‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 27 sur 48 · ETUDE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE · texte numérisé non relu

ETUDE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE

Rousseau, estimant la vie sauvage très proche de l'état de nature, en a fait une description brillante. Subissant en cela l'influence de tout le xvin° siècle, il en vante les vertus et le bonheur. C’est du Florian que l’on nous donne comme de l’histoire. De telles berquinades témoignent combien peu cette époque était documentée sur les peuples pour lesquels elle manifestait tant de goût. Rousseau voit les sauvages comme les salons de son temps voyaient les bergers. Il en crée un Trianon imaginaire pour y vivre en songe de la vie factice d’un homme des bois créé de toutes pièces ; à l’imitation de la Cour, il lui fallait des bergeries.

Les récits des voyageurs et les recherches des érudits ont eu facilement raison de cet optimisme.

Rousseau nous présente le sauvage comme menant une vie d'irdépendance: Qu'en faut-il penser ?

1° L'indépendance individuelle suppose une individualité constituée. Or, plus une société est rudi-

mentaire, moins il y a de différence entre ses membres. On constate entre eux : — la similitude Organique; d’après le D' Lebon, « la différence de volume entre les crânes masculins adultes les plus grands et les crânes les plus petits est de 280 centimètres cubes chez les parias de l'Inde, 310 chez les australiens, 850 chez les anciens égyptiens, 470 chez les parisiens du xn° siécle, 600 chez Îles parisiens modernes. » (D' Lebon, Les Sociétés, p. 193); — Ja similitude psychique ; « dans l'Egypte supérieure, le marchand d’esclaves ne se renseigne avec précision que sur le lieu d’origine de l’esclave et non sur son caractère individuel, car une longne expérience lui a appris que les différences entre individus de la même tribu sont insignifiantes à côté de celles qui dérivent de la race. C’est ainsi que les Nubas et les Gallus passent pour très fidèles, les Abyssins du Nord pour traîtres et perfides, la ‘majorité des autres pour de bons esclaves domestiques, mais qui ne sont guère utilisables pour le travail corporel ; ceux de Fertit, pour sauvages et prompts à la vengeance. » (Waitz, Anthropologie, I, T7); — la similitude sociale, puisque, sauf le chef de tribu et le prêtre, tous remplissent les mêmes fonctions : il n’y a pas cette division du travail qui, par la dissemblance professionnelle, cause la diversité de caractère, de mœurs et d'idées.

2° L'indépendance individuelle suppose qu'une très large part de notre activité échappe au pouvoir impératif et coercitif du groupe. S'il en est ainsi, les

individus par la loi du contrat, se font la loi à euxmêmes, disciplinent librement leurs relations, créent spontanément la règle de leurs rapports; d’où l’importance prépondérante du droit contractuel. Or, chez les peuples sauvages, le droit est exclusivement répressif : « Le sauvage n’est libre nulle part. Dans le monde entier, la vie quotidienne du sauvage est réglée par une quantité de coutumes compliquées et souvent fort incommodes, de dépenses et de privilèges absurdes. De nombreux règlements fort sévères, quoiqu'ils ne soient pas écrits, compassent tous les actes de leur vie » (Lubbock, Les origines de la civilisation, p. 440). Il en est de même dans les civilisations primitives. Voici des exemples de cette réglementation minutieuse dans l'antiquité : «A Locres, la loi défendait aux hommes de boire du vin pur. [Il était ordinaire que le costume fût fixé invariablement par les lois de chaque cité ; la législation de Sparte réglait la coiffure des femmes, et celle d'Athènes leur interdisait de porter en voyage plus de trois robes. À Rhodes, la loi défendait de se raser la barbe ; à Sparte au contraire, elle exigeait qu'on se rasât la moustache » (Fustel de Coulanges, La Cité Antique, p. 266). Le sauvage ne se fait donc jamais la loi à lui-même : il la reçoit toute faite et la subit ; il n’y a pas de place pour la convention particulière ; le domaine de la coutume transmise par les ancêtres s'étend à tout.

Voilà pour la prétendue indépendance du sauvage. Voici pour ses vertus tant vantées.

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