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blables, les usages de leur nation, les convenances reçues, la crainte de la critique, la peur des sanctions pénales, et qui, désormais responsables envers eux seuls, se voient investis de la toute puissante supériorité de leur savoir, de leur ar et de leurs armes, se livrent à des actes d’une cruauté rare ou d’une culpabilité certaine : il y a moins de deux ans, un explorateur anglais, en tournée dans le Continent Noir, acheta une petite négresse et la fit manger par les anthropophages, afin d'assister à une scène de cannibalisme et de la reproduire en aquarelle. On peut signaler aussi ces trafiquants qui ont empoisonné d’eau de feu les Indiens, les Océaniens, et autres peuplades sauvages. En voici un récent exemple : « M. de Windt a visité une île curieuse, l’île du Roi, petit rocher d'environ un mille de diamètre au milieu du détroit de Behring... Les habitants ne vivent en hiver que de la viande de morse, car ils sont à 40 milles de la terre la plus voisine et sont entourés de glaces pendant huit mois de l’année. Il y a sept ans, un baleinier avait laissé à la population une centaine de barils de très mauvais whisky, en échange de quatre défenses de morses. Tous les habitants se jetèrent avec tant d’avidité sur cette boisson, qu'ils en moururent jusqu’au dernier. Aujourd’hui, l’île est repeuplée par des Esquimaux venus d’Alaska. » (Le Tour du Monde, n° du 12 juin 1897, p. 191.)
Si l’on constate cette diminution de moralité lorsque les liens sociaux se relâchent, à plus forte
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raison cette dépression doit-elle se produire lorsque les liens sociaux se rompent. « Quand une foule déchaînée a rompu tout lien de loi, ou d’ordre, il se manifeste en plein jour ce bellum omnium contra omnes, dont Hobbes a faitle tableau admirable dans le premier chapitre De Cive. On voit alors chacun, non seulement ravir aux autres ce qu'il envie, mais aussi anéantir le bonheur et l’existence de ses semblables, dans le seul but de se procurer un supplément fort mesquin de bien être » (Schopenhauer, Le monde comme vol. et comme représentation, livre IV). L'homme rétrograde alors jusqu’à la brute. Il tue par plaisir, par besoin. Il se montre impitoyable, féroce. Une révolution est une désorganisation sociale : or toute révolution se signale par les pires excès. C'est le triomphe de la bestialité humaine que la prise d’assaut d’une ville par une armée, car plus rien ne contient le soldat ; il est à lui-même sa loi, il a la puissance, la force, il fait acte de maître, et ce maître est esclave des instincts les plus bas.
Ce n’est pas seulement la moralité des individus qui, hors d’une société organisée, disparaît ; c’est l'individu lui-même, son intelligence, sa raison. L'homme libre, autonome, se dirige d’après ses inspirations personnelles, il se commande après avoir pris conseil de lui-même. En temps d’effondrement social, le pouvoir appartient aux rassemblements de la rue, et, lorsque les cohues tumultueuses, formées au hasard, s’érigent en maîtres, l'individu dispa-
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raît, emporté par le torrent anonyme des foules comme le fétu de paille par un fleuve impétueux. Sa personnalité est anéantie.
La disparition de l’organisation sociale amène donc la ruine de notre moralité, de notre intelli-
gence et de notre individualité.
Si, en principe, l’état de société est nécessaire et bicenfaisant, en est-il de même d’une forme quelconque de cet état ?
Les réformateurs ne le pensent pas. Libertaires etautoritaires, ils sont d'accord sur ce point qu'il suffit de fonder une société parfaite pour que l’homme le devienne. Mais relativement à l'idéal social, ils manifestent des aspirations divergentes. Les auloritaires, affirmant que l’homme est bon, parce qu'il est neutre, concluent qu'il sera ce que le era la société ; celle-ci doit donc être organisée de telle sorte qu'elle prédétermine chacun de nous à la vertu. Les libertaires, au contraire, affirmant que l’homme est bon parce que sa nature est positivement et activement bonne, concluent qu'il suffit de supprimer toutes les entraves apportées à: l’expansion de ses désirs pour que le règne universel de la vertu s’établisse aussitôt ; la société est conçue sous une forme purement négative ; il n’y aplus d'appareil coereilif au sérvice d’une volonté générale ; seules subsistent les volontés individuelles,
et elles sont toujours droites tant qu'elles demeurent libres. Tout obstacle à la satisfaction de nos instincts les fausse: voilà le mal. S'il les supprime, 1lappauvritnotre nature : voilà le pire. Le bien consiste dans la pleine liberté laissée à tous nos désirs de se traduire en dehors. Le mieux résulte de ce que l’on a pu ce que l'on à voulu. Notre nature est toujours vertueuse, quand une loi civile ou morale ne prétend pas la conduire. Notre volonté est à elle-même sa propre obligation. Les vices sont nés de son abdication dans l’obéissance à une volonté étrangère, individuelle ou collective. La vertu est plus facile : il suffit de suivre le courant de nos inclinations et d’apaiser tous nos besoins.
Examinons si cette foi aveugle en l'excellence de notre nature reçoit, des faits, confirmation.
Nous sommes doués assurément de raison, mais nous ne sommes pas raison pure, et ce que nous en possédons n’est pas toujours agissant. Le tumulte des passions et des intérêts étouffe trop souvent sa voix. Non seulement elle n’a sur notre conduite qu'une influence combattue, mais encore ce n’est pas au même degré que chacun la possède. Il est trop de gens qui Font peu développée ou n’en font que rarement usage. La grande foule n'a recu qu’une culture imparfaite ; les cerveaux bruts et mal exercés déforment les idées qu'ils reçoivent ; l’attention, chez les travailleurs manuels, se lasse aisément, et l’appel bruyant aux passions aveugles peut seul éveiller leur esprit qui s'endort.
Que sera-ce si, réunis en grand nombre, échauffés par la dispute, le breuvage peut-être, 1lS sont travaillés par un rhéteur habile ? Prenez même des savants, des hommes rompus à toutes les gymnastiques cérébrales : on peut à coup sûr prédire qu'un afflux de colère, les tentatives de l'égoïsme, le souffle malsain des rivalités jalouses, feront sombrer, s'ils entrent en jeu, la barque fragile où trône leur orgueilleuse raison.
C’est que chez tous les influences ancestrales accumulées ont superposé, par sédiments successifs, les assises robustes des intérêts et des passions. Nous avons derrière nous un long passé de rapacités et de violences ; l'âme belliqueuse des hordes guerrières, la ténacité implacable des tribus de chasseurs, la rapine audacieuse des nomades, l’âpre travail des agriculteurs, bref, cette recherche tètue de la nourriture et du vêtement, cette lutte acharnée contre la nature hostile et les hommes ennemis, cette nécessité impérieuse de la faim devant laquelle tout scrupule, toute loyauté, toute délicatesse, toute affection s'évanouissent, voilà ce qui, par chocs incessamment répétés durant de longs siècles, a pétri de boue, éclaboussé, maculé, sali, une âme non ignorante cependant d’aspirations généreuses ; voilà, dans notre ruche, la légion bourdonnante d'insectes venimeux qui nous harcèlent et nous piquent, nous torturent, nous affolent, messagers du mal, conseillers du pire, incitateurs de tous les excès.
Certes, on écrasera bien quelque jour ce nid malfaisant, ce repaire de férocités. On l'espère. Et on le veut. Mais, d’ici-là, quelles luttes ! quel travail pénible et lent ! que de temps ! que de péripéties dans cette guerre, avecses alternatives de terrain gagné, perdu, reconquis encore, de progrès et de reculs ! Vaine est l'ignorance, menteuse l’enfantine certitude que, par le coup de baguette magique d’une révolution sociale, ce tumulte de maux prendra fin, s’évanouira soudainement, tout comme Île réveil met au cauchemar un terme. Nos prophètes de l'avenir n'ont point ravi à l’enchanteur Merlin ses secrets de sorcellerie. Ils ne créeront pas de nouveaux hommes, de nouvelles terres, de nouveaux cieux, par le fiat souverain de leurs formules. On ne repousse pas d'une parole le flux qui cavale sans trêve sur la côte ; on n'arrête pas d’un mot le raz de marée qui roule furieusement à la conquête des terres. Il faut un travail quotidien, patient, savant, des hommes de génie servis par les puissances naturelles, pour refouler la mer ou contenir ses fureurs. [l faut le génie moral pour nous dompter nous-mêmes, et l'appareil social au service de notre volonté.
Nous verrons bien sans doute qu’une société mauvaise peut favoriser, parmi nos instincts, les pires, et comprimer, parmi nos aspirations, les meilleures. Aussi bien pensons-nous que notre bonne volonté est impuissante et la prédication morale ironiquement Imutile, lorsque, nos détestables penchants
trouvant dans les institutions sociales des complices, les plus sincères efforts sont condamnés par avance aux échecs certains.
Mais il n’en est pas moins vrai qu'une refonte sociale n’a pas une puissance souverainement créatrice du bien et destructive du mal. Si la société peut faire obstacle à notre volonté, notre volonté peut faire obstacle à la société. Une volonté mauvaise neutralisera donc l'influence heureuse d'institutions sociales bienfaisantes. Et uotre volonté, lorsqu'elle est libre, est trop souvent mauvaise. L'histoire nous en livre la preuve : la disparition brusque et inappropriée d’une organisation sociale, même défectueuse, pousse à leur paroxysme les instincts dévastateurs que tout homme porte en lui, car, une conslitution quelconque étant toujours dans une certaine mesure régulatrice de nos impulsions, la soudaineté de sa ruine débride ces forces sauvages, tandis que les formes sociales nouvellement implantées demeurent incapables de s'adapter rigoureusement à des besoins auxquels leur caractère prématuré ne leur permet pas de correspondre. C'est pourquoi toute révolution hâtive est fatale, perverse, désastreuse. C’est pourquoi toute révolution violente, même venue à son heure, est une crise redoutable d’où le bien sortira peut-être, mais à coup sûr au prix d’une douloureuse transition.
J'en conviens, on ne s’imagine plus, comme au xvin° siècle, voir apparaître, grâce à un bouleversement social, l’homme de la nature dans toute la
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grâce de sa bonté native et le rayonnement de sa haute raison. C’est dans la mythologie que le flot, entr’ouvrantsa paroi d’émeraude, dépose sur le sable d'or des grèves les naïades séductrices. Notre siècle croit moins à la vertu puissante des révolutions ; il y voit avec raison la rupture terminale d’une longue évolution plus ou moins apparente ou cachée; c'est une crise d’enfantement par laquelle se clôt la gestation lente. Tous nos réformateurs pensent que cetle innovation sociale exige une préparation minutieuse. El néanmoins, par une contradiction singulière, ils persistent à croire que l’homme n’a pas à se réformer intérieurement. Suivant eux, cette évolution préparatoire concerne exclusivement la société ; des réformes partielles doivent amener peu à peu l'instant précis où la société nouvelle doit éclore. Dès Fourier, cette préoccupation se fait jour : le garantisme servira de trait d’union entre la civilisation et l'harmonie intégrale de l’état sociétaire. Sous une autre forme, cette mème idée pénètre à cette heure la théorie anarchiste, la plus révolutionnaire cependant de toutes les doctrines réformistes, et l’un de ses docteurs (J. Grave, dans son livre, L'individu et la société, au chapitre la panacée-révolution), ne préconise pas tant l’évolution préparatoire, dans la société présente, que dans les concepts individuels : pour que la révolution réussisse, il faut que tous soient convaincus de la nécessité de cette refonte totale. Ainsi donc, aujourd’hui, on affirme qu'une rénovation sociale totale doit être précédée
de rénovations partielles dans les choses et d’une rénovation mentale chez les individus. Mais on n'en est pas venu encore à se convaincre qu'il est aussi rigoureusement nécessaire, pour éviter l'avortement final, de travailler à la rénovation morale des hommes. On en reste encore à cette idée vieille et fausse que, délivré des entraves d’une société jugée mauvaise, chacun de nous apparaîtra de suite expurgé de ses vices, doué exclusivement de raison et de vertus, parce que, si chacun de nous semblait pervers, c’est qu'il puisait à la source empoisonnée d’une société corruptrice. Et cependant, autant que par la raison, cette assertion est démentie par l’expérience.
Lorsqu’au dernier siècle éclata la Révolution, on ne peut nier que depuis longtemps elle était mûre dans les institutions et dans les esprits. Une réforme profonde s’imposait : depuis soixante ans, les publicistes, les philosophes la préparaient, traçaient le plan de la société nouvelle ; on savait ce que l’on voulait, on possédait un programme, on ne marchait pas en aveugles. La vieille constitution était vrai. ment incapable de remplir son œuvre désormais, et les gouvernés en avaient conscience, et les gouvernants eux-mêmes le sentaient. Tout au début, nul ne voulait la violence, et nul ne pouvait la prévoir : sauf quelques troubles locaux, dus à la faiblesse et à l'imprévoyance complices du pouvoir, sauf la petite fraction récalcitrante de princes en bouderie s’exilant de leur propre chef, il n’y avait de toutes
parts que promesses de paix, désir d'entente, bonne volonté pour mettre un terme aux injustices criantes et préparer un avenir meilleur. On sait comment disparurent vite les enthousiasmes de la première heure, comment s’évanouirent les espoirs optimistes, avec quel fracas s’écroula d’un coup l'édifice, et quels mariages républicains consommèrent dans les eaux de la Loire les baisers de Lamourette joyeusement échangés dans l’Assemblée. Cependant, brusquement, tout le système de lois, de propriété, de coutumes, d'idées séculaires, d’habitudes, d'esprit, le gouvernement, l'administration, les autorités morales ou les puissances séculières, tous les liens qui des individus épars font un corps et relient la génération présente à la longue série des ancêtres, tout cela s'était évanoui, tout cela était mort, tout cela avait été anéanti, dispersé, brisé, pillé, sali. Ce fut la table rase. N’aurions-nous pas dû voir apparaître aussitôt l’homme naturel, doué de sa raison robuste, investi de ses hautes et fécondes vertus ?
On sait ce qu'il en fut, et comment la réalité s’accorda avec les folles promesses.
Les vexations, visites domiciliaires, dénonciations, emprisonnements, brigandages des campaones et émeutes des villes, l'inquiétude partout et la sécurité nulle part, le terrorisme des bandes armées, le pillage des biens, le gaspillage des vies, le favoritisme, la concussion, les massacres légaux ou spontanés, excitations, intimidations, menaces, le soupçon en permanence, les exécutions sommai-
res, tels sont les menus faits de cette tragédie où triomphent la force brutale, les haines, les bas instincts, les odicuses rancunes, la rapine, la sauvagerie la plus atroce, la passion du carnage, la délation et la peur. Quelque mauvais que soit un gouvernement, « c'est grâce à lui que les volontés humaines font un concert au lieu d’un pêle-mêle » (Taine, Origines de la France contemporaine, la Révolution, 1, 68), et toute société, même avec des dissonances, même défectueuse, même imparfaite, est par essence un concert, une organisation, une harmonie. Le pire est la disparition de toute coordination entre les associés « Par la dissolution de la société et par l'isolement des individus, chaque homme est retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements temporaires, qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbillons » (id., 69). La rupture des liens sociaux déchaine la bête humaine; dès avant que la fraternité, énoncée en des déclarations immortelles, se fût traduite par la proscription et la guillotine, les sentiments les plus humains, la pitié la sensibilité tant vantée par le siècle qui meurt, font place aux raffinements de cruauté les plus odieux. Dès la fin de 1789, « Huez, sortant de son tribunal, est renversé, meurtri à coups de pied et de poing, empoigné au collet, ramené à la salle d'audience, frappé à la tête d’un coup de sabot, jeté en bas du grand escalier. Vainement les officiers municipaux veulent le défendre : on lui passe
une corde autour du cou et on commence à le trainer. Un prètre, qui implore la permission de sauver au moins son âme, est repoussé et battu. Une femme se jette sur le vieillard terrassé, lui foule la figure avec les pieds, lui enfonce ses ciseaux dans les yeux à plusieurs reprises. Il est traîné la corde au Cou jusqu’au pont de la Selle, lancé dans le gué voisin, puis retiré, trainé de nouveau par les rues, dans les ruisseaux, avec une poignée de foin dans la bouche. Picard, le principal meurtrier, avoua « qu'il l'avait fait bien souffrir, que ledit sieur « Huez n’était mort que vers l'auberge du Chau- « dron, que cependant on avait le projet de le faire « souffrir davantage en lui donnant à chaque com « de rue un coup de couteau au cou, et en se mé- « nageant la facullé de lui en donner davantage « tant qu'il vivrait » (id., 88). « Ceux de Caen ont fait pis : le major de Belsunce, non moins innocent etgaranti par la foi jurée, a été dépecé comme Lapérouse aux iles Fidji, etune femme a mangé son cœur » {1d., 89). « Dans le Languedoc, M. de Barras est coupé en morceaux devant sa femme prête d’accoucher et qui en est morte » (id., 104). Pendant plusieurs années, des faits analogues vont se multiplier spontanément ou légalement. On dirait qu'une bande de cannibales s’abandonne par toute la France au délire des plus atroces fureurs.
Voilà l’homme, tel qu'il demeure au milieu de l'effondrement d’une société, l’homme naturellement raisonnable et vertueux.
On nous avait dit cependant qu’il suffisait de laisser faire pour bien faire. On voit ce qu’il convient de penser de ce principe. On sera mieux éclairé encore par l’examen d’une de ses applications, celle à laquelle les libertaires attachent peut-être le plus haut prix : la question de lPunion libre.
Le réquisitoire contre le mariage peut se résumer ainsi: l’amour est chose fugitive et légère ; on lui impose la permanence; la loi veut qu'il dure alors qu’en nous il meurt. Cette hypocrisie est imposée pour assurer le règlement plus facile des intérêts et sanctionner définitivement le marchandage qui fut la cause déterminante de l’union. La fidélité est imposée parce qu’un conjoint est réputé propriété de l’autre. Tout amour extra-conjugal est une atteinte à cette propriété du corps; l’adultère de la femme peut introduire dans la famille un héritier inattendu, et cet étranger, appelé à prendre part dans l'avenir au partage des biens, porte ainsi atteinte à la propriété des choses. Cette idée fondamentale du mariage, l’idée de propriété, ne rend pas seulement l’amour mercenaire ; elle le fait malheureux. C’est là la raison majeure de tous ces chagrins intimes qui font du foyer domestique un enfer. La jalousie s'alimente des compensations que chaque époux devine prélevées par l’autre au dehors. Trop souvent, cette situation fausse se dénoue par le drame.
Le moindre reproche que l’on puisse faire à l'union libre, c'est de prêter aux mêmes objections.
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Elle n’est nullement une garantie de mutuelle féleité. Il faudrait pour cela qu'un nouvel amour ne demeure jamais sans réponse et qu'il s’éteigne à la fois chez les deux amoureux. 1l faudrait que le désir apparaisse au même moment chez les deux intéressés, et que la séparation se fasse toujours de plein gré à l'instant précis où chacun est las. Peut-on dire que ces conditions se réaliseront en fait toujours ? Dans le cas de la négative, l’union ne demeure libre que pour un seul, celui qui se dégage. Or, dans le mariage, telle est exactement la situation : celui qui est las se retire, ouvertement ou en cachette, légalement par le divorce, ou illégalement en prenant une maïtresse,c'est un fait. D’autres difficultés, élevées contre le mariage, subsistent contre l'union libre. On dit que le mariage est contre nature, parce qu'il entend rendre perpétuel un lien fondé sur une sensation fugitive. Mais l'union libre tend à rompre et détruire une affection qui, au moment où on la brise, aspire peut-être à vivre encore. On dit que le mariage éternise une situation fausse, parce qu'il enchaîne des âmes qui voudraient se séparer. Mais l’unioa libre éternise aussi une situation fausse, car elle sépare des âmes alors que l’une d’elles voudrait demeurer enchaînée encore. L'union libre n’assure donc pas la liberté d'aimer chez les deux intéressés, puisqu'elle peut interdire à l’un d’eux de continuer d'aimer. On peut donc objecter qu’elle est aussi con-
tre nature, que, par suite, elle fait obstacle à notre
bonheur.
La jalousie n’est pas davantage monopolisée par l’état de mariage. Elle ne disparaîtrait pas dans l’union libre. Si elle ne se manifeste pas au dehors, si le jaloux enferme au plus profond de lui-même son dépit et son chagrin, il souffrira. S'il éclate en reproches, s’il soulève une dispute, s’il donne des coups, si la querelle finit par un drame, il fera souffrir, et il ne cessera pas d'être malheureux, « Hearne nous dit à propos des Chippeouayens : chez ce peuple, il a toujours été d'usage que les hommes se battent pour les femmes auxquelles ils sont attachés. D’après Hooper, cité par Bancroft, un Toski qui désire la femme d’un autre se bat avec son mari. Lichtenstein dit à propos des Boschimans ; l’homme le plus fort enlève quelquefois la femme du plus faible. Narcisse Peltier, qui fut retenu en captivité par une tribu australienne de Queensland depuis l'âge de 12 ans jusqu’à 29 ans, rapporte que les hommes se battent souvent à coups d’épieu pour la possession d’une femme. Comme résumé des récits concernant les indiens Dogribs, Sir John Lubbock écrit : en réalité, les hommes luttent entre eux pour la possession des femmes, absolument comme les cerfs » (Spencer, .Principes de sociologie, Il, 212). Passons chez les civilisés : « Au n° 26 de la rue de l’Argonne, habitait depuis près de quatre mois un faux ménage, un journalier, Joseph Goblet, âgé de 22 ans, et sa maîtresse, une ouvrière fleuriste, Louise Callenve, âgée de 26 ans. La bonne intelligence ne régnait pas précisément dans ce peu intéressant ménage où les disputes étaient
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presque continuelles, Joseph Goblet reprochant à sa maîtresse de lui être infidèle, et Louise reprochant à son amant de rentrer toujours complètement ivre. Avant hier, Joseph Gobletne rentra qu’à cinq heures du matin, ivre encore et accompagné d’un ami. Trouvant la porte fermée, Joseph parlementa avec sa maîtresse, qui, par crainte de scandale, finit par lui ouvrir. Joseph ordonna à la jeune femme de lui donner à boire. Cette dernière refusant, une querelle éclata, et Louise jeta une lampe à la figure de son amant. Furieux et blessé au-dessus de l'œil droit, Joseph Goblet entra dans une grande fureur, et, s’élançant sur la fleuriste, il lui administra force coups de poing et coups de pied. Ensuite il s’arma d’un revolver ; en voyant l’arme, Louise chercha à s'enfuir ; mais son amant, la saisissant par le cou, lui déchargea à bout portant Les six coups de son revolver » (La Libre Parole, n°du 11 mai 1897). «... Au n° 2 de l'impasse Damy, habitait, depuis longtemps déjà, un jeune homme de 24 ans, nommé Ernest Feurtet. Il vivait là avec sa maîtresse, une Jeune femme de 17 ans, nommée Lucie Chanudet. Le ménage était loin d’être uni. Les amants faisaient mauvais ménage, et c'était sans cesse dansle logis des disputes, des querelles, qui, de jour en jour, s’envenimant, devinrent plus violentes. Plusieurs fois, Lucie avait fait partà son amant de l'intention qu'elle avait de le quitter, de s’en aller bien loin où il ne pourrait la retrouver. L'autre n’y croyait guère. Mais, il y a un mois et demi environ, Ernest Feurtet partit
au régiment où il devait accomplir une période de 28 jours. Pendant tout le temps qu'il resta au régiment, il ne reçut pas une lettre, une seule, de son amie. Et, quand il revint impasse Damy, 1l trouva le nid vide, l'oiseau s'était envolé. Alors, furieux et jaloux, il commença des recherches et se mit à la poursuite de l’infidèle, la chercha partout, s’informa, furela, Lant et si bien qu’hier il la rencontra vers quatre heures. Il alla à elle, lui parla et n'eut pas de peine à la persuader de venir chez lui. Elle vint. Ils s'enfermèrent tous deux dans leur chambre de l’impasse Damy. Pendant un quart d'heure on n’entendit aucun bruit, puis tout à coup on entendit des cris déchirants, des appels désespérés. Feurtet, dans un accès violent de colère, avait pris un fer à repasser et en avait assommé sa maîtresse, l’avait frappée avec un acharnement effroyable, l’avait laissée morte sur le parquet » (L'Echo de Paris, n° du 11 mai 1897)
On voit ce que vaut la prétention d'éliminer, grâce à l'union libre, toute jalousie et toute souffrance amoureuse.
Contre l'union libre se retourne enfin l'objection adressée avec le plus d’insistance au mariage. Les préceptes de fidélité et d’indissolubilité sont « contraires à la nature, puisqu'ils supposent qu’un être pensant, sentant et libre peut être la propriété d’un être semblable à lui » (Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Œuvres, édition Assézat, Il, 223). Les crimes passionnels, dit J. Grave, sont dus
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à ce que nos préjugés sociaux nous font voir une propriété dans la femme qui s’est livrée (V. La Socité future, p. 140).
Or, ce préjugé n'est pas dû à ce que notre civilisation repose sur la propriété individuelle, mais à ce que l’idée d’appropriation réciproque est l'essence même de lamour. L'amour, fut-il conçu sous la forme d’un échange passager de caprices {1), ce court instant n’en serait pas moins le don en propriété d’un être à un autre être. L'amour, quelque conception que l’on s’en fasse, est cela par nature. Il est inconcevable autrement. On se donne en entier, on se livre corps et âme, à qui l’on aime, et cette aliénation consentie est d'autant plus absolue que plus violente est la passion. Si l'amour est réciproque, l’aliénation l'est aussi ; 1l y a, de part et d'autre, renonciation de soi au profit d'autrui. Si l’on veut appliquer à l'amour l’idée communiste,on dira qu’il y a mise en commun des deux moi, dépouillement volontaire des deux personnalités au profit d’un être idéal que la folle passion évoque en son rêve. Le drame naît d’une rupture unilatérale. Si l'un des amants déclare morte sa flamme, resterait-il chaste, la colère de son associé peut naître puisqu'il a donné son cœur en échange d'un autre cœur etque celui-ci se dérobe ; au point de vue de notre société propriétaire, il y a vol de la propriété individuelle du premier ; au point de vue de la so-
1. Chamfort l’a défini : « L’échange de deux caprices el le contact de deux épidermes »
Martin 10
ciété communiste, il y a détournement d’une moitié du bien commun au profit exclusif du second. Que la douleur de l’un atteigne au paroxysme, et il tuera l’autre. Cette notion de l’amour et sa conséquence fatale sont si vraies que nous les constatons, même lorsque l’amour de l'un n’a jamais été partagé par qui en est celui l’objet ; un homme aime une femme passionnément ; il le lui déclare et la presse d’yrépondre, c’est-à-dire, qu'il avoue lui appartenir et lui demande en retour qu’elles’aliène à lui. Mais cette femme ne l’aime pas; elle repousseses avances. Il peut y avoir drame passionnel,car cet homme est trompé dans son attente : il donnaitet n’a pas reçu. À plus forte raison le dénouement sanglant est-il possible, lorsque, l’amour commun avant été vécu, puis ayant unilatéralement cessé, le conjoint, qui n'aime plus, se prend à en aimer un autre.
L'amour est, par nature, une possession. Si donc cette idée de propriété est reconnue cause de drame le drame subsistera dans la société communiste, puisque cette société n’entend pas supprimer l’amour. Elle ne prétend mème pas supprimer la propriété, mais la rendre commune : or nous avons vu que l’amour peut se concevoir comme propriété commune. Il convient d'ajouter que le drame passionnel ne dérive pas uniquement de l’idée de propriété. Il s’y joint d’autres éléments : le dépit, l'humiliation, l'irritation, la colère, le chagrin, bref, tout l'univers de nos sentiments condensés dans l’amour
comme dans leur formule suprême. L'amour n’est
pas un sentiment isolé, mais le plus complexe de tous et qui fait jouer tout le clavier de tout notre être. De là son égarement, ses troubles, sa fureur, sa folie, ses conséquences criminelles. La société communiste ne pourrait supprimer le drame passionnel qu’en supprimant l'individu lui-même. Remarquons, enfin, que l’idée de communauté des femmes, défendue par Platon, Campanella, Dom Deschamps, est identique à l’idée d’union libre, celle-ci conduisant à celle-là et s’y résolvant en fait. Or, la notion de communauté des femmes consiste en une assimilation de la femme à une propriété : la femme est mise en commun,comme les biens sont mis en commun. Les hommes sont les propriétaires collectifs des biens et des femmes. C’est donc une théorie d’asservissement de la femme à l’homme : elle est digne de l’Orient musulman, où la chair réhabilitée triomphe,mais où la femme,moralement et intellectuellement dégradée, devient un instrument de plaisir et un objetde mépris. Par une contradiction singulière,cet asservissement dela femme est préconisé par les apôtres de l’émancipalion féminine. Le mariage était présenté comme impliquant l'appropriation d’un époux par l’autre et comme constituant ainsi une prolongation du système capitaliste dans le domaine du cœur. Or, la communauté des femmes repose sur le principe de propriété poussé à l'extrême et appliqué aux personnes. C’est l'esclavage renouvelé, mais réservé, à
titre de situation privilégiée, au seul sexe féminin. C’est une théorie de harem.
L'union libre ne tombe pas seulement sous le coup de la critique adressée au mariage. Elle appelle des objections toute spéciales.
Ses théoriciens font à tout instant usage de ce poslulat : l’amour est variété. Les mariages, même d’amour, sont « fous » et sont « coupables,parce qu'ils consacrent des engagements insensés, en absolue contradiction avec notre nature mobile,incoustante, capricieuse » (S. Faure, La Douleur universelle, p. 318). Nous nous transformons, en effet, à toute heure, et nos sentiments sont l’objet de modifications constantes. « On ne peut pas plus répondre de son cœur que de sa santé » (id.). On aime différemment suivant les différents âges, et, à l’encontre des engagements inflexibles, des promesses de fidélité éternelle, « la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés de grisantes promesses... Rien ne tue plus sûrement l’amourque le mariage ; la certitude de la possession, d’une part, et l’obligation de la vie commune, d'autre part, ont vite fait de l’empoisonner. Le désir ne s’alimente que de variété et la passion ne vit que de désir » (p. 319). « Tes préceptes, dit Orou à l’aumônier, je les trouve... contraires à la loi générale des êtres. Rien, en effet, ne te paraît-il plusinsensé qu’un précepte qui proscrit le changement qui est en nous: qui commande une constance qui n’y peut être et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les
enchaînant pour jamais l’un à l’autre ; qu’une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un serment d’immutabilité de deux êtres dechair, à la face d'un ciel qui n’est pas un Instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d’une roche qui tombe en poudre, au pied d’un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s’ébranle ? » (Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Œuvres, édition Assézat, Il, 223-224).
Est-il vrai que l'amour soit l’inconstance ? Le changementest-il en nous d’une façon absolue ? N°y a-t-1l pas aussi en nous la durée? Si l’inconstance est dans notre nature, l'amour fidèle s’y trouve aussi, et c’est même la marque du véritable amour que d’aspirer à ne Jamais finir.
L'idée d'amour est, par essence, contraire à l’idée de changement. Peut-être est-ce une illusion que croire à l'amour éternel. Du moins est-ce de la nature de l’amour de faire naïtre cette illusion. Il n’est donc pas vrai de dire qu'un précepte qui commande la constance est « insensé » et « contraire à la loi des êtres ». Ce qui viole la nature c’est cette inconstance perpétuelle en laquelle on ne saurait voir que la caricature de l’amour vrai et l'impuissance d'y atteindre; une telle frivolité est le fait d'infirmes ; l’homme normal ne la connaît pas.
L'expérience nous prouve du reste que la fidélité dans l'amour n’est ni impossible, ni contraire à notre nature, puisque, en fait, l'immense majorité des hommes la pratique. Ce peut être par convic-
tion amoureuse. Ce peut être aussi par habitude routinière : et cela aussi est dans notre nature de goûter letoujours la même chose, de craindre le passage du mal au pis, d'éviter l'effort de la recherche, et d'aimer s’assoupir au ronron coutumier du même pot-au-feu. On allègue que l'attrait du nouveau nous séduit par l'inconnu qu'il renferme. Mais cet inconnu sait aussi nous remplir de craintes, car on ignore ce qu’il prépare et l’on sait ce que l’on pourrait perdre. La fantaisie nous a-t-elle pris d’y courir, que parfois nous en revenons trop meurtris pour que la leçon en soit à tout jamais salutaire ; l’ancien amour se fortifie et se retrempe dans le remords de lavoir un seul instant méconnu. Si d’ailleurs on aime tant le changement, il suffit pour satisfaire ce goût, d'égrener ensemble le chapelet des années. S. Faure reconnaît que l’on n’aime pas de même toute sa vie. Il suffit donc de se lier définitivement pour Joindre à la permanence la variété. Et, de fait, c’est une Joie que de vieillir à deux, car chaque retour d'âge s’accompagne de nouvelles harmonies.
On insiste: le mariage tue l’amour par la certitude de la possession et l'obligation de la vie commune. — Et cependant c’est le propre de l’amour de vouloir que la possession soit certaine et qu’une communauté de toute heure la fasse plus intime et plus sûre ; c'est faire obstacle à l'amour que de résister à cet impérieux besoin qu'il fait naître. D'ailleurs, S. Faure détruit lui-même cette critique du mariage indissoluble, en reconnaissant que le ménage irré-
gulier crée, par la communauté de vie, de besoins, d'intérêts, d'habitudes, des liens tout aussi forts : « Je tiens à faire observer, écrit-il, que, à mon sens, les mêmes inconvénients résultent des unions illégitimes, des ménages irréguliers. Ces unions ne sont en définitive que de véritables mariages auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse ; car la cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées, et surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs qu’elle impose au père et à la mère,créent à la longue, entre ceuxc1, des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la loi et par l'Eglise » (p. 316, note 1). — S'il en est ainsi, à supposer les rapports des sexes défectueux, 1l faut avouer que la situation est sans remède. Il est inutile de prétendre supprimer la sanction civile et religieuse des mariages, puisque, privés de cette sanction, ils engendrent les mêmes chaînes. Faudrait-il interdire la cohabitation d’où dérivent ces liens intimes, si lourds ? Mais alors on fait peser la tyrannie des prohibitions sur les volontés individuelles, et l’on comprime illégitimement les désirs de vie commune que l’amour suscite. La naissance des enfants est à coup sûr le lien le plus, fort qui puisse attacher l’un à l’autre deux amants : prétendrait-on interdire aux enfants de naître ? ou faire un crime aux parents d’aimer leurs fils et d’en recevoir des témoignages d'affection ? Ce serait violenter notre nature, d’abord en réglementant dans leurs effets ces rapports sexuels que l’on entendait
affranchir, ensuite en prohibant l'amour paternel et maternel et l’amour filial. Du moins, retenons cel aveu précieux, que l'union irrégulière et la famille naturelle aboutissent aux conséquences et produisent les effets des mariages réguliers et des familles légales. Donc eelles-là ne sauraient remédier à celles-ci. Donc celles-ci sont conformes aux données naturelles et la loi se borne à exprimer ce que noire nature exige.
Les iibertaires, en définitive, vantent, comme devant seul nous rendre heureux, non seulement l'amour libre, mais l’amour inconstant, variable et varié. Or, est-ce à dire que nous devions y trouver le bonheur ? Que prouve donc cette recherche incessante, sinon le dégoût des réalités obtenues et l’illusion de cette poursuite perpétuelle d’un idéal que nous ne parvenons pas à saisir? Promesses fallacieuses des sens, poursuite inutile de la félicité, chasse folle dont l’agitation stérile n'empêche pas de sentir le vide immense quise creuse et qui grandit en nous!
Puis, cela suppose qu’en nous viendront toujours éclore de nouveaux désirs, qu’en dehors de nous viendront toujours s'offrir des tentations inconnues, que les passions réciproques ne s’éteindront pas dans un abandon prématuré, qu’elles ne s’exacerberont pas dans une attente prolongée au point d’en devenir douloureuse, que l'échange des caprices sera plein de ces charmes nouveaux dont l'inconnu sollicilait, que l’union ne sera ni courte au point de
laisser des regrets, ni longue au point de devenir fastidieuse, qu'elle se dénouera sans déchirement et d'un commun accord. Or, si deux feuilles ne se ressemblent pas dans la forêt, comment deux âmes pourraient-elles tant vibrer à l’unisson que leurs capricieuses métamorphoses se succèdent suivant ce parallélisme rigoureux? On sait, de reste, qu'il n’en est jamais de la sorte : la jeunesse et le désir d’aimer ne garantissent pas la rencontre certaine de l'âme sœur ; si la passion naît, celui qui en est l’objet peut n'y pas répondre ; un amour partagé peut ne pas donner le bonheur attendu ; l’un peut se lasser plus tôt que l’autre; les ruptures souvent sont unilatérales ; elles provoquent parfois la haine, la jalousie contre le rival heureux ; c’est par un drame que l’idylle peut finir.
Enfin, en admettant même que notre nature nous invite à l’inconstance, encore ne serait-il pas démontré que l’immutabilité dans l’amour n’est pas un état supérieur. Sous sa forme la plus haute, l’amour est le don total de deux âmes. Or elles ne se donnent pas tout entières si elles ne se donnent pas pour toujours : une séparation est une complète reprise de soi pour l'avenir, elle est même une reprise partielle de soi dans le passé, elle le biffe rétrospeclivement puisqu'elle équivaut à un aveu d'erreur. La fusion des cœurs, l'harmonie des pensées, la mise en commun de tous les sentiments intimes de Joie, d'inquiétude, de tristesse, qui font que chacun se complète par l’autre et s'achève et vit en lui :
voilà bien à quoi nous devons tendre. Et si nous le devons, et si les aspirations de notre être supérieur sont dirigées vers cet idéal, qui oserait dire qu’il n’est pas en notre pouvoir d'y atteindre ?
D'ailleurs les théoriciens de l'union libre ont dû certainement fausser la solution du problème du rapport des sexes. Ils en ont,en effet oublié une donnée, et non la moindre, ce qui est le but et le résultat de l'amour, l'enfant.
Alors qu’en eux-mêmes les rapports sexuels ne fourniraient pas matière à obligation, ils en suseitent à coup sûr par leur objet et leurs conséquences naturels. L'amour n’est pas son propre but à luimême. N'étant pas égoïste, il ne saurait être stérile. Avant done que d’y céder, il faut songer toujours à ceux que l’on appelle à la vie. Avant qu'ils soient, nous avons envers eux des devoirs. La procréation est assujettie à ce que j'appellerai le devoir ethnique : — négativement, nous ne devons pas pervertir ou souiller la race lorsque nous nous trouvons dans des conditions physiologiques ou psychiques propres à déterminer la procréation d'enfants qui seraient affectés de ces tares ; — positivement, nous devons travailler à l'amélioration de la race en nous inspirant dans notre choix amoureux du désir de trouver une compagne qui, par elle-même et ses antécédents familiaux, permette de supposer que les enfants hériteront d'une bonne constitution physique, intellectuelle et morale. Le devoir négatif est strict. J doit dominer absolument l'impulsion de la passion
amoureuse. Le devoir positif est moins strict : c’est une indication plus qu’un commandement, un conseil de perfeclion plus qu'un précepte étroitement rigoureux.
Nous pouvons donc dès maintenant conclure que Punion libre est une chimère. Elle n’est pas, elle ne peut pas être libre absolument. L'observation du devoir ethnique envers les enfants à naître est une obligation dont nulle puissance humaine ne peut nous affranchir.
Lorsque les enfants sont nés, de nouveaux devoirs naissent envers eux à la charge des parents. Or la paternité, dans un régime d’union libre, restant incertaine, ces devoirs eux-mêmes demeureraient Incertains. De plus, si la société les assume, ce ne peut être qu’au détriment de la satisfaction de cet instinct profond qu'est l'amour paternel. Cet instinct est d'autant plus vif qu’il est primordial. Les races humaines inférieures en sont elles-mêmes largement douées, et les races primitives devaient l’éprouver fortement parce que, sans lui, la disparition de la race se serait imposée à bref délai (1). Chez les sauvages assurément, cet instinct souffre de nombreuses infractions. L’infanticide y est fréquent. Il s’y joint une très grande mortalité en bas âge. La cause en doit être attribuée aux difficultés matérielles de l'existence et à la faible constitution de la famille, à son absence même dans les peuplades où règne,
1. C’est ce que remarque Spencer, Principes de Sociologie, 1,98.
soit la promiscuité absolue de l’accouplement bestial, soit cette promiscuité relative due au caractère temporaire des unions, à la polygamie ou polyandrie (1). Ces lacunes de l'affection paternelle ont été comblées chez les races supérieures. Le développement de cet instinct s’est manifesté parallèlement à la forte constitution des familles. Donc, revenir sur ce progrès acquis, c’est de propos délibéré prétendre appauvrir notre nature sentimentale.
Aussi bien, en un tel état que rêvent certains réformateurs, ne ferait-on plus d'enfants que par accident,
Transformer en bul ce que la nature a institué comme moyen, voilà l’immoralité véritable. Or, les
1. Chez les Chippeouais, le mariage résulte de sa consommation, et le divorce du fait de chasser la femme avec des coups. Le Pericui de la Basse-Californie s’accouple, comme la bête, au gré de son caprice, prend autant de femmes qu’il veut, et les renvoie quand il n’en veut plus. De même, le Tupi. Les Tasmaniens, les Kasias, les Néo-Zélanduis, les Tahitiens, changent de femme,à leur gré. Chez les Kasias, ce sont les femmes qui meltent leurs maris à la porte ; il en élait ainsi dans quelques-unes des ancicnnes tribus méxicaines. Lorsque les Cumanas, les Esguimaux, les Indiens de l'Amérique du nord et du sud, les Polynésiens, les nègres de l’est et de l’ouest, les Cafres, les Mongols, les Tutzkis ont l’occasion d’exercer l'hospitalité, ils offrent à leur hôte leurs femmes ou leurs filles. Chez les Arabes Assaniehs, le mariage n'engage les époux que pour plusieurs jours, en général quatre. Les unions entre le père et la fille, la mère et le fils, le frère et la sœur, sont habituelles chez les Chippeouais, les Kadiaks, les Karens de Tenasserim, les rois du cup Gonzalve et du Gabon, les Panuchais {V. Spencer, Principes de Sociologie, IT, 214-219).
relations sexuelles préconisées par les partisans de l'amour libre, supposent fin en soi ce plaisir dont la nature a fait l’aiguillon destiné à perpétuer l’espèce. De là, l'éveil prématuré des sens (1), la prédominence de l’amour physique, les excès que commettent fatalement ceux qui n’ont pas appris à se contenir, les pratiques vicieuses dont s’assaisonne la débauche lorsqu'elle se lasse d’une monotone accoutumance. De là, aussi les fraudes destinées à entraver les conséquences naturelles du plaisir, car on craint qu'il ne se gàte par la naissance d’un enfant, ce trouble-fête, cet interrupteur d’idylle, dont la venue altère prématurément la beauté et hâte la vieillesse. L'individu et l’espèce sont appelés à périr dans cette poursuite contre nature du plaisir amoureux. Diderot supposait que les Taïtiens adoraient la Vénus féconde. Les faits démontrent qu’à Cythère la Vénus stérile se dresse seule au fond des temples. L'ancien directeur de Cempuis, Robin, théoricien de l’amour libre, a créé à Paris
(1) Dans une civilisation où tous les instincis sont sacrés, Ja passion sexuelle devient bientôt prédominante. Elie s’alfiche publiquement, et, comme dans l’antiquité païenne, reçoitles honneurs officiels du culte. De telles mœurs sont appelées à exercer sur l'enfance l'influence désastreuse d'une expérience précoce. Rousseau l’a signalée en ces termes : « Les instructions de la nature sont tardives et lentes ; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent l'imagination; dans le second, l'imagination éveille les sens ; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d'énerver, d’affaiblir, d’abord les individus, puis l’espèce même à la longue « Emile, Liv. IV).
une ligue malthusienne et publié une brochure pour exposer ses théories sur les moyens de restreindre le nombre des enfants. La dépravation croissante des mœurs a répandu la pratique de lovariotomie (1). L'union libre, érigeant en dogme et exaltant le plaisir de l'amour, propagerait les pratiques destinées à l'entourer de toutes garanties contre ses résultats normaux.
Enfin, le rêve de l’amour libre est en désaccord
(4) — « Pourquoi l'ovariotomie chirurgicale et l’avortemént chirurgical, pratiqués dans l'exercice régulier de l’art, ne seraienl-ils pas soumis préalablement à une autorisation du Parquet, sur l'avis motivé de deux experts? S'il en était ainsi j’affirme qu’il y aurait beaucoup moins d’ovariotomies de complaisance, aussi bien dans les hôpitaux que dans la clientèle de ville. Gette opération est devenue trop à la mode ; les spécialistes veulent tous tenir le record du nombre d’ovariotomies faites dans un temps déterminé. Tous veulent avoir leur statistique d’ovariotomies réussies. Cela devient un danger publie, d'autant plus que souvent il n’y a pas qu’un banal amour-propre engagé dans la question... Cette opération n’était pratiquée autrefois que sur les vaches, les truies et les brebis, pour faciliter l'engraissemeut, et sur les chiennes et les chattes pour empêcher la progéniture. [| paraît que c’est dans le même but que l’ovariotomie était jadis en usage en Orient, pour les femmes adultes et bien portantes.. L’ovariotomie ne devrait être faite que dans le cas où l'ovaire est malade et ne peut guérir parles moyens médicaux. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi. On enlève les ovaires pour beaucoup de raisons qui ne sont pas du domaine chirurgical, et alors qu'on sait parfaitement que l’ovaire est sain... Combien de femmes que les ennuis de la grossesse incitent à réclamer celte opération ! Elles veulent avant tout, femmes du monde ou femmes galantes, jouir de la vie » (Art. du D' Dupouy, d’Auch, dans La Libre Parole, 28 décembre 1896).
avec les théories contemporaines sur la genèse de la famille et son avenir.
D'après Spencer, « la forme monogame de l’union sexuelle est évidemment la forme dernière ; les changements quel’avenir peut y apporter contribue ront nécessairement à la complèter et à l’étendre » (Principes de Sociologie, Il, 409). Or la pratique de l'amour libre favorise la polygamie et la polyandrie successives, transformables en polygamie et polyandrie simultanées si la volonté des co-contractants le commande. Autrement dit, elle permet la réapparition de la promiscuité répugnante que l’on constate chez les plus bas représentant de l’espèce humaine.
Spencer émet dubitativement l'opinion de la dissolubilité du lien monoganique : «il pourra arriver qu'on regarde comme mal de maintenir le lien légal dès que le lien naturel est rompu » (id. 410). Un temps viendra où l’union par affection sera censée la plus importante et l'union par la loi la moins importante: ce qui donnera lieu à la réprobation des unions conjugales où l'union par affection sera dissoute » (id. 411). Autrement dit, la disparition de l’amour entraînerait la dissolution du mariage.
Mais cette opinion, à laquelle l’auteur laisse un caractère hypothétique, est affaiblie par l’observation suivante : « On peut aussi prévoir qu'un autre lien, qui touche au premier, se resserrera : celui qui est formé par l'intérêt commun que les parents portent aux enfants. Dans toutes les sociétés, c’est ià un facteur important, et quelquefois très puis-
sant même chez les peuples grossiers. Falkner remarque qu'en Patagonie les mariages durent le temps qu'on veut; cependant, une fois l'accord conclu, et après que des enfants sont nés, on se quitte rarement, même dans l'extrême vieillesse. Ce facteur acquerra plus de puissance à mesure que la sollicitude pour les enfants deviendra plus grande et durera plus longtemps, ce qui arrive avec les progrès de la civilisation, et ce quidoit continuer avec eux... À l’avenir, c’est le bien-être des enfants qui doit déterminer la marche de l’évolution domestique... Par conséquent, les relations matrimoniales qui favorisent le plus ce résultat doivent se propager » (id. 411-412).
Or le mariage monogamique indissoluble remplit: à merveille cet objet, et l'exemple des Patagons montre à quels instincts profonds et sûrs de notre pature une telle institution répond.
C'est d’ailleurs l'avis formel d’un autre sociologue D’après Westermarck, « le mariage est devenu plus durable à mesure que la race humaine s’est élevée à de plus hauts degrés de civilisation, et une certaine somme de civilisation est une condition essentielle pour former des unions durant toute la vie » (Origine du mariage dans l'espèce humaine).
De cette étude sur l’effet des révolutions et de l'amour libre, nous pouvons conclure, d’une façon générale, que la liberté entière, donnée à nos désirs, ne ferait pas disparaître nos vices. La théorie libertaire se présentait comme un cri de révolte lé-
gitime de la nature injustement comprimée: elle aboutit en réalité à la compression de la nature véritable. C’est qu’elle part d’un principe faux : elle imagine qu'en l’homme tout est bon et dès lors il convient que toutes ses inclinations se développent sans frein. Or tout n’est pas bon dans l’homme : il connaît la tentation de mal faire ; il commet des actes mauvais, soit qu'ils nuisent à autrui, soit qu'ils nuisent à leur auteur ; il importe d’y résister, quelque sollicitée que soit notre volonté. A supposer même que toutes les inclinations qui s’éveillent en l’homme soient bonnes, leur satisfaction intégrale est mauvaise, car ces inclinations s’opposent et se combattent ; elles sont contradictoires ; on ne peut satisfaire les unes sans tuer les autres ; de là un choix nécessaire, donc une discipline de la volonté.
L'étude de l’hérédité nous convaincra mieux encore que l'homme n’est pas doué de bonté native, et qu’une réforme sociale ne saurait suffire à lui restituer ses vertus originelles.
Si l’homme était naturellement bon, il n’y aurait pas d’enfants vicieux dès le bas âge. « Jai en observation en ce moment une petite fille de 10 ans, qui, depuis l’âge de 4 ans, s’approprie, vole tous les objets brillants qu’elle voit. Elle s’en empare, et aucun raisonnement, aucun châtiment si cruel qu'il soit, ne peut la convaincre que ce qui est brillant ne lui appartient pas. » (Le Temps, 25 octobre 1897, article du D' Gibert). On ne peut attribuer cet ins-
Martin 11
tinct aux influences du milieu, puisque le milieu s’est toujours attaché à le combattre.
Deux frères sont élevés exactement dans les mêmesconditions, dans le même milieu, subissent rigoureusement les mêmes influences. Et cependant, l’un est travailleur, l’autre paresseux, l’un est énergique, l’autre efféminé, l’un franc, ouvert, l’autre menteur, dissimulé, l’un modeste, patient, l’autre orgueilleux et colère. N'est-ce pas d’observation courante? Dans un même milieu, deux enfants présentent des divergences relativement au caractère, à l'intelligence, aux sentiments, aux goûts, de même que, au point de vue physiologique, ils diffèrent de beauté, de santé et de force. Leurs personnalités s'opposent. Le milieu n’est donc pas l'unique facteur des penchants de chacun de nous. L'ambiance sociale n’est donc pas le seul élément qui fait l’homme bon ou mauvais. Son influence est loin d’être négligeable ; elle est même très importante. Mais elle n’est pas unique. Il faut tenir compte des prédispositions héréditaires.
L'enfant vient au monde, non pas avec une nature exclusivement vertueuse, ou neutre, mais doué au physique, au mental, au moral, des qualités ou des défauts que lui transmettent ses ancêtres. « L'hérédité est la loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres doués de vie tendent à se répéter dans leurs descendants ; elle est pour l’espèce ce que l'identité personnelle est pour lindividu. » (Ribot, L'hérédité psychologique, p.3.) Cette
loi est universelle. Elle régit le physiologique et le psychique.
Etudions rapidement l’hérédité physiologique.
Hérédité de la structure externe : la taille, le visage, la physionomie, se transmettent des ascendants à leurs descendants ; par exemple, le nez bourbonien, les gardes géants de Frédéric-Guillaume [°° (1).
Hérédité de la structure interne : les proportions du squelette, la conformation du crâne, le développement du cerveau, la constitution du système cireulatoire, digestif, musculaire, nerveux (1).
1. « La régularité, l’irrégularité, les signes distinctifs, la laideur, la beauté, l’agrément des figures, sont hérédiltaires... La ressemblance peut aller jusqu’à faire illusion sur l'identité ou jusqu'à déceler, au premier coup d'œil, Porigine des personnes. Dix ans avant sa mort, un célèbre chanteur de l'Opéra, Nourril, parut sur la scène avec un de ses fils qui avait hérité de sa complexion physique comme de sa belle voix, et dans Les deux Salem, dont l'intrigue est du genre de celle des Meénechames, la ressemblance vraiment extraordinaire du père et du fils centupla l'intérêt des méprises sans nombre dont la pièce est remplie, en leur prêtant aux yeux des spectaleurs surpris l'apparence et le charme de la réalité. » (Lucas, Traité philosophique et physiologique de l’héré-. dité naturelle, 1, 194-195).
4. « Rien de plus positif que l’hérédité de la forme, du volume, et des anomalies du système osseux : celle des proportions, en tout sens, du crâne, du thorax, du bassin, de la colonne vertébrale, des moindres os du squelette, est d’une observation quotidienne et vulgaire ; on a constaté jusqu'à celle du nombre en plus ou en moins des vertèbres et des dents » (Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, 1, 221). « Valentin Polychrest parle d’une famille dans laquelle tous les mâles avaient une hernie. Marc à pu également suivre l'héré lité de hernies ombilicales jus-
Hérédité des particularités physiologiques : — la longévité ; par exemple, dans la famille de Léon XHE, les Pecci : au contraire, dans la famille de Turgot, on ne dépassait pas 59 ans; — la fécondité : Achille de Harlay, père du premier président, avait neuf enfants, son père dix, son grand-père dix-huit ; Lucas (ouvrage cité, [, 246) rapporte le cas d’un père et une mère de dix-neuf enfants, dont les fils, filles ou petits-fils héritèrent de cette puissance prolifi-
qu’à la troisième génération » (id., 223). — Hérédité des caracières propres aux éléments fluides de l’organisation : « Le sang est plus abondant dans certaines familles qu'l'ne l’est dans d’autres... La prépondérance peut, chez d’autres familles, se porter sur la bile... La névrosité et la lymphe sont sujettes aux mêmes disproportions dans les individus, et, comme les précédentes, ces disproportions des individus passent à leurs produits et leur inoculent des prédispositions à l’hérédité des affections spéciales dont elles sont l’origine » (id., 234). — Hérédité morbide dans le système nerveux, — Hérédité des névropathies de la respiralion : « Alibert rapporte l’histoire d’une famille dont l’asthme altaquait les membres à quarante ans. Floyer a recueilli un autre fait analogue... Un autre médecin, père de trois enfants sujels à d’effroyables accès de suffocation et que rien n’expliquail, avait élé lui-même sujet, d’après Careaux, à des accidents semblables dans son enfance... Sur 32 cas d’asthme relevés chez des femmes de la Salpêtrière, 22 avaient été transmis par les parents » (id., II, 678-679). Hérédité des névropathies de la circulation : « Telle est l'hérédité des palpitations liées à des anévrismes ou à l’hypertrophie, ou à toute autre lésion organique du cœur ou des troncs artériels, comme dans les deux familles où Portal reconnut, chez tous les membres atteints, une dilatation avec épaississement du ventricule gauche ; et dans les cas semblables recueillis par Piorry » (IT, 688). Hérédité des névropathies de la digestion : « Les différentes formes de la gastralgie sont transmissibles par la génération » (Il, 696).
que ; — la perte ou le blanchissement prématuré des cheveux ; — le {talent de la danse, par exemple dans la famille des Vestris ; — la beauté de la voix et l’art du chant; — lesanomalies naturelles, albinisime, rachitisme, le bec de lièvre et les déformations artificielles : par exemple, Brown Séquard, par l’hémisection de la moëlle, pratiquée sur des cobayes sains, leur donnait des accès épileptiques ; les cobayes engendrés étaient eux-mêmes épileptiques. Mais il faut faire cette réserve que les anomalies ne se transmettent pas toujours : par exemple, la circoncision, pratiquée depuis de longs siècles par les Juifs, n’en est pas moins nécessaire à chaque génération nouvelle. De plus, si l’anomalie se trans: met, elle tend à disparaître : par exemple, la famille Colburn était atteinte de sexdigitisme; d’après Burdackh (Physiologie, I, 251), l’anomalie, qui était à la première génération dans le rapport de 31 à 1, n'était plus à la deuxième que dans le rapport de 14 à 1, et, à la troisième, dans le rapport de 3 1/4 à 1. Le type normal de l'espèce tend donc à reparaitre par l'élimination progressive des caractères individuels qui sont en opposition formelle avec lui.
Les maladies sont héréditaires, par exemple la phthisie, l’épilepsie, la cécité : « Dans une famille, elle fut héréditaire pendant trois générations, et 87 enfants et petits-enfants devinrent tous aveugles entre 17 et 18 ans » (Ribot, De l’hérédité, 204).
Un autre manifestation de l’hérédité physiologique est ce qu’on appelle l'hérédité d'influence, c'est-à-
dire ce phénomène en vertu duquel les enfants, nés d’un deuxième mariage de la mère, ressemblent au premier mari. Cette particularité se retrouve chez les animaux supérieurs.
Des faits nombreux attestent l’hérédité des facultés perceptives, non seulement en tant qu’elles présentent des caractères spécifiques, par exemple la puissance optique de l'aigle, mais aussi en tant qu’elles présentent des particularités individuelles. — Le toucher : il y a des familles de gauchers. Ceux dont la série des ascendants est composée de travailleurs manuels ont des mains plus fortes que ceux dont les parents ont vécu sans faire œuvre matérielle. — La vue : le strabisme, la myopieet la presbytie se transmettent de père en fils. Chez iles animaux des cavernes de la Carniole et du Kentucky, l’atrophie de l’organe visuel, déterminée peu à peu par le défaut d'usage, est devenue caractère spécifique invariablement transmis. Un pisciculteur ayant déterminé artificiéllement l’exophthalmie chez des poissons, cette infirmité s’est reproduite dans leurs descendants (V. Guillemot, De l’hérédité de quelques lésions acquises, p. 9). Les races sauvages possèdent une acuité de vision bien supérieure à celle des Européens.— L’ouïe : la surdi-mutité est héréditaire. Et aussi le talent musical : les trois Mozart, les deux Beethoven, cent-vingt membres de la famille de Bach, les Tziganes. — L’odorat et le goût : Laycock rapporte que la paille, donnée en litière aux lions et tigres d’une ménagerie, ne pouvait servir à des
chevaux ; l’odeur les jetait dans l’épouvante, bien qu'un long temps se soit écoulé depuis l’époque où les chevaux sauvages pouvaient craindre l'attaque de ces bèles féroces. La puissance olfactive de la race nègre est excessive. «Trois membres d’une maison, la grand’mère, la mère, une fille ne boivent pour ainsi dire pas ; leur répugnance contre les liquides est telle qu’elle résiste à la fièvre même » (Lucas, Traité de l’hérédité naturelle, 1, 388). On cite des cas d’aversion héréditaire pour tout ce qui n’est pas la nourriture exclusivement végétale.
Abordons l'étude détaillée de l'hérédité psychologique.
L’hérédité des instincts. — Instincts naturels héréditaires chez les animaux : les abeilles se transmettent l’art de construire leurs cellules hexagonales ; les oiseaux, celui de bâtir leurs nids ; ces instincts naturels persistent chez les animaux domestiques : « Nous savons que, quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouit souvent, comme le renard, la nourriture dont il n’a pas besoin ; nous le voyons encore sur un tapis tourner longtemps sur lui-même comme pour fouler l'herbe à la place où il veut se coucher » (Darwin, De la variation des animaux et des plantes, L, 192.)— Instincets acquis transmis par hérédité chez les animaux : des instincts nouveaux sont acquis, soit sous l'influence du milieu, soit par suite de la domestication. Influence du milieu : si les circonstances l’y obligent, le castor cesse d’être constructeur et devient mi-
neur ; cette modification de l'instinct se conserve par hérédité ; de même, les animaux, pour la première fois mis en contact avec l’homme, ne le fuient pas ; si l’homme les chasse, ils apprennent à le craindre, et cette crainte se transmet de génération à génération. (1) Influence de la domestication : « La première fois qu’on mène au bois, en Amérique, les descendants de chiens dressés de longue date à la périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur
4, M. Mercier, enseigne de vaisseau, racontant la prise de possession officielle, au nom de la France, des îles désertes de Kerguelen, dans le sud de l'Océan Indien; rapporte que les oiseaux voyaient l’homme sans aucune crainte : « A cette époque de l’année, tous les oiseaux de l’hémisphère sud se donnent rendez-vous dans ces îles pour y déposer leurs œufs et présider à l’éclosion des jeunes rejetons. Mouettes, pétrels, prians, damiers, albatros, cormorans, tourbillonnaient en vols nombreux au-dessus de nos têtes, nullement effrayés ou même étonnés de la présence de l’homme, qu’ils n’ont pas encore appris à craindre. À coups de pierres, les matelots tuèrentsans peine autant de sarcelles et de canards qu'ils en eurent besoin pour varier leur ordinaire. Il arrivait même que le gibier non atteint revenait becqueter la mousse et le lichen à portée du chasseur maladroit. Certains oiseaux se laissaient approcheretl toucher, et c’était une joie d'enfant pour les matelots que de prendre d'énormes pingouins par les ailerons et de les emmener en riant de grand cœur aux petits soubresauts comiques de l'animal. » (Aux terres de Kerquelen, par M. Mercier, enseigne de vaisseau; le Tour du Monde, n du 21 août 1897, p. 398.) « Nous trouvâmes une vinglaine d’espèces d'oiseaux de mer, dont le fameux Chionis minor, de la grosseur d’un pigeon, avec un plumage blanc et les pattes non palmées, exception unique parmi tous les autreS volatiles de l'île. Ces animaux étaient si peu sauvages que quelques-uns cherchèrent à dérober des lapins dans notre carnassière. » (id., p. 402.)