elle vraie ? » (Id., 14). — Il n’y a pas lieu d'en douter : la théorie de l’hérédité le démontre.
On prétend que les défauts de l'enfant viennent uniquement de ce qu’il ne reçoit pas une éducation appropriée à son âge et à ses besoins : « Avons-nous songé à un système d'éducation calculé sur les impulsions mêmes qu'ils (les enfants) ont reçues de
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Dieu ; à une combinaison qui les mettrait en rapport seulement avec les objets qu'ils doivent manier, avec les obstacles qu'ils peuvent surmonter, avec les questions dont ils sont capables de comprendre les réponses? C'est au milieu des choses et des idées, destinées à l’homme fait, que nous les élevons. L'enfant souffre de ce contact inconvenant, il réagit et nous fait souffrir ; et c’est lui seul que nous accusons!» (/d.,75).— Sans aucun doute, une éducation non appropriée peut créer ou développer des instincts mauvais. Mais, par l'hérédité, l'enfant apporte des mauvais instincts. Pour les réformer, il ne suffit pas de réformer l'éducation qu’il reçoit.
Fourier est l’ancêtre direct des anarchistes. Ceuxci comme celui-là affirmentl’excellence de notre nature, placent la souveraineté dans l’individu, font de sa volonté la loi, de ses désirs la règle morale, professent une confiance aveugle dans la toute puissance de l'initiative individuelle. Les groupements se formeront et se dissoudront au gré des individus. Plus d'appareil coercitif, ni gouvernement pour faire des lois, ui sanctions imposées par la force pour contraindre à l'observation desrèglements. Ils considèrent que cette absolue indépendance est, avec le communisme, la garantie du parfait accord entre tous. Mais, tandis que Fourier ne croit cette harmonie possible que dans le phalanstère, les anarchistes l’affirment résulter d’une organisation quelconque née spontanément et expurgée de tout principe autoritaire. Aussi, alorsque Fourier détaille minutieu-
sement le régime sociétaire, les anarchistes ne tentent aucune construction positive. Omettant toute indication de fait, ils se cantonnent dans la région des principes.
Mêmeils ne donnent de leur théorie que quelques traits hâtifs, des renseignements vagues, généraux, et parfois des aperçus contradictoires. Leur doctrine est encore dans sa période de formation ; elle cherche ses formules : de là, des contours un peu flous, des démonstrations insuffisantes ou des affirmations non démontrées, des conclusions qui souvent s'opposent. L'anarchie est encore aujourd’hui à l’état de nébuleuse. Elle est flottante et incertaine. Idéal très net lorsqu'on le résume en quelques mots: plus de gouvernement, plus de propriété. lindividu libre, — imprécis, au contraire, sitôt qu'on le creuse, amorphe, se dérobant à l’étreinte d’une analyse serrée. Il s’est d'ailleurs modifié quelque peu sous l’action de ses propres créateurs. Apparu dès l’abord .comme formule de destruction pure et simple, il s’est peu à peu éloigné d’un ‘"nihilisme aussi puéril que dangereux pour tenter la rédaction d’un programme positif. Mais il fourmille d'idées inachevées et d'opinions qui se boudent.
L'idée mère, la notion fondamentale dont les conceptions diverses de l’anarchie s’inspirent, est sans conteste celle d'autonomie absolue de l'individu, de plein épanouissement de la personnalité, de liberté complète pour tous. De là, le rejet des concepts gouvernement et d'Etat.
Ce culte de l'individu a donné naissance à l'anarchisme littéraire de Maurice Barrès, Zo d’Axa, Tailhade, O. Mirbeau, Tabarant, Paul Adam, Bernard Lazare. On affirme le culte du moi déifié, et qu'il n'y a pas lieu de se préoccuper, pour le développer complètement, des autres humains. L'individu est le tout de l'univers et chacun doit chérir, cultiver, grandir sa personnalité propre, la satisfaire, l’accroître, sans songer aux « vagues humanités » qui s’agitent autour d’elle et qui pourraient en souffrir. « Qu'importe, pourvu que le geste soit beau !» Ces individualistes disent constituer üne élite, une aristocratie intellectuelle, s’épanouissant comme une fleur sur le fumier de la méprisable multitude.
Les théoriciens anarchistes répudient cetle conception de dilettante. Evidemment, disent-ils, « son propre bonheur doit être le seul but de lindividu » (J. Grave, L'individu et la Société, 178). Mais ils ajoutent que « l'individu n'est pas une entité abstraite. C’est une réalité se subdivisant en centaines de millions d'exemplaires, répartis sur la surface de notre globe, chacun de ces exemplaires apportant avec lui, en naissant, les virtualités qui lui sont propres, ce qui comporte pour chacun également les droits que l’on a voulu attribuer à l'entité, c'està-dire le droit d'évoluer à sa guise, selon ses aptitudes et de poursuivre la réalisation de son propre bonheur selon sa façon de le concevoir » (id., 179).
Le correctif est juste. Si les hommes vivaient isolément, ils pourraient sans nul doute se développer
indépendamment de toute considération étrangère à leur moi. Mais ils vivent en société. Or, « pour vivre en société, l’homme est forcé de tenir compte de ses semblables » (id., 185) ; « comme il ne peut se suffire à lui-même, et que, pour rendre tous leurs effets, ses efforts doivent être associés aux efforts de ses congénères ; comme la réalisation de son bonheur en emprunte les éléments au milieu dans lequel il se meul,.. l'individu, dans la conception de son bonheur, doit donc tenir compte de ce qui existe autour de lui et comprendre que le bonheur de ceux au milieu desquels 1l est appelé à évoluer, ne sera pas sans influence sur le sien propre » (id., 187).
Les doctrinaires de l’anarchie opposent donc à la conception de l'individu isolé celle des individus associés : « Ce n’est pas un individu qu'il existe sur terre, mais des centaines de millions à la fois » (Id., 193). Ils ne sont pas simplement jJuxtaposés ; il y a entre eux « solidarité dans l'état social » (id.). Nous voilà loin de J.-J. Rousseau, dérivant cet état de nature, supérieur à l’état social et dans lequel l’homme aurait vécu isolé, libre et heureux. J. Grave s'en sépare radicalement ; « c’est parce qu'il a vécu en société, que l'individu est sortide animal. C’est parce qu'il a pu échanger ses idées rudimentaires avec ses semblables, qu’elles se sont élargies, modifiées, en ont enfanté d’autres et que s’est développé son cerveau, que ses facultés ont progressé. Livré à ses seules forces, à ses seules ressources, l’individu, incontestablement, serait profondément misé-
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rable. Il se verrait, comme à l’époque où la pierre éclatée lur fournissait ses premières armes etoutils, condamné à lutter au jour le jour pour subvenir à sa subsistance. Sans trève ni répit, il lui faudrait tenir constamment en éveil toutes ses facultés, pour n’arriver à produire que des jouissances grossières, rudimentaires et en petit nombre » (id., 187-188). « Sous peine de déchoir, l’être humain ne peut vivre isolé ; l’état social est pour lui une condition sine qua non de bien être et de progrès» (id., 195).
Il semble en résulter que l’autonomie de Pindividu, dans la société, ne peut se concevoir que sous réserve de la limitation résultant des droits et de l'activité d'autrui. Une vie en commun est faite nécessairement de concessions grâce auxquelles peut se réaliser cet accord indispensable pour l’action collectivé. Cependant on le nie. La contradiction est ici manifeste. J. Grave prétend que cette affirmation: « pour pouvoir vivre en bonne harmonie, les êtres associés sont forcés d'abandonner une partie de leur liberté, de subordonner leur initiative à une volonté directrice », équivaut à « raisonner avec nos préjugés reçus, avec la hantise de notre état social dont l’organisation rend les individus antagoniques les uns aux autres » (id., 200). Assurément, si l’unanimité était possible sur tous les points, cette conséquence fâcheuse ne se pourrait constater. Mais, en fait, 1l n’en est jamais ainsi. Il faut donc tenir compte d'autrui et, dans une certaine mesure, faire
des concessions. On vit de concessions. J. Grave le
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reconnaît ; «il est bien vrai que l’homme associé, s'il veut tirer profit de son association, doit subordonner son action à l’action de ceux avec lesquels il s’est uni, voilà la part de vérité contenue dans l’argumentation autoritaire ; mais où il y a erreur, c’est lorsque, arbitrairement, on en conclut que, du moment qu'il concerte et combine ses efforts avec ses semblables, homme abandonne une part de son autonomie » (id.,203-20%4).— Mais comment peut-on subordonner son action à celle d'autrui sans rien abandonner de son autonomie? Voilà une opposition que l’on ne résoud pas.
Il y d’autres indécisions, et sur certains points d’une importance majeure, notamment la nature de l’homme.
J. Grave semble d’abord nousla présenter comme originellement mauvaise, lorsqu'il adopte la théorie de la descendance animale de l’homme: « Quand l'homme commença àse grouper avecses semblables, il devait être encore un animal plutôt qu’un homme » (La société mourante et l'anarchie, p. 44). Les luttes continuelles, qui signalèrent les débuts de l’humanité, durent « développer chez les individus linsunct sanguinaire et despotique » (id., 45).
Mais cette question est d’une importance minime au point de vue réformiste, si l’on songe que, n’étant doué d'aucune liberté, l'homme est incapable de se transformer lui-même ; il est ce que le fait la société. J. Grave abandonne done sa position première pour adopter l'opinion des socialistes autori-
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taires : l’homme est produit du milieu, par conséquent bon où mauvais suivantque le milieu est lun ou l’autre. « Le plus grand nombre accepte comme actes justes et naturels les dénis de justice les plus flagrants, pourvu qu'ils soient sanctionnés par l’usage. Et c'est cette facilité à se plier aux coutumes traditionnelles, à ne pas heurter l’opinion courante de ses semblables, qui démontre que l’homme n’est primitivement, ni bon ni mauvais, mais seulement ce que le font le milieu et les circonstances » (L’individu et la société, 128). L'homme n’est ni bon ni mauvais » (id., 129).
Puis J. Grave, dans le même chapitre, corrige cette opinion neutre : « L'autorité, l'exploitation de la masse par la minorité des privilégiés, ne subsiste que par l’abnégalion des exploités ; ce n’est qu'en faisant appel à leurs sentiments d'ordre. d’harmonie, de solidarité, que l’on arrive à justifier et maintenir l’ordre social qui les écrase » {id., 132-133). L'homme est donc doué positivement de sentiments pacifiques, de douceur et de vertu. Mais « l’état social actuel est organisé de façon à le rendre mauvais, féroce, impitoyable à l'égard de ses semblables ; à en faire un être tout à fait insociable, et la société n'a pas encore croulé sous l’action intérieure de ses forces dissociées » (id., 134), La société surexcite l'antagonisme entre ses membres,elle les arme et en fait autant d’ennemis. Or, « malgré tous les ferments de haîne qu'elle développe, loin de devenir chaque
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jour plus insociable, l’homme tend de plus en plus vers un état harmonique » (id., 135),
La conclusion devrait donc être : l’homme est bon ; la société le pervertit. Cependant J. Grave revient à l’idée de nature neutre : « L'homme n'est ni bon ni mauvais encore une fois » (id., 141). Puis à l’opinion marxiste : « L'homme est un être presque passif, subissant la pousée de ses besoins, obéissant à la pression des circonstances extérieures. Il est, surtout, ce que le fait le milieu dans lequel il évolue. Sa passivité n’est pas absolu puisque, selon l'intensité de sa vitalité, 1l réagit plus ou moins contre les difficultés extérieures, mais ce n’est que pour aboutir,en fin decompte, à obéir aux passions qui l’impulsent » (id., 141-142). Le déterminisme est ainsi article de foi. L'influence sociale est souveraine : «€ Comme tous les autres animaux, l’homme n’est que le produit d’une évolution qui s’accomplit sous l’influence du milieu dans lequel il vit, et des conditions d’existence qu’il est forcé de subir ou de combattre »(La société mourante et l’anarchie, 46). Une refonte du milieu s'impose donc, car Qil suffit d'étudier le mécanisme de la société bourgeoise pour reconnaître qu'elle ne peut rien produire de bon. Il faut que les aspirations vers le beau et le bon soient bien vivaces dans la race humaine pour que ces aspirations n’aient pas été étouffées par l’égoïsme étroit, irraisonné, et la rapacité que la société officielle lui inculque dès le berceau » (id., 40-41).
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Il y avait donc, dans la race humaine, des « aspirations vivaces versle beau etle bon »? — Maisd’où venaient-elles ? Ce ne peut être de la filiation animale. Ni des débuts pénibles de l'humanité livrée aux luttes meurtrières. Ni de l'influence sociale dont on nous signale les déplorables conséquences. Il ne reste plus qu'à les supposer impliquées dans la nature originelle de l'espèce humaine.On revient ainsi à penser qu elle est bonne. On avoue du reste que les vices de l'individu s’épanouissent dans la mesure où ses aspirations vertueuses ontété « étouffées par l’égoïsme étroit, irraisonné, et la rapacité que la société officielle lui inculque dès le berceau. » D'ailleurs, il le faut avouer, on nous présentait en l’homme un sigulier animal, apte « à savoir raisonner sur son origine, à formuler des aspirations sur son avenir », à telle enseigne qu’ « il dépend de lui de conjurer cette fatalité du mal que l’on prétend attachée à son existence. En arrivant à se créer d’autres conditions de vie, il arrivera à se modifier lui-même » {id., 47). De telle sorte que, maintenant, l'on ne nous dépeint plus l'individu comme un produit du milieu, mais le milieu comme un produit de l'individu, et celui-ci comme capable, par ce procédé, de « se modifier lui-même ». Quelle pensée flottante! Elle semble se préciser au chap. X, « Influence des milieux. » L'opinion de l’auteur peut ainsi se résumer : « L'homme ne s’est pas fait tout seul, ni moralement, ni physiquement... Il est le produit d’un concours de circonstances, de combi-
naisons et d'association de matière » (id., 119). Mais « lui aussi peut transformer le milieu où il évolue » (id.. 117).
C'est ce dernier point de vue qui finit par dominer tout l’anarchisme. À cet égard il constitue sur le marxisme primitif un progrès réel ; jusqu'à M. Deville, cette école avait négligé de mettre en relief la réaction modificatrice de l'individu surson milieu ; et la correction apportée par M. Deville ne saurait acquérir une importance prépondérante sans détruire le fatalisme historique de Marx. Tout à l’encontre, les anarchistes mettent en relief, placent en première ligne, l'individu. Si l’homme est produit par le milieu, il réagit contre lui énergiquement et sans cesse. Si l’homme n'est pas doué de libre arbitre, du moins est-il impulsé par ses idées el sentiments, et l'idéal supérieur qui apparaît dans le champ clos de sa conscience le pousse à suivre la direction qu'il lui trace. L'homme est bien agi : mais il l’est moins par la contrainte des faits que par la flamme qui brille au-dedans de luimême. [lest un passif agissant à son tour, et qui est agi à agir. L'anarchie ne sort donc pas du déterminisme, mais elle l’élargit singulièrement. L'homme demeure un jouet dans la succession des événements ; mais les faits passent nécessairement par le prisme de sa conscience, s’y déforment, et n’en sortent que pour imprimer sur l'écran de l’avenir des nuances jusqu'alors inconnues. Tandis que, pour les socialistes autoritaires, l’histoire se déve-
loppe indépendamment de l’homme, pour les soclalistes hibertaires, l'histoire se développe nécessairement avec lui. Les uns affirmeraient volontiers que, si l’homme disparaissait de la scène du monde, le monde suivrait cependant une courbe identique d'évolution ; les autres soutiennent que cette tra- Jectoire est modifiée dans son profil par l'individu, rouage le plus souvent actif, el qui, même passif, demeure rigoureusement nécessaire,
De ces deux conceptions théoriques résulte une divergence dans les applications sociologiques. Les marxistes disent : l’évolution économique se produit d’elle-même, elle va du régime de la concurrence antagonique au régime du collectivisme harmonieux ; laissez faire, laissez passer, pourraientils formuler à leur tour ; que les libéraux le veuillent ou s’y opposent, la société collectiviste sortira du féodéalisme industriel, comme sur une lige vient s'épanouir la fleur. Les anarchistes ne se placent pas ainsi en position d'attente ; 1ls répudient cette attitude contemplative, ce rêve de brahmane, cet immobilisme de l’Inde, ce calme plat de fataliste oriental ; ils ont foien l'action, l’énergique action de l'individu : c’est l'individu qui peut et qui doit réformer la société ; c'est par son initiative, son énergie, sa recherche du mieux, son travail infaligable, son activité inclassée, sa fougue, sa persévérance, que Île milieu social deviendra meilleur : «Nous disons que, aujourd’hui, la volonté individuelle pouvant intervenir dans le processus de l’évolution de l’espèce, le devoir de chacun est de
chercher à s'orienter vers ce qui lui semble le mieux, au lieu d'accepter passivement les choses qui lui semblent mauvaises » (L’individu et la société, 203). Aussi le grand objectif est-il de faire « l'éducation de la volonté » (id. chap. XI) : « Le plus grand obstacle à la réalisation de l'idéal que nous révons, la véritable entrave à l’affranchissement individuel, c’est le manque d'initiative des individus » (id. 213). « Ce que l’on pourrait faire, tout de même, si on savait vouloir ! » (1) (214). Cette absence de volonté a permis à l'Etat d'étendre partout sa protection oppressive, de se substituer aux individus, de les emprisonner dans les mailles serrées de ses lois, décrets, règlements et sanctions. L'homme doit revenir sur cette abdication et reprendre ses pleins pouvoirs. En regagnant peu à peu ce terrain perdu. il préparera la rénovation sociale : « Si les individus pouvaient s’habituaient à ne jamais rien demander ni à l'Etat, ni aux groupements dont ils font partie, ni aux individus en lesquels ils ont confiance, ïl y aurait un grand pas de fait vers la révolution transformatrice que nous attendons » (224). « Cest dans les cerveaux, avant tout, qu'il nous faut d’abord faire la révolution » (218). « Il est temps que l’homme comprenne qu'il n’a rien à attendre de qui que ce soit ; que tout doit venir de lui, et que la transformation qu'il rêve d'accomplir dans le milieu, doit, au préalable, être accomplie en lui » (221-999).
(1)Maisle vouloirsupposelaliberté. EtJ.Gravenielaliberté.
« Quelles que soient les vertus bienfaisantes dont notre imagination ail doté la révolution, quelle que soit la puissance que nous lui attribuions en nos désirs, elle ne pourra être que ce que seront ceux qui l'accompliront » (247).
Les anärchistes complètent donc et corrigent heureusement les insuffisances et les erreurs des marxistes. Mais leurs idées sur ce point appellent ellesmêmes un complément et un redressement, Il ne suffit pas d'éduquer la volonté. Il faut réformer les mœurs. Eduquer la volonté, la fortifier, puis lui apprendre à vouloir le bien moral, cela suppose chez l'homme le libre arbitre. Il convient donc de se dégager complètement du déterminisme, et de compléter l'autonomie extérieure de l’homme pour son autonomie interne.
Mais les anarchistes n'admettent pas le libre arbitre, et, pour eux, cette réforme des mœurs sera la conséquence naturelle d’une réforme de la société : « La société étant basée sur l’antagonisme des individus, elle entraîne donc fatalement des conflits entre individus. Mais que l’on organise une société où les individus aient intérêt à se respecter mutuellement, où l’observation de la parole donnée soit tenue pour un bien parce que cela est profitable à tout le monde et non parce que cela pourrait entraîner une peine physique... La disparition des délits n’est pas dans l’organisation d’un appareil formidable de répression, mais dans une meilleure organisation sociale ». (La société future, 379-380). « La société,
qui est une première tentative d’un essai de solidarisation devrait avoir pour but d'améliorer les individus, de leur apprendre à pratiquer cette solidarité en vue de laquelle ils se sont associés, de les faire s'aimer comme des frères, de les amener à tout mettre en commun : joies, plaisirs, jouissances, peines, douleurs et souffrances, travail et production. La société, au contraire, n’a trouvé rien de mieux que de les diviser en une foule de castes qui peuvent se résorber en deux principales : les gouvernants et les possédants d'un côté, les gouvernés et les non possédants de l’autre. Côté des premiers : jouissances et pléthore ; côté des seconds : misère, privation et anémie. Ce qui a pour résultat de poser ces deux catégories d'individus en ennemis, entre lesquels se perpétue une guerre féroce qui ne doit prendre fin que par l’asservissement sans retour des seconds, où la destruction complète, en tant que classe et privilèges tout au moins, des premiers. Mais l’organisation défectueuse et mal comprise de la Société en deux classes distinctes, ne borne pas là ses pernicieux effets. Basée sur l’antagonisme des intérêts, elle oppose, dans chaque classe, individu à individu ; elle sème la guerre entre eux par son institution de la propriété individuelle qui force les individus à thésauriser pour s'assurer du lendemain que la société ne peut leur garantir... Etablie sur cette lutte des individus, la société a fait de chaque être l'ennemi de tous ; elle provoque la guerre, le crime, le vol et tous les délits que l’on attribue à la
mauvaise nature de l’homme quand ils ne sont que la conséquence de l’ordre social, que la société continue à perpéluer quand ils devraient disparaître sous l'influence des nouvelles notions morales acquises par l’homme. » (La société mourante et l'anarchie, 121-122). « On crie contre les fainéants, contre les voleurs et les assassins, on invoque le côte foncièrement mauvais de la nature humaine, et on ne s'aperçoit pas que ces vices, ne demandent qu’à disparaître, s'ils n’étaient entretenus et développés par l’organisation sociale. » (id., 126) : « L'homme est nn animal perfectible qui à des défauts, mais aussi des qualités ; organisez un état social qui lui permette l'usage de ces qualités, enraïe ces défauts ou fasse que leur mise en action entraîne son propre châtiment. Faites surtout que cet état social ne comporte pas d'institutions où ces défauts pourront.trouver des armes pour opprimer les autres, et vous verrez les hommes savoir s’entr'aider sans force coercitive ». (La société future, 200). Voilà l'idéal anarchique : plus de force coercitive. « Une nouvelle société ne demandant ni lois, nt institutions, ni force armée ; un état social où l'individu ne serait sollicité d’agir que par des mobiles qui, tout en lui étant agréables, concouraient au bien général, au plus grand profit de l'espèce ». (L'individu et la société, 216). « Une société où n’existeraient plus de gendarmes, plus de juges ». (ÿl., 286). « Une société où personne n'aurait à obéir, où chaque être pourrait développer son initiative, sans avoir à en rendre
compte à personne, n’ayant à accepter d’autres limites que celles qu’il s’imposerait lui-même, s’abstenant d’empiéter sur le champ d'activité de ses voisins afin que ceux-ci ne viennent pas entraver sa propre initialive ». (id., 287).
Comment cela peut-il se faire ? Fourier avait tenté de le dire. J. Grave n’essaie pas de l'expliquer.
S. Faure a entrepris un exposé logique et cohérent de la doctrine anarchiste. Il se propose de le développer en trois volumes. Le premier seulement a Jusqu'ici paru.
D'après S. Faure, la solution de la question sociale ne consiste pas dans une réglementation destinée à prévenir les excès de la concurrence, à assurer aux ouvriers du travail, et l'assistance contre la maladie, la vieillesse, les infirmités, mutualités, syndicats, crédit populaire, toutes ces institutions corrigent à peine les effets les plus mauvais d’une organisation sociale mauvaise. Il faut la refaire. Mais il ne suffit pas pour cela d’assurer à chacun, par la mise en commun des instruments de production, le produit intégral de son travail, car c’est laisser subsister l'Etat oppresseur, et « faire de la question sociale une question purement économique, et ne voir en l’homme qu’un appareil digestif », (S- Faure, La Douleur universelle, p. 8), alors qu’ Celle est à la fois politique, économique et morale, parce qu'elle embrasse l’homme tout entier ». (id):..9).
Le problème social se pose ainsi :.€ instaurer un
milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au développement progressif de l’humanité ». (id., 10). Le but cherché est donc d'assurer à tous le bonheur, celui-ci étant € pour chaque individu, la faculté de satisfaire librement tous ses besoins, physiques, intellectuels, moraux ». (p. 25).
Or nous sommes loin de compte, car notre société réalise « la douleur universelle » : — pour le « prolétariat manuel » : « labeur excssif, privations, salaire insuffisant, vieillesse indigente, mendiants, vagabonds, voleurs, prostituées, morts par la faim, suicides » ; — pour le « prolétariat intellectuel » : « employés d'administration, monotonie de leurs occupations, difficulté de l'avancement, absence d'idéal, sujétion, routine, misère en redingote ; employés de commerce et d'industrie, insécurité du lendemain, sans place » ; — dans la « classe moyenne » : « petit commerce, lutte concurrentielle, menaces de faillite, ruine fatale; petite industrie, infériorité résultant de l'outillage, écrasement certain ; petite propriété, impôt, usure, hypothèques, mauvajses récoltes » ; — dans la « classe élevée » : « souffrance d’une autre nature, mais très réelle, cœurs broyés, pessimisme universel ». {V. p. 31-62).
Quelles sont les causes de cette universelle douleur ?
Ce ne sont, ni la nature, ni l'individu. On les en a accusés bien à tort l’un et l’autre. — On allègue
l'insuffisance des richesses naturelles : d’après $. Faure, la production industrielle et agricole est supérieure à la somme des besoins. On prétend que la nature irrémédiablement vicieuse de l’homme, fourberie, mensonge, cruauté, égoïsme, est la cause de ses malheurs : pour S. Faure, « l'homme à sa naissance, n’est ni bon ni mauvais ; au point de vue moral. il est neutre; mais, suivant l'influence qu'exerceront sur lui les trois facteurs suivants, l’hérédité, l'éducation, le milieu, ces deux derniers surtout, il est susceptible de devenir ceci ou cela, d'entrer dans la voie la plus juste comme dans celle de l’inique, et, tour à tour, de s’honorer par ses bonnes ou de s'avilir par ses mauvaises actions ». (p. 101). L’auteur ne prétend pas que « l’homme naît bon, mais seulement qu'il n’est pas mauvais de par sa nature ». (id)., — Dire que la nature de l’homme est neutre revient à affirmer qu’elle est bonne, car c’est nier l'existence, en elle, de toute inclination mauvaise, et énoncer qu'elle ne peut, par son développement spontané, présenter aucune déviation vicieuse, celles-ci résultant exclusivement de l'influence des agents externes. Et l’auteur estime, en effet, que ces choses bienfaisantes se manifesteront dans une organisation sociale où rien ne viendra les entraver. Aussi réclame-t-1l la suppression de toute autorité : ni lois, ni gouvernement, ni juges, ni soldats, mais le « fais ce que veulx » aimable que Rabelais écrivait à la porte de l’abbaye de Thélème. — L'individu refélant Le milieu où 11 naît et où il grandit, sa « per-
versité s'explique sans qu'il y ait lieu d’yimpliquer les impulsions inhérentes à l'individu lui-mème, elle n’est qu'une résultante fatale des conditions extérieures à l’homme lui-même ». (p. 103).
Le mal est donc guérissable : il suffit que les motifs de l’éviter aient sur nous plus d’empire. Or, ce sont présentement ces raisons qui ont le moins de force. L'homme chérit la paresse, parce qu'il voit réunis toujours l’oisiveté et l’opulence, la misère et le dur labeur ; 1l est égoïste, parce que le conflit aigu des intérêts, la guerre à outrance de chacun contre chacun le contraint à piétiner sur ses semblables s’il ne veut être écrasé par eux; violent, parce qu'il vit dans un monde de violences déchaînées où l’emporte toujours la raison du plus fort ; menteur, parce que la ruse estune force, et que l'éducation luienseigne, par la politesse, à farder sa pensée. La richesse, parce qu’elle confère la puissance, les jouissances et la considération, le rend cupide. La disposition hiérarchique de nos sociétés, comprimant les désirs d'indépendance, enseignant la joie mauvaise de broyer la volonté d'autrui et de se l’asservir, surexcite une soif ardente de domination. « Dans un milieu antagonique, violent, faux, hiérarchique, il est fatal que l'être soit égoïste, batailleur, hypocrite, dominateur » (p. 121).
La douleur universelle n’a sa source par conséquent ni dans la nature, ni dans l’individu. Ses causes secondes sont : les institutions sociales, c'est-à-dire
l'iniquité économique, l’iniquité politique et l'ini-
quité morale. Sa cause unique et première est le principe d'autorité. +
L'iniquité économique se résume en l’idée de propriété individuelle; tout appartient à quelques-uns. Or, l'appropriation individuelle du sol entraîne la servitude et la misère du prolétariat agricole ; l’appropriation individuelle des instruments de travail provoque, à tout progrès, une augmentation de la misère des travailleurs, par les conflits avec les patrons, les grèves, les crises de surproduction; lappropriation individuelle des produits détermine cette concurrence aiguë d’où résultent la sophistication des objets, le gaspillage des réclames, et la concentration des capitaux, des usines et de la terre dans un toujours plus pelit nombre de mains.
L’iniquité politique se résoud en l’idée de gouvernement : tous obéissent à quelques-uns. Le système représentalif détruit [a souveraineté populaire, car, déléguer son pouvoir, c’est le perdre. La loi est supposée l’expression de la volonté du plus grand nombre, et même vrai, cela serait détestable, car la justice est exprimée par les espoirs de la minorité pressentant l’avenir. La loi, enfin, est contraire en droit, car elle est oppressive au bénétice exclusifdes possédants et des gouvernants. Le parlementarisme prépare la voie aux coups d'Etat des César. Le système électoral corrompt les électeurs et les élus. Ce régime d’oppression et d’injustice encourage la révolte, que la société s'attache, par les policiers et les magistrats, à réprimer après l'avoir fait naitre.
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Et 1l y a l'iniquité morale. Le principe utilitaire devrait inspirer toute morale, car le bien consiste à se rendre heureux soi-même. Cet égotisme peut s’accorder du reste avec l’altruisme dans « une organisation sociale au sein de laquelle, les intérêts de chacun se conciliant harmoniquement avec ceux de tous par la suppression des causes artificielles de discorde sociale, non seulement nul ne puisse trouver son bonheur dans le malheur d'autrui, mais encore le plaisir de chacun soit indissolublement lié au plaisir de tous et la souffrance imposée à un seul ressentie par tous grâce au libre jeu de la solidarisation de la douleur et du contentement » (p. 293). Dans cette morale, nulle obligation, mais la plus absolue liberté laissée à tous nos instincts, à toutes nos passions, à tous nos désirs. Toute contrainte, toute retenue sont sacrilèges. Le plein épanouissement de l’être, sous l’inspiration secrète des inclinations de sa nature : voilà la morale, et voilà le chemin du bonheur. « Cette philosophie a la loyauté et l’audace de proclamer à la face des rhéteurs et pédagogues de la morale religieuse et de la philosophie stoïcienne, que le seul bien, c’est le plaisir, la volupté, la jouissance, le bonheur » (p. 295). Si de nos penchants dérivent actuellement des vices, c'est à raison des entraves qu'on leur oppose : règles des morales basées sur le devoir, règles des sociétés fondées sur le pouvoir, les unes et les autres filles du principe d'autorité, mutilent notre nature, pervertissent nos désirs, déchainent la guerre entre les:
hommes. En morale : plus de devoir; en politique : plus de pouvoir; eulle part, l’autorité; partout, la volonté individuelle souverainement absolue. — C'est donc bien admettre l'excellence originelle de notre nature, et non pas seulement sa neutralité, puisque c'est prétendre que les maux qu’elle cause proviennent des obstacles mis à son expansion. — Ces obstacles créés par les fausses morales, la loi les renforce parfois et les sanctionne : « La loi nous prescrit de quelle façon il est bien où mal d'aimer ; elle stipule la forme sous laquelle la calomnie appelée diffamation, est punissable, par conséquent coupable, et indique aux langues venimeuses ou aux plumes agressives les moyens d'attaquer, sans que trop parler nuise, la réputation d’un ennemi » (p. 306). Il y a ainsi une morale légale, et pour beaucoup de gens elle est la seule morale : « Ge que la loidéfend est mal; ce qu'elle ne défend pas est bien ; ce qu’elle ordonne est sublime » (p. 307). Et comme la loi, à elle seule, pourrait être impuissante à remplir l’ob- Jet que le législateur se propose, celui-ci « a trouvé et développé habilement dans le milieu social des agents qui lui facilitent merveilleusement la mission qu'il s’est attribuée : vaincre les suprèmes résistances de la nature, émousser ses appétits, prévenir ses rébellions, brider ses passions, pour faire enfin de Pindividu un être dépouillé de toute indépendance, de toute volonté personnelle », agents nombreux, dont les principaux sont : « La religion, la famille, l'éducation, l'opinion publique » (p. 308). La consé-
quence, « c'est l'écrasement complet de l'individu et de la collectivité » (p. 338), c’est la compression douloureuse due aux obstacles artificiels opposés au libre cours des passions ; or, sachez-le, « moralistes, les crimes, les monstruosités, sont la brutale revanche des passions que vous voulez endiguer, et dont vous fatalisez le terrible déchainement » (p.343). Mais la cause unique et première de la douleur universelle est le principe d’autorité. La source unique de la douleur, et que l’on découvre dans les causes secondes précédemment analysées, « c’est l'autorité, parce qu’elle engendre toutes les servitudes, s'oppose à la libre satisfaction de tous les besoins : physiques, intellectuels et moraux, satisfaction qui constitue pour chaque individu le bonheur, tout le bonheur! » (p. 358). Et ce principe d'autorité se traduit par un triple organe, la propriété, le gouvernement, la morale : « La propriété tyraunise le ventre ; le gouvernement opprime le cerveau : la morale broie la conscience. » (p. 364). « D'où vient toute souffrance ? D'un besoin privé de satisfaction. D'où vient cette privation? D'une loi, d'un réglement, d’une menace, d’une contrainte malérielle ou morale. D'où vient cette pression morale ou matérielle? De l'autorité.» (p. 366). « En dehors de la hberté sociale conquise par l'abolition de l'autorité sociale, c’est la misère, l’oppression, la contrainte, la douleur, sans qu'il y puisse être porté remède. À ce point de vue, l’éliminatjon complète du principe d’autorité d'une part, l'affirmation Martin 8
intégrale du principe de liberté d'autre part, voilà l'idéal. » (p. 388).
A la base de tous les systèmes, libertaires ou autoritaires, que nous avons étudiés, nous avons trouvé, plus ou moins nette, cette idée fondamentale que l’homme est bon. Comment expliquer l'apparition des vices que nous constatons en lui? J.-J. Rousseau a répondu : toute société, quelle qu’elle soit, gâte l’homme. Les autres ont admis l’état social comme nécessaire, etils ont ajouté qu'il pouvait être bienfaisant. À quelle condition? Les autoritaires proposent de construire une société qui prédétermine l’homme à la vertu. Les libertaires se bornent à démolir celle qui existe, et à laisser faire les individus. Tous croient fermement que ce renouvellement social renouvellera l’homme en le dotant de toutes les vertus.
La marche de notre critique est toute indiquée :
Contre Rousseau, nous établirons que la vie en société est nécessaire à l’homme.
Contre les libertaires, que la liberté complète accordée à tous nos instincts ne ferait pas disparaître nos vices.
Contre les libertaires et les autoritaires : que l’absence d’une réforme préalable dans les mœurs des individus conduirait directement à l’échec certain de toute réforme sociale.
Enfin nous développerons la conception qu'il convient de se faire de notre nature, et nous formulerons la conclusion qui s'impose.