Nate
par le hasard, les magisuats pourront honnêtement tricher en usant de ruse pour conduire l’aveugle Destin (1). Ge communisme n’est pas non plus l’égalité politique. Il ne détermine que l'égalité économique. Au point de vue du pouvoir, la société se
spécialise en fonctions hiérarchisées. Il y a trois
castes : à la base, les artisans et les laboureurs ; audessus, les guerriers ; au faîte, les magistrats. Le commerce est tenu dans le plus profond mépris. Cest d’ailleurs l’idée qui domine toute l’antiquité grecque et romaine. Cicéron aussi flétrit le commerce (De officüs, lib. 1, $ 42). Aristote le répute dangereux, car il engendre la richesse, et celle-ci est essentiellement corruptrice ; il confine au travail manuel, et celui-ci est dégradant. Aussi, comme on ne peut s’en passer pour produire les choses nécessaires, sera-ce fonction d’esclave. Aristote rejette le communisme, mais il investit l’État de la haute mission de faire régner la vertu, et, pour remplir ce but, 1l lui confère le droit d'intervenir sans cesse, par une réglementation minutieuse, dans le détail de la vie des citoyens.
Ces idées réapparaissent à la Renaissance. Thomas
1. Campanella s’est inspiré de cette idée. La Cité est gouvernée par un magistrat, le Soleil ou le Métaphysicien, investi d’un pouvoir absolu. Trois autres magistrats, placés sous ses ordres, et nommés Puissance, Amour et Sagesse, gouvernent : le premier,ce qui concerne la guerre ; le second, ce qui est relatif au développement de l’espèce, de là une réglementation des rapports sexuels que surveillent certains
fonctionnaires ; le troisième, ce qui à trait aux sciences, aux arts et à l'éducation.
tour Rs
Morus, dans son île d'Utopie, s’en inspire : © Vous faites souffrir aux voleurs, écrit-1l, des tourments affreux; ne vaudrait-il pas mieux assurer l’existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler d'abord, ensuite d’être puni ? » Pour assurer à tous l’existence et supprimer jusqu’à la tentation du vol, il propose d’établir la communauté des biens. Mais 1l diffère des philosophes païens à un triple point de vue: — il n'y a pas de castes; la république est gouvernée par une sorte de sénat dont les membres sont nommés par tous les citoyens ; — tous les citoyens sont des associés ; il n’y a plus une aristocratie d'hommes libres entretenus par le travail des esclaves ; — le travail, en effet, n’est plus tenu en mépris ; il est honoré; c’est une cité de travailleurs, et non plus seulement de philosophes et de guerriers; tous travaillent manuellement et se récréent intellectuellement. Ces trois caractères nouveaux sont dus à l’influence du christianisme.
Aristote et Platon confondant la politique et la morale, avaient proposé pour objet à la première de faire régner la vertu. La Cité forcera les hommes à être vertueux. Cette conception a été l’inspiratrice de tous les systèmes autoritaires quise sont succédé jusqu’à nos jours. Ce fut l’idée maîtresse des utopistes de la Renaissance, el le programme réalisé par Calvin dans le gouvernement de la ville de Genève. Au xvu* siècle, Fénelon l’applique au pays imaginaire de Salente. Le xvnr' siècle lui est acquis
SRG NES
tout entier. Les Physiocrates, libéraux en économie politique, développent en politique la théorie du despotisme éclairé; un bou tyran, conseillé par des philosophes, rendra les hommes sages. C’est également l’idée fondamentale des jacobins et des babouvisites. Pendant la Révolution, les jacobins la réalisent : ils instituent le despotisme collectif de conventionnels incorruptibles, et prétendent, comme Aristote, faire régner la vertu grâce à une réglementation étroite et minutieuse des moindres actions des citoyens. Les babouvistes, comme Platon, poussaient jusqu’au communisme. , | Cette apparition, dans les faits, à l’époque révolutionnaire, d'idées jusqu'alors confinées dans le domaine de la spéculation, est due à l’influence pressante de cette légion de publicistes et de philosophes qui exerça, au xvin° siècle, une action décisive sur la direction des esprits. Chez certains de ces écrivains, on ne constate que la croyance à l'efficacité souveraine de l’action du milieu social sur la conduite privée. L'homme est réputé produit social : telle sera la société, tel sera l’homme. Mais, même dans leurs écrits, on peut affirmer que cette conviction repose sur l'idée sous-entendue de la bonté originelle. On peut le dire, car cette idée imprègne tout le xvm® siècle. J.-J. Rousseau sera son plus ferme défenseur. Du reste, nous ne trouverons pas de preuves, mais seulement l'affirmation. [ne faut pas s'en élonner, car telle est la caractéristique du xvin° siècle : une polémique vive, alerte, brillante et
LT à RE
toujours superficielle ; les idées ne sont pas neuves ; encore moins sont-elles profondes; un trait d'esprit, une raillerie ou une emphatique figure de rhétorique tiennent lieu de démonstration. Le xvin° siècle est tout en surface. C’est un cliquetis de reflets, uneintermittence d’éclats,une phosphorescence qui amuse et trompe. Le regard est attiré, mais la pensée ne se fixe pas, car il n’est, sous l’expression, ni puissance de logique, ni leçon d’expérience. A vrai dire, ce sont des littérateurs, non des philosophes ou des savants. Ils battent le briquet, et leur étincelle passagère ne semble un soleil que pour les regards habitués à la nuit.
Locke croyait à la toute puissance de l'éducation: « Sur cent hommes, affirmait-1l, il y en a plus de quatre-vingt-dix qui sont bons ou mauvais, utilesou puisibles à la société, par l'instruction qu'ils ont reçue ; etc'est de l'éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux ».
Helvétius allait plus loin lorsqu'il prétendait « que tous les hommes naissent égaux el avec des aptitudes égales, et que l’éducation seule fait les différences » (De l'Esprit, 3° Discours). Iln’accusait pas seulement l’éducation, mais aussi la morale et la législation, de corrompre les mœurs : « Les vices d’un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation : c'est là qu'il faut fouiller pour en arracher la racine productrice » (Discours, IL, eh. 15). « Nous ne voyons tant de crimes sur la terre, que parce que tout conspire à rendre les hommes victi-