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mes et criminels ; leurs religions, leur éducation, leurs gouvernements les poussent irrésistiblement au mal. Pour lors, la morale leur prèche vainement la vertu » (Système de la nature, ch. Il).
L'abbé de Mably écrit : « Son principal objet (de la politique) est de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher que les passions ne sortent victorieuses du combat éternel que notre raison est condamnée à soutenir contre elles. Son but est de tenir les passions courbées sous le joug » (Entretiens de Phocion, Amsterdam, 1763, 2° entretien, p. 42). Puisque nous avons des passions et qu’elles cherchent à obscurcir notre raison, nous ne sommes pas entièrement bons. Mais une bonne politique nous rendra tels : il suffira que l'Etat réglemente les actes des citoyens et l’usage de la propriété. Le communisme régnait aux premiers temps de l’humanité ; mais cet âge d’or a disparu sans retour ; on ne peut songer à le rétablir ; la propriété individuelle subsistera donc : toutefois, des lois devront mettre obstacle à l’avarice et à l'ambition, ces maux que la propriété fait naître (voir son Traité de la législation) ; des lois somptuaires empêcheront le luxe, et des lois agraires interdiront l'extension exagérée des propriétés. | a
Morelli, au contraire, estime le communisme à fa fois possible et nécessaire : « J'ai découvert, que de tout temps, nos sages, pour chercher à guérir une dépravation qu'ils ont, mal à propos, cru un fatal apanage de la condition humaine, ont été pré-
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cisément prendre le poison pour leremède. Ils n’ont jamais pensé que leur morale pouvait être la cause de la corruption ; les lois humaines paraissent trop augustes pour être malfaisantes quelquefois ; üs ont préféré accuser la nature. C'est votre éducation corruptrice et votre triste morale qui font le mal dont vous accusez la nature « (Le Code dela Nature). Voilà donc apparaître enfin l’idée qui s’agitait sourdement sous tous ces systèmes : l’idée de l’excellence de la nature, que faussent et dépravent les morales et les lois. Morelli présente comme remède un système qui n’est autre que le collectivisme contemporain : la propriété sera commune à l’exception des choses d’usage ; les individus ont le droit d'exiger de l'Etat la subsistance, l'Etat a le droit d'exiger des individus leur part de travail contributive à l'utilité générale ; plus de commerce, mais des magasins publics où chacun apportera ses produits et viendra puiser les objets dont il a besoin. Voltaire paraît en demeurer à l’idée de neutralité de notre nature, lorsqu'il voit en nous « des espèces de singes que l’on peut dresser à la raison comme à la folie. » Mais la théorie de la bonté native ne tarde pas à se dégager pleinement de cet état embryonnaire, « L'homme n’est pas né méchant, il le devient comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l’univers, vous ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte ; s’ils étaient nés méchants, malfaisants, cruels, ils en montreraient quelques signes. Mais la nature n’ayant pas
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donné à l'homme plus d’armes offensives qu'aux pigeons et aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à détruire. L'homme n'est donc pas né mauvais : pourquoi plusieurs sont-ils donc infectés de cette peste de la méchanceté ? C'est que ceux qui sont à leur tête, étant pris dela maladie, la communiquent au reste des hommes » (Voltaire, Diclionnaire philosophique, au mot Méchant). À
Même opinion chez d'Holbach: « L'homme est méchant, non parce qu’il est méchant, mais parce qu’on l’a rendu tel » (Système de la nature, 1, 347).
Et chez Buffon : « La vertu appartient à l'homme sauvage plus qu’à l’homme civilisé, le vice n’a pris naissance que dans la société. »
Il appartenait à Rousseau de donner à cette doctrine toute son ampleur, et d’en tirer d’abondantes conséquences au point de vue de la politique, l'économie politique, la civilisation et l’éducation.
Le procédé de démonstration de J.-J. Rousseau est aussi simple qu original :1lse regarde, se scrute, fait son examen de conscience, et se trouve parfait. Il n’avait pas connu sa mère, morte en lui donnant le jour. Son père délaissa son éducation. Le maitre, chez qui il fut placé comme apprenti, le rudoya. Froissé de quelques punitions imméritées, il quitta à seize ans la Suisse, et commença à courir par le monde une vie d'aventures et de déboires, tour à tour graveur, catéchumène, laquais, séminariste, précepteur, secrétaire de l'ambassade de France à
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Venise, secrétaire de Mme Dupin, copiste, poète et faiseur de comédies, mais toujours déclassé, avec des intermèdes de vagabondage, d’oisiveté et de misère, lorsqu'il ne trouvait plus à se faire entreteuir par quelque dame philosophe. Sa sensibilité excessive avait souffert d’une enfance de tristesse et d’abandon.Son esprit misanthrope, inquiet et soupconneux lui aliéna bien vite ces sympathies superficielles qui courent le monde. Il se crut persécuté, calomnié, et, froissé de tant d’injustices, alors que cependant il sentait en lui des élans vers le bien, il conclut à l'excellence de sa propre nature et maudit la société. Il eût cette indulgence : s'étant proclamé le meilleur des hommes, il ne rendit pas les autres responsables de leurs propres défauts. C'est de la société, cette marâtre, que vient tout le mal. Luimême reconnaît bien en avoir reçu quelques atteintes: dans ses Confessions, il avoue ses fautes. Mais il le fait sans honte, car, s’il les dénonce, il les excuse, les justifie, se justifie: s’il abandonne ses enfants, par exemple, c’est parce qu’il estime ne pouvoir les élever convenablement, et parce qu'il attribue à l'Etat la charge de l'éducation. Aussi peut-il sans hésitation dire à Dieu lui-même : « Rassemble autour de moi l’innombrable foule de .wes semblables ;: que chacun découvre à son tour son cœur au pied de ton trône, et puis, qu’un seul te dise, s'il lose : je fus meilleur que cet hommelà » (Confessions):
La thèse de Rousseau n'ira pas sans soulever dans
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ses propres écrits des contradictions de plus d’une sorte.
Lorsqu'il expose son optimisme dans sa lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, il affirme que Dieu, étant la bonté même, n’a pu créer un monde mauvais. Or, le mal existe, et s'il ne vient de Dieu, il ne peut venir que des hommes.Comment cela estil possible si leur nature les contraint au bien ?
Dans tous ses ouvrages, il insiste sur les effets malfaisants de la société. C'est elle qui gâte les individus. Voyez plutôt les fanestes conséquences des conventions du monde : une jeune fille et son précepteur s'aiment ardemment ; elle devient sa mattresse ; ils espèrent et ils désirent le mariage ; or, le père, gentilhomme imbu de préjugés, s'oppose à cette union : les convenancessociales et l’autorité paternelle interdisent à Julie d’épouser Saint-Preux ; son père la marie à Wolmar. C'est tout le roman de la Nouvelle Héloïse. Ne rend-il pas sensible les résultats fâcheux du groupement des hommes en société? Jean-Jacques érigera cette idée en doctrine absolue, à laquelle nulle exception ne saurait être apportée. Et cependant, nouveau Lyeurgue, il apporte aux hommes une constitution nouvelle ; il prétend les délivrer du vice, non en détruisant la société, mais en l’organisant sur les bases du contrat social.
Nul ne dénoncera plus véhémentement l’action corruptrice des relations sociales. Et cependant, il écrit : « Tout en moi dépend d’un concours de mes
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semblables. Je ne suis plus un être individuel et isolé, mais partie d’un grand tout, membre d’un grand corps... Mais un avantage infiniment supé- | rieur à tous lesbiens physiques, et que nous tenons incontestablement du genre humain, c’est celui de parvenir, par la communication des idées et le progrès de la raison, jusqu'aux idées intellectuelles ; d'acquérir les notions sublimes de l’ordre, de la sagesse et de la bonté morales, de nourrir nos sentiment du fruit de nos connaissances, de nous élever, par la grandeur de l’âme, au-dessus des faiblesses de la nature, et d’égaler à certains égards, par l’art du raisonnement, les célestes intelligences, enfin de pouvoir, à force de combattre et de vaincre nos passions, dominer l’homme et imiter la divinité même. Ainsi ce commerce continuel d'échanges, de soins, de secours et d’instruction nous soutient nousmêmes, nous éclaire quand nousavons besoin d’être éclairés, et met en notre pouvoir des biens d’un prix inestimable, qui nous font mépriser ceux que nous n'avons plus... Voulons-nous maintenant rechercher ce qui peut nous rendre heureux en ce monde ? Rentrons en nous-mêmes et consulions notre cœur. Chacun sentira que son bonheur n’est pas en lui, mais dépend de tout ce qui l’environne. Soit besoin d'aimer, soit désir de plaire, soit amitié, confiance ou orgueil, l'habitude du commerce avec les autres nous rend le commerce tellement nécessaire qu’on peut douter s'il se trouverait un seul homme qui, sûr de voir d’ailleurs tous ses souhaits prévenus, fût
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sûr en même temps de ne revoir jamais ses semblables, sans tomber dans le désespoir. Tels sont les liens indissolubles qui nous unissent tous, et font dépendre notre existence, notre conservation, nos lumières, notre fortune, notre bonheur, et généralement tous nos biens et nos maux des relations sociales. » (Lettres sur la vertu et le bonheur, adressées à Mme d’Houdetot, lettre {'e).
.. [l'a fait d’un état de nature,où les hommes vivent isolés les uns des autres, une peinture enthousiaste: en le quittant, l’homme a déchu. Et cependant, il écrit ailleurs : « Cette parfaite indépendance et cette liberté sans règle, fût-elle demeurée jointe à l’antique innocence, aurait eu toujours un vice essentiel et nuisible aux progrès de nos plus excellentes facultés, savoir, le défaut de cette liaison des parties, qui constitue le tout.» (Manuserit de la bibliothèque de Genève, p. 8). Ou encore: « Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant » (Contrat social, 1, vin).
Il serait trop facile d’écrire une étude sous ce titre : Jean-Jacques réfuté par lui-même. Suivons plutôt sa pensée, dégagée de la broussaille des contradictions.
Le principe de la bonté et du bonheur originels de l’homme n’est nulle part démontré. Mais partout il est énoncé : « Le principe fondamental de toute