‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 28 sur 48 · LATE · texte numérisé non relu

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Spencer, s'appuyant sur les récits des voyageurs, nous apprend que les Boschimans sont vindicatifs, que les Malgaches aiment la vengeance, le Papou est irritable, les Andamènes pleins de ressentiment (V. Spencer, Principes de Sociologie, 1, 85). Les Australiens sont incapables de tout travail prévoyant, les Hottentots et les Boschimans infiniment paresseux, les Todas indolents, les Bhils ont horreur du travail, et aussi les Kirguises. et les indigènes d’Amérique (id., 87). Les Fuégiens vendent leurs enfants comme esclaves aux Patagons: Les Australiens, dans le Murray,tuent parfois un enfant pour amorcer leurs hameçons avec sa graisse. Les Tasmaniens enterrent le nouveau-né vivant à côté de sa mère morte (id.. 99). Aux époques de disette, les Fuégiens tuent les vieilles femmes et les mangent (id., 100). Les Damaras sont voleurs et meurtriers (101). La cruauté des Fidjiens et Dahoméens est extrème (101-102). Le cannibalisme est péché mignon de sauvage. « M. de Windt a rapporté de son voyage une série d'observations intéressantes sur les mœurs des Tchouktches (peuplade de la côte sibérienne du Détroit de Bebring)... La moralité de cette peuplade est fort rudimentaire. L’échange des femmes se fait pour une poignée de tabac. L'ivrognerie est le défaut commun à tous les hommes » (Le Tour du Monde, n° du 12 juin 1897, p. 191). « Rien n'est curieux comme leur cérémonie appelée Kamitok, qui n'est autre que la mort, volontaire et consentie par eux, des membres âgés ou jugés inutiles de la com-

munauté. Voici en quoi elle consiste : quand l’énergie productive d’un Tehouktche a diminué d’une façon appréciable, un conseil de famille est réuni et on y fixe le jour où cet inutile partira pour l’autre monde. Cette sentence est rendue en présence de la victime, qui règle les détails de l'opération à venir, et qui s'occupe souvent elle-même des préparatifs de sa propre mise à mort. L’exécution est précédée d'un banquet où les viandes les plus variées sont absorbées et où le whisky le plus atroce est consommé jusqu'à l’enivrement complet des convives. Seul, le bourreau doit rester sobre, sous peine d’une forte amende. Quand on a beaucoup mangé et beaucoup bu, on forme le cercle, et le condamné vient s'asseoir docilement au milieu. L’'exécuteur saute alors rapidement sur lui et l’étrangle avec une lanière faite de peau de morse » (id.).

Ajoutons à ce tableau, moins flatteur que les descriptions du philosophe de Genève, la misère, le dénûment du sauvage, les grandes fatigues qu'il doit s'imposer pour obtenir une maigre nourriture, ses abris rudimentaires contre les intempéries des saisons, l'esclavage en lequel il est tenu par les forces naturelles qu’il n’a su ni utiliser ni asservir, les attaques dont il'est l’objet de la part de ses semblables, son intelligence pauvrement développée, privée de cette richesse d'idées, de sentiments, de sensations, qui s’épanouissent dans l’âme moderne.

Rousseau s’enthousiasmait pour ces formes sociales rudimentaires, parce que, les estimant si

proches de l'état de nature, il:les croyait favorables à l’éclosion de toutes les vertus dont il imaginait la nature des hommes exclusivement pourvue. Mais cette bonté native, chez tous ceux qui s’en prévalent n'apparait qu'à titre de postulat. A tout le moins cette proposition demandait-elle une preuve ; puisque l’on avoue constater partout la méchanceté humaine, qui peut nous autoriser à proclamer sa nature originelle excellente ?

Il est même, dans les développements dont Rousseau a enrichi cette idée fondamentale, des contradictions qui ne laissent pas que de surprendre. L'homme est bon, dit-1l.Et il ajoute : c’est la société qui le pervertit. Puis il proclame que la société est une création volontaire d'individus contractant entre eux; la société est l’œuvre voulue des hommes.

Mais, objecterons-nous, si les hommes sont bons, comment ont-ils pu faire une société mauvaise ? Et il faut bien qu'ils aient fait une société mauvaise, puisque, si cette société avait été bonne, elle n’aurait pu rendre mauvais ses membres.

Même remarque lorsque Rousseau nous signale les arts, les lettres et les sciences, comme une cause active de perversion. Cela encore n’est pas possible si l’on suppose l’homme bon, car les arts, les lettres et les sciences, étant le produit des facultés humaines, de leur culture, de leur développement, doivent être bons comme l’homme lui-même, leur créateur.

Rousseau n’explique pas davantage la perte de cette bonté originelle. La raison qu’il en donne con-

tredit cette notion. Il suppose, en effet, l’homme doué d'une faculté qui devait causer sa perte, la perfectibilité ; e’est par làqu’il a voulu changer son état et qu'il s’est dépravé. — Mais: 1° Si l'homme était bon, toutes ses facultés devaient être bonnes, y compris celle de se perfectionner; si au contraire sa perfectibililé pouvait empirer son état, c’est que toutes ses facultés n'étaient pas bonnes, donc sa nature primitive n’était pas parfaite; 2 On ne comprend pas que sa faculté de perfectibilité ait eu pour résultat de le dépraver; si c'était vraiment la faculté de se rendre plus parfait, elle ne pouvait, par son jeu, qu'accroître son bonheur, augmenter sa félicité ; si cette faculté néfaste a empiré sa situation, c’est que l’homme n’était pas perfectible,mais destiné à être déchu.

Passons sur ces incohérences.

Est-il vrai de dire que la société est une création artificielle, et qu’elle a consommé irréparablement notre dépravation ?

Loin de là. La société est à la fois un fait nécessaire et un fait heureux.

La société familiale, embryon de la société civile, le démontre péremptoirement. Elle se résoud en une association des parents et de l'enfant pour élever celui-ci, le protéger, le nourrir, jusqu'à ce qu'il soit en âge de se suffire à lui-même. Si cette forme so: ciale n’avait apparu spontanément à l’origine, l'espèce humaine n'aurait pas dépassé la première génération.

Quant à la société civile, Rousseau lui-même ad-

met que maintenant elle s'impose, puisqu'il déclare le retour à l’état de nature impossible désormais. Et comme il manifeste lui-même des doutes sur la réalité de ce premier état, la société civile apparaît dans sa propre hypothèse, comme peut-être nécessaire même dès le plus lointain passé. Ce peut-être doit faire place à la certitude. La société s’est formée entre les hommes, non parce qu’un jour le libre caprice de leur fantaisie l’imagina, mais parce qu’elle était conforme aux besoins fondamentaux de leur nature.L'instinet de conservation en est le plus profond peut-être. Or, l’homme isolé ne saurait se suffire ; il est trop dépourvu de tout ; c’est la coopéralion de ses semblables qui décuple ses ressources et ses forces, et lui assure la plus efficace des protections. La vie en société conditionne sa vie comme individu. Aristote l’avait exprimé fortement lorsqu'il avait dit que l’homme est un animal sociable. Saint Thomas d'Aquin a développé ce principe péripatéticien: « La nature del’homme en fait un animal politique et social : il vit, plus que tout autre animal, en collectivités : c’est une nécessité de sa nature. En effet, les autres animaux possédent naturellement un vêtement et des moyens de défense tels que les griffes, les dents, les cornes, la rapidité de la course ; la terre leur donne toute prêt la nourriture. Mais l’homme n’a rien reçu de ces dons: il a été doué de raison, et grâce à cela, il peut se servir de ses mains pour créèr ces choses. Or, un seul homme ne suffit pas à les produire, un seul homme

ne peut pas par lui-même les mener au complet et achèvement. Il est donc naturel à l'homme de vivre en société. Bien plus: les autres animaux possèdent une connaissance instinctive de qui leur est utile ou nuisible ; par exemple, le mouton sent dans le loup un ennemi. L'instinct indique à certains animaux les propriétés médicales de certaines plantes, et quelles sont celles indispensables à leur nourriture. Mais l'homme ne pressent que vaguement ce qui peut satisfaire aux nécessités de son existence ; c’est sa raison quile rend capable de partir des principes universels pour aboutir à la connaissance particulière des objets indispensables à sa vie. Or, il n’est possible à un seul homme de parvenir à tout avoir par sa propre raison. Il lui est nécessaire de vivre en société, car chacun aide à chacun, tous se spécialisent dans une recherche scientifique particulière ; l’un se livre à la médecine, celui-ci à autre chose, celui-là à autre chose encore » (S. Thom., De Regim. Princ., lib. L, C. D.

La société n’est pas seulement un fait naturel et nécessaire, mais aussi un fait heureux. Elle ne nous conserve pas seulement la vie animale, elle nous permet aussi de vivre par l'intelligence et par le cœur. Elle détermine notre incessant perfectionnement : (1)

4. «M. de Bonald l’a dit dans un mot de génie : — l’animal naît parfait et l’homme naît perfectible, — et c'est précisément parce qu’il est comme indéfiniment perfeclible que la société. non plus seulement la sociélé restreinte du foyer domestique, du «lan, ou de la tribu, mais aussi la large et puissante sociélé civile, lui est nécessaire pour faire passer

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« le simple enveloppe toute virtualité. Mais ce n’est qu’en composition qu'il développe sa virtualité en vertu. En langue aristotélique, toute puissance réside dans le simple, mais ce n’est qu’en composition et par composition, que la puissance passe à l'acte... La monade, réduite à elle-même, équivaut pratiquement à rien. Mais, par l’association, elle peut s’élever à fout. L'association évoque les possibles. L’union crée : voilà ce qu'il faut dire, C’est l’union seule qui extrait éternellement du morne non être les spiendeurs de l'être. L’isolement absolu, c’est l'être au minimum. Legronpement total et suprême, c’est l’être au maximum » (J. Izoulet, La Cité moderne, 6 et 7). En effet, nous constatons que le développement progressif de la vie et de l’intelligence est lié au développement progressif de l'association chimique, biologique et sociologique. La complexion des éléments groupés et de leurs rapports est la condition nécessaire de leur apparition et de leur intensité. Le progrès intellectuel et l’évolution psychique des individus sont parallèles au progrès matériel et à l’évolution économique des sociétés. L'homine isolé est moins qu’un homme. Certes, il possède la raison en puissance. Mais ce germe obscur ne sera fécondé que par le rapprochement d’autres raisons d'hommes. C’est le rapport entre individus qui fait naître le langage. Et, si la raison rend le langage possible, du moins le langage fait épanouir

en acte celle perfectibilité » (Le P. de Pascal, Philosophie morale et sociale, 1, 256)

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magnifiquement la raison. Or, il n’y a pas de véritable langage, stimulant actif d’une intelligence assoupie, hors d'une société permanente, d’une vie commune, d'une organisation développée. L'homme civilisé est plein d'idées, ces leviers actifs des bras : mais combien petit est son apport personnel dans cette richesse cérébrale reçue des contemporains et des ancêtres ! Chacun de nous donne peu au corps social, mais 1l en reçoit des biens en abondance. Notre capital mental privé est fait d’un prélèvement incessant sur le capital intellectuel commun dû à la collaboration d’une multitude de générations, et notre apport en retour est infime comparativement au butin que nous faisons nôtre. Aussi l'homme social est-il riche et l’homme isolé dans une pauvrelé navrante. Celui-ci « ne possède que les attributs de l’animal, à savoir : la sensation, l'appétit, l’impulsion, la voix ou le cri. » Celui-là « au contraire, possède les attributs que nous appelons proprement humains, à savoir: non plus seulement la sensation, mais la raison ; non plus seulement l’appétit, mais l’aspiration ; non plus seulement l'impulsion, mais la liberté ; non plus seulement la voix ou le cri, mais la parole ou le verbe » (Izoulet, Cité moderne, 149). Et dès lors, en possession de cet outil incomparable qu'est la pensée, l’homme social ne demeurera plus tremblant devant les forces naturelles déchaînées, victime des intempéries, des bêtes fauves, de l’avarice du sol. Par son intelligence souveraine, il domptera les éléments, domestiquera la

nature, arrachera aux entrailles de la terre ses richesses cachées, étendra sur les choses et sur les ètres inférieurs sa glorieuse royauté.

L'action de la société sur les individus n’est pas seulement bienfaisante au point de vue intellectuel. Elle l’est aussi au point de vue moral, car elle engendre l’altruisme. « Partout où il y a des sociétés, il y a de l’altruisme, parce qu'il y a de la solidarité » (Durkheim, De la division du travail social, p. 215). Le développement de la société entraîne celui de la solidarité. La société a donc cet effet heureux d’éliminer l’égoisme, ou tout au moins de lui susciter -un sentiment concurrent. En outre, puisque homme isolé serait exclusivement égoiste, 1l est faux de prétendre que l’homme à l’état de nature est bon et que la société le pervertit. C’est l'inverse qui est vrai. L'absence de société conduirait à la guerre de tous contre tous. L'état de société désarme ces égoïsmes, à tout le moins leur interdit de demeurer intransigeants. Il se résoud en un mutuellisme, un échange de concessions, une coopération de tous pour la sauvegarde de chacun.

Une société particulière, comme la société en général, peut être moralisatrice. L'association a pour effet de multiplier la force individuelle de chaque associé. Là où un individu isolé ne pourrait vaincre un désir, un groupe d'individus unis pour devenir meilleurs aura plus de chances d’y parvenir. Cest le principe des institutions monastiques. On sait aussi qu'en Angleterre et aux Etats-Unis, les sociétés de

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tempérance sont parvenues, en groupant et renforçant les bonnes volontés à réprimer bien des écarts.

À un autrepointde vue, l’organisation sociale présente encore sur l'absence d'organisation une supériorité manifeste. La société est, en effet, l'arbitre des conflits individuels. Elle assure à chacun le respect de sa liberté et la tranquille possession de ses

biens. Elle veille à la loyale exécution des contrats.

La crainte, que la puissance qu’elle détient inspire, suffit à elle seule pour empêcher que des atteintes soient portées aux personnes, à leurs droits, à leurs propriétés. Elle agit ainsi préventivement. Même, par ce pouvoir, elle enseigne et fait pénétrer dans les esprits qu'il est mal de porter atteinte à autrui, qu'il est honnête de le respecter. Le pouvoir social devient ainsi, pour l’enseignement de la morale, une vraie leçon de choses. Il peut, il est vrai, en fausser la notion s'il ne s'inspire pas des vrais principes. Mais s’il en est le reflet, il renforce par cela même, les bons instincts et refoule les désirs condamnables. En cela, il joue le rôle d'agent moralisateur.

Si l’état social est conforme à notre nature, s'il est bienfaisant et utile, le relâchement ou la rupture des liens qu’il crée entre individus, doit amener une diminution de leur intelligence et de leur moralité.

Lorsque des civilisés s’éloignent de leur pays pour explorer dés régions inconnues ou pour commercer avec des peuplades sauvages, ces hommes cultivés,

que ne contiennent plus les exemples de leurs sem-

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