CHAPITRE PREMIER
ÉTUDE HISTORIQUE DE LA THÉORIE AFFIRMANT QU'IL SUFFIT À L'HOMME DE TRAVAILLER A SE REDRESSER LUI-MÈME.
Gardons-nous, disent les économistes optimistes, de toucher à notre régime économique basé sur la libre concurrence des intérêts particuliers. Il y a harmonie préétablie entre ces intérêts privés et l'intérêt général. Celui-ci reçoit toute satisfaction par 1e libre épanouissement de ceux-là. La société apparaît ainsi comme la meilleure possible. Elle ne saurait donc être rendue responsable de nos défauts, n1 être l’objet d’une réforme.
Supposer que la société la plus parfaite doit sortir du libre jeu des activités humaines, c’est supposer, semble-t-il, que, l’activité des hommes mettant en jeu seulement des éléments parfaits, leur nature est excellente. L'école de J.-B. Say, Dunoyer, Bastiat, n’a jamais éprouvé ces préoccupations spéculatives. Elle prétend constater que l'individu suit toujours et exclusivement son intérêt personnel, que la concurrence surexcite la production des richesses, que l'accord entre les besoins des consommateurs et
l’activité des producteurs est constant, et elle s’en tient là. Il lui suffit de croire que tout va bien.
Les sociologues évolutionnistes de l’école spencérienne ont systématisé cette apologie du laisser faire. L'étranglement des faibles est la loi universelle: elle s'applique au monde social, de même qu’elle régit le monde inorganique, le règne végétal et l’animalité. Ilest donc vain de chercher à s’y soustraire. Et ce serait néfaste, si c'était possible, car la lutte pour vivre est le principe du progrès. C’est le combat sans trève qui, se terminant par l’'extermination des mal doués, assure l'apparition des meilleurs, la survivance et la propagation des espèces supérieures, dans chaque espèce la prédominances des fortes races, dans chaque race la production des types individuels les plus beaux.Ce mécanisme de l’évolution est nécessaire, et il est bien faisant. Nous devons simplement nous efforcer d’assurer son fonctionnement facile, en supprimant toutes les entraves par lesquelles nos préjugés ont pu jadis paralyser l’action de la concurrence la plus absolue. L'intervention législative dans les affaires privées est un mal, car elle affaiblit les effets d’une activité que les conseils de l'intérêt aiguillonnent. La philanthropie constitue une pratique détestable, car elle met les faibles à la charge des forts, elle perpétue les organismes physiquement mal constitués, et, en soutenant les vaincus de la vie, elle apprend à ceuxqui combattent que l’on peut compter sur d’autres que soi-même.Elle « aide les moins
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méritants à se propager, en les affranchissant de la mortalité à laquelle les vouerait naturellement leur défaut de mérite » (Spencer, Introduction à la science sociale). Autant de causes de ralentissement du progrès.Que l'Etat s’abstienne : nous saurons bien nous enrichir, etcela suffit pour être honnêtes. Que l’altruisme s’efface : on obtient mieux le but et plus vite, lorsqu'on ne pense qu'à soi.
Les économistes et sociologues optimistes, comme les réformateurs libertaires, estiment done qu'il y a lieu de laisser agir les individus suivant leurs impulsions natives. Mais les premiers pensent que cela est dès maintenant possible, dans le milieu social actuel ; les libertaires, que cet abandon aux impulsions naturelles suppose la réforme préalable du milieu. De plus, les premiers rapportent toutes nos impulsions au seul intérêt individuel : les seconds font plus riche le clavier de nos désirs, de nos passions maîtresses. Les uns et les autres affirment aussi que l'harmonie résulte de la libreexpansion des instincts individuels. Mais les optimistes affirment cette harmonie réalisée, tandis que les novateurs l’attendent.De plus, les libertaires croient en l'excellence de ces instincts, parce que la nature humaine est bonne.Au contraire, les optimistes, etnous allons le mieux souligner encore, ne manifestent qu’une médiocre admiration pour notre nature : les uns, les moralistes, pensent qu'il y a des défauts, mais susceptibles d’être corrigés par l’effort persévérant de la volonté que guide la loi morale ; pour les
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autres, lesorthodoxes purs, si ces vices ne disparaissent pas, il n’y a pas lieu de s’en préoccuper, car, tant que la production est abondante, l’industrie prospère, la richesse en voie de croissance, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, la morale étant peu de chose auprès de l’économique, et l'observation du laisser faire étant la première et la plus grande des vertus.
Les optimistes fervents s’attachent à démontrer
que l’économie politique, non seulement est con-
forme à la morale, mais qu'elle est même toute la morale. |
Quelle est, en effet, l’essence de notre nature ?
Elle se résoud dans la recherche du plaisir et la crainte de la douleur ; toutes nos actions sont inspirées par ce mobile fondamental de l'intérêt égoïste: « À quelque degré que se trouve placé un être vivant dans l'échelle de la création, il est gouverné par ce mobile. Il fuit la peine et cherche le plaisir » (de Molinari, Notions fondamentales d'économie politique, p. 3). Pour vivre, il faut s’assimiler certaines forces que la nature recèle. Leur assimilation est une jouissance. Mais leur découverte implique un travail, c’est-à-dire, une dépense de forces, laquelle est une souffrance. De là la recherche du moyen d'obtenir ie plus possible en dépensant le moins possible : «c’est la loi d'économie de forces » (id.). Et comme les individus et les espèces possèdent à des degrès inégaux l'intelligence et l’énergie, les mieux doués l’emportent sur les autres et les éli-
minent : «c'est la loi de la concurrence » (id.), par laquelle survivent « les plus aptes à remplir la fonction dévolue à l’espèce » (id.). Ceslois sont donc essentiellement avantageuses (1). IL faut s'appliquer à les connaître et à les respecter. L'intérêt individuel et celui de l’espèce le commandent.Si chacun, en eftet, agit « de manière à toujours produire un maximum de forces en échange d’un minimum de dépenses, l'espèce humaine arrivera au summum de progrès que les pouvoirs qui sont en elle et dans le milieu où elle est placée lui permettent d'atteindre » (id.. 236). Comment atteindre cet ‘objet ? En n’entravant pas l’action concurrente des mieux doués, en n’affaiblissant chez personne le stimulant de l’intérêt personnel. Comment assurer cette liberté de la concurrence et cette action souveraine de l'intérêt propre ? En respectant la propriété et la liberté de chacun. L'observation stricte de ces principes entraînerait « la production de la plus grande quantité de forces vitales en échange de la moindre dépense, et le résultat serait conforme à l'intérêt général et permanent de l’espèce » (239).
D'autre part, ces principes sont ceux aussi que la
1. En effet, tout ce qui « contrarie ou paralyse l'opération des lois naturelles, a pour effet inévitable d’enrayer les progrès de l'espèce, en affaiblissant l'impulsion qui les determine. Laisser agir ces lois, sans diminuer leur énergie, aplanir les obstacles qui entravent leurs opération, régler la conduite de chacun en vue de l'objectif de conservation et de progrès que la nature assigne à l’espèce, tel est le but de la science du gouvernement de l’homme par lui-même » (id., 244).
morale énonce : le même résultat, maximum de production avec minimum de dépense, serait donc conforme aussi à la justice. Par conséquent on peut dire que « l’économie politique et la morale s’accordent en ce que rien n'est utile que ce qui est juste » (246). C'est là une idée chère à M. de Molinari. Il en refait la démonstration à mainte reprise.
« Le principe de la loi morale réside dans l'intérêt général et permanent de l'espèce » (de Molinari, La Morale économique, introduct., p. X). Or, « les sociétés sont régies par la loi uaturelle de la concurrence, et cette loi, qui élimine les faibles et les incapables au profit des forts et des capables, en plaçant toutes les forces et tous les matériaux utilisables, dont notre globe a le dépôt, entre les mains les plus aptes à les utiliser, est conforme à l'intérêt général de l'espèce, en ce qu’elle peut seule lui procurer un maximum d'expansion dans l’espace et de durée dans le temps » (id., VID). Done, cette loi naturelle est au plus haut point l'expression de la loi morale ellemême.
Toute société a un code de morale. Ce codea pour objet de satisfaire au besoin de conservation et d'augmentation de la société. « Or, la conservation et l’augmentation de toute société dépendent des forces dont elle dispose. Son intérêt consiste donc à acquérir et à posséder la somme la plus considérable de forces. Il suitde là que tous les actes individuels ou collectifs qui contribuent à la conservation et à l'accroissement des forces de la société sont moraux,
que tous ceux qui contribuent au contraire à leur destruction où à leur diminution sont immoraux. L'intérêt ou l’utilité de la société, tel est le fondement de sa morale » (La Morale économique, p. 1-2). Actuellement, la société ne pratique pas complètement cette morale de l'intérêt collectif. Telle est la source des maux économiques dont elle souffre. Elle en sera délivrée le jour où la loi naturelle de concurrence produira ses pleins effets par la disparition des entraves qui y sont encore apportées, « la fiscalité, les monopoles et la guerre » (id., 392) ; la fiscalité, c’est-à-dire les octrois et les douanes, les impôts inspirés par la haine d’une classe ; les monopoles concédés par l'État et les villes ; enfin la guerre. On substituera à ces entraves : la répression dés tentatives de guerre, comme aujourd’hui des tentatives de vol et brigandage ; l’absolue liberté du commerce et de l’industrie; enfin, une répartition d'impôts basée sur le principe de l'assurance, « chacun payant directement, comme s’il s'agissait d’une assurance contre l'incendie, le montant de l’assurance de sa vie, de sa liberté et de sa propriété » (391).
Donc, une concurrence plus vive encore. À ce moment, régnera « l’ordre moral » (391-395). La morale sociale sera réalisée. Sans doute, ce ne sera pas l'épanouissement universel de toutes les vertus individuelles ; «les individus capables du self-government auront beau améliorer la conduite de leurs affaires et de leur vie, ils ne parviendront jamais à exercer avec une correction irréprochable leurs
droits et leurs devoirs : leurs vices et leurs défaillances ne cesseront point d’être nuisibles à eux-mêmes et à autrui » (394). Mais c’est le sortdes choses humaines de n’atteindre jamais qu'une perfection relative. Qu'ont donc à faire «les amis du progrès pour accélérer l'établissement de l’ordre nouveau ?» (409). Tout simplement cesser de considérer l’État comme une chose à conquérir et exploiter, et ne compter que sur eux-mêmes : voilà pour le côté politique et économique. Voici maintenant pour le côté moral : « Faire une enquête sur les produits de l'incapacité et des vices du self-government, la paresse, l’ivrognerie, l'exploitation des ignorantsetdes faibles, et, en montrant ainsi ce qui est nuisible, faire pénétrer dans les consciences la notion de ce qui est immoral dans le gouvernement des sociétés et des individus. Cette démonstration faite, cette éducation des consciences accomplies » (410), chacun, concevant ce qu'il doit faire, ne manquera pas d'agir en conséquence. La connaissance de ce quiest utile suffira pour tarir le désir de mal faire. Ajoutons-y la crainte des tribunaux ayant pour mission de réprimer les actes mauvais. Voilà qui peut suffire à purifier le cœur humain. Pangloss n'eût pas mieux dit.
Et M. Yves Guyot n’a pas parlé plus mal.
Dans une brochure publiée sous ce titre suggestif « La morale de la concurrence », il s'attache à démontrer tout d’abord que, ni les religions, ni les métaphysiques n’ont pu fournir de morale efficace. « Au
lieu de croire qu'on peut forger le ressort moral avec des mots vides, des conceptions subjectives, je soutiens qu'il a pris place dans la civilisation moderne depuis un siècle et deini à peu près. Bien plus. Il agit tous les jours avec une remarquable puissance, si méconnu qu'il soit » (p. 7). La première preseriplion morale, la plus fondamentale, est celle qui commande de faire du bien à autrui. Posonsnous donc cette question : © Y a-t-il, dans nos civilisations actuelles, une majorité de gens dont la profession consiste à faire du bien à autrui ; quiengagent toute leur activité, leur vie, leur force, leur intelligence à cet altruisme ; pour qui cet altruisme est obligatoire, car il est doublé d’une sanction efficaec ? » (p. 11). Evidemment : tout « producteur ne produit pas pour lui, il produit pour les autres (1) » (p. 12). Cest de « l’altruisme professionnel » (chap. HD), que chaque producteur est contraint, par son propre intérêt, d'observer. « Il ne peut faire de bénéfices qu’à la condition de donner le plus de satisfaction possible » (p. 14)à ses semblables. «Bien plus. Il ne trouvera pas mauvais qu'un concurrent essaye de faire mieux que lui; et il s’efforcera de le
4. Si, il produit pour lui, pour gagner de l’argent. Aussi produit-il souvent, pour mieux satisfaire ses intérêts, au détriment de ses collaborateurs, par des payes insuffisantes, et de ses acheteurs par Ja fraude. S'il produit pour les autres, il produit surtout par les autres, comme nous le prouvent ces cas si nombreux d'exploitation des adultes, des femmes et des enfants, consignés dans les enquêtes officielles des différents pays.
surpasser en qualité et en bon marché, pour le plus grand profit de tous les inconnus qui ont besoin du produit qu'il fabrique à leur intention, Sonsentiment embrasse l'humanité tout entière », car 1l se préoccupe de satisfaire aux besoins du monde entier, il envoie ses produits « à des peuples dont il ne connaît même pas le nom et qu’il élève, par cet échange, d'un degré dans la civilisation » (id.). L’agriculteur, le commerçant, l'industriel, le banquier, « toutesces personnes sont à la recherche de ce qui pourrait le mieux convenir aux gens pour quielles travaillent et épargnent.… Elles font de l’altruisme ; et leur altruisme est obligatoire. Elles ne peuvent vivre qu'à la condition de le pratiquer avec une ardeur constante. Si l’une d’elles oublie un moment son devoir, elle est frappée d’une sanction immédiate : car, à côté d’elle, il y a des concurrents qui, plus pénétrés de leurs obligations, plus actifs, ne se relâchent pas, prennent l'avance ; et elle doit disparaître ou faire de nouveaux efforts de sacrifice et de dévouement pour les rejoindre et les dépasser » (p. 16-17).
Et cependant la réalité nous montre cet altruisme se résolvant en antagonisme universel : antagonisme entre les patrons. et ouvriers pour le partage du produit, antagonisme entre les producteurs et consommateurs pour le prix de vente et d’achat, antagonisme des producteurs entre eux pour accaparer le marché au détriment des rivaux. Voilà néanmoins ce que l’on a osé appeler « la morale de la concurrence ! », « Dans Îles civilisations basées sur la
science, la production et l'échange, le grand ressort moral est la concurrence économique » (p. 99).
Si :a liberté absolue de la concurrence nous rend vertueux, comment pourrait-elle ne pas nous rendre heureux ? C'est bien ce que l’on vient de tenter de nous prouver pour le présent. Mais ce n’est pas assez : on entend encore nous le démontrer pour l'avenir. Les hommes ont soif d'égalité : qu’à cela ne tienne ! l’évolution économique y tend d’ellemême.
Déjà, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Condorcet émet cette idée, que, s’il y a inégalité de richesses dans les sociétés actuelles, cependant « les fortunes tendent naturellement à l’ègalité ». Les obstacles, qui entravent le développement de l'égalité, sont « les lois prohibitives et fiscales qui protègent la richesses acquise contre la liberté du commerce et de l’industrie, ce sont les impôts sur les conventions, les restrictions faites à leur liberté, leur assujettissement à des formalités gênantes, l'incertitude et les dépenses nécessaires pour en obtenir l’exécution, les monopoles qui ouvrent à quelques hommes des services fermés au reste des citoyens. » C’est donc par la liberté économique complète que le nivellement des fortunes s’opèrera de lui-même peu à peu.
M.P. Leroy-Beaulieu a abondamment brodé sur ce thème.
« La société moderne reprend sa marche vers un état qui sera caractérisé par une beaucoup moins
grande inégalité des conditions. La question sociale, en tant qu’elle est résoluble, se résoudra d’ellemême, graduellement, par l’action continue des graudes causes économiques qui sont depuis quelques annéesen travail » (P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions, Préf., XI-XID). « Les progrès du bien-être de la classe inférieure de la population sont et surtout seront, dans un prochain avenir, plus rapides que ceux de la classe moyenne et dé la classe élevée. Sans arriver à un nivellement des conditions qui est impossible, à une uniformité des situations humaines qui serait mortelle à la société: le mouvement économique actuel conduit à un plus grand rapprochement des conditions sociales, à une moindre inégalité entre les fortunes » (47:48).
En effet, le salaire réel de l’ouvrier ne cesse de s’accroître: avec plus de bien-être dans le logement (1), le vêtement et là noutriture, il lui reste plus d’argent pour son plaisir ou son épargne (2).
(4) « Si la misère de beaucoup delogis d'ouvriers est souvent fréquente, il ne faut pas oublier qu’elle était générale autrefois, qu'elle est exceptionnelle aujourd’hui » (id., 34). « Tous les meubles que l’on admire dans l'hôtel d'un financier, on les retrouve plus grossiers sans doute, mais aussi commodes, dans.les mansardes des ouvriers. La matière est différente, et le tour artistique, l'élégance de la forme ne sont pas les mêmes; mais qu'importe pour la satifaction des besoins physiques ? » (p. 35).
(2) En France, en 1834, l’avoir général des sociétés de secours mutuels « ne montail qu’à 13.330.000fr. qui ne repré-
Les institutions de prévoyance lui permettent de s’a: briter du chômage, des accidents, de la vieillesse et des maladies. La diminution progressive de la journée de travail lui permet d’accroître ses loisirs, de cultiver son intelligence, de prendre du repos, de vivre de la vie de famille. Ces améliorations se sont graduellement effectuées au cours de ce siècle. Donc, « dès ce moment, on peut affirmer qu'il est faux que les pauvres deviennent chaque jour plus pauvres » (p. 43). Aujourd’hui, « la pauvreté, ce
n'est plus le manque de ressources propres pour
lutter contre la faim, contre le froid, contre la maladie ; la pauvreté, c’est l’état de tout homme qui ne peut se procurer toutes les jouissances qu'un autre de ses semblables se donne. Ainsi un ouvrier bien nourri,bien vêtu, bien logé,confortablement meublé, ayant en outre un dépôt important à la caisse d’épargne et des valeurs mobilières dans son portefeuille, allant le dimanche ou le lundi en tramway passer la journée à la campagne et revenant le soir assister du haut des galeries supérieures aux représentations d'un théâtre populaire, cet ouvrier se déclare pauvre parce qu’il n’a ni hôtel, ni domestiques. ni chevaux, ni loge dans les grands théâtres » (id., p. 44).
D'ailleurs, même ce prétexte de plainte qu’il formule au milieu de l’aisance, et qu'exploitent les
sentaient que la somme minime de 47 fr. 60 par membre participant, Quarante-deux ans après, en 1876, l'avoir général s'élevait à 75.953.000 fr. soit 97 fr. 81 par tête » (id. p. 38).
déclamations socialistes, lui sera peu à peu enlevée. Car le mouvement spontané, qui tend à élever la condition de la classe inférieure, tend à l'inverse à abaisser la situation des classes opulentes. Le partage forcé interdit aux grosses fortunes de se transmettre intactes. La concurrence des pays neufs diminue les revenus du sol. La facilité et le bas prix des moyens de communication, permettant d’habiter la banlieue des villes, restreignent le revenu des immeubles en portant atteinte au monopole dontils élaient auparavant investis. L'augmentation de lépargne, la sécurité des placements, la moindre productivité des nouveaux capitaux au-delà d’une certaine limite, produisent la baisse du taux de l’intérêt. Dans le commerce et l’industrie, diminution des bénéfices, parce que, les risques étant moindres, la considération pour les industriels et commerçants plus grande, les aptitudes intellectuelles nécessaires pour la pratique des affaires plus répandues, la concurrence devient plus vive. Même surabondance de sujets dans les carrières libérales, ce qui rend plus rare lesuccès. Pourles fonctionnaires, dimination des gros traitements et augmentation des petis.
Même présentement il y a peu de grandes fortunes : «les statistiques de l’impôt sur le revenu et de l'impôt des classes en Prusse, en Saxe, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Suisse, les relevés de la taxe sur les domestiques mâles, les documents relatifs à la perception de l'impôt sur les loyers dans
la ville de Paris, à l'impôt sur les chevaux et voitures, aux pompes funèbres, tous ces renseignements, si divers et si variés quant à leurs origines, confirment que, dans tous les pays, même dans les plus aristocratiques, non seulement la grande opulence, mais aussi la très large aisance sont exceptionnelles » (p. 542-543).
Or, « si, dans l’état actuel, les revenus un peu élevés représentent une part si modique de l’ensemble des revenus de la nation, cette part ira toujours en diminuant ». (543). « Les sociétés civilisées, surtout les vieilles sociétés européennes, s’avancent vers un état où les richesses seront beaucoup moins inégalement réparties que dans le présent, quoique l'imagination grossisse outre mesure les inégalités de la répartition actuelle ». (544-545). « Une moindre inégalité des conditions doit, à brève échéance, dans un quart de siècle, un demi-siècle, sortir des causes multiples que nous avons indiquées dans cet ouvrage, pourvu que l'Etat n’y fasse pas obstacle », (566), puisqu’en effet le simple jeu des lois naturelles amène, d’une part, la baisse constante des revenus, d’autre part la hausse continue des salaires. La liberté économique guérit ainsi ellemême les maux qu’elle avait paru faire naître tout d’abord. Encore ces maux étaient-ils fort exagérés par l'envie, la hâte du mieux, les mauvais sentiments qu’exploitait l'ambition.
Si le régime de liberté de la lutte entre les intérêts assure le règne de la vertu et du bonheur, com:
ment pourrait-on tenter, sans commettre un sacrilège, d’y apporter le moindre remaniement? Certains ont cependant prétendu qu'il y avait des maux profonds. Ils ont ajouté que des remèdes étaient possibles ; ils ont voulu se servir de ceux dont le libéralisme ne pouvait récuser l'emploi. Leurs efforts ont été cependant critiqués sévèrement par les professeurs de libéralisme. Ceux-e1 ont entendu démontrer que la classe non possédante n’était pas qualifiée pour faire usage de cette force de l'association dont les capitaux et les capitalistes connaissaient si bien l’emploi, et l’économie politique est ainsi apparue comme une arme au service d’un parti.
Il semblait cependant qu’à limitation des patrons, les ouvriers pourraient aussi prétendre à se servir de cette puissance que l’association constitue. Quoi de plus conforme à la liberté ? L'Etat n’intervient pas. Les individus comptent exclusivement sur eux-mêmes. Leur Initiative fait naître le groupement. Leurs efforts l’entretiennent. Et cependant, les libéraux jugent très défavorablement ces tentatives. M. Leroy-Beaulieu, dans La question ouvrière au XIX° siècle, étudiant les trades-unions anglaises (p. 67-126), ne dissimule pas à leur égard une hostilité très nette. « On connaît l’étrange épisode historique du vieux de la montagne et des ismaéliens d'il y a huit siècles. Poussés par l'espoir d’un paradis dont on leur donnait un avant goût terrestre, les disciples fanatisés de ce mystérieux personnage se livraient sans hésiter à tous les assassinats qui leur
étaient ordonnés. Les unions ouvrières ne manquent pas davantage de sèides et de bandits » (La question ouvrière, 104). C'est oublier un peu trop les coalitions financières, les râfles de Bourse, les coups de force de certains séruggle for lifers exerçant dans la Banque leurs talents de condottieri : Et chacun sait lindulgence manifestée pour ces effets de la libre concurrence par les théoriciens du tout va bien. À leur avis cependant, l’effort libre tenté par la classe laborieuse pour concentrer ses efforts, affirmer ses intérêts collectifs et les défendre, a eu pour résultat l'oppression des associés sans parvenir à améliorer leur situation.Celle-ci a grandi en dépit des intéressés ; leur initiative, — quelle singulière condamnation du principe d'initiative tant exalté chez d’autres! -— n’a pu que ralentir l’évolution économique normale. « Il est incontestable que, depuis trente ans, dans toutes les contrées, dans toutes les professions, les salaires ont notablement augmenté. Les unions ouvrières ont-elles contribué à ce mouvement? Nous ne le pensons pas ». (id., 110). « Sans profiter à l'ouvrier, l’unionisme a nui aux patrons, aux consommateurs, en un mot à tout.le monde ». (111). « Au point de vue du métier, l’unionisme forme de mauvais artisans ; il entrave l'instruction professionnelle par ses règlements sur l'apprentissage, décourage Île zèle de l'ouvrier, arrête et punit comme un crime la noble ambition de s'élever... À un point de vue plus général, il dégrade l’homme, l’asservit, lui ôte l’initiative et jusqu'à la liberté naturelle de pen-
ser et de se conduire. C’est un joug écrasant qui anéantit la personne humaine ». (116). « Ainsi que toutes les mauvaises plantes, l’unionisme porte partout avec lui des parasites nuisibles ». (117). M. Leroy-Beaulieu ne voit qu'un principe louable dans le trade-unionisme : « Il y a un germe excellent, c’est l’assurance, les secours mutuels en cas de maladie, de chômage forcé, de pertes d’outils, les primes à l’'émigration, les retraites ». (124). Encore ne faudrait-il pas insister beaucoup : l’auteur finirait par avouer qu'il préfère l’assurance lorsqu'elle est exercée par une grande Compagnie.
D’autres mesures ont été proposées pour terminer ou du moins adoucir le grand conflit qui perpétue dans le monde du travail les crises douloureuses. La même négation obstinée s'oppose systématiquement à ces efforts généreux.
Plusieurs économistes ont pensé que la participation aux bénéfices permettrait, en prévenant les grèves, de rétablir la paix sociale. Rossi et Léon Faucher se sont posés en défenseurs de ce système. Les doctrinaires purs le repoussent avec dédain. Et tout d’abord, la question préalable : « le régime sous lequel est constituée l’industrie libre dans tous les pays du monde et à toutes les époques, c’est le salariat. Il n’est pas de forme d'association qui ait le mérite d’être aussi nette, aussi convenable aux intérêts de tous, aussi conforme aux principes rigoureux de la philosophie économique» (173). Or la participation modifie cette situation :/elle trans-
forme le salarié en demi-associé. À priori par conséquent, elle est condamnable. À plus forte raison, si on l’examine en elle-même. « Le système de la participation aux bénéfices conçu comme mode général d'organisation du travail, c’est non seulement une utopie décevante, mais aussi une utopie dangereuse ; 1l contient un ferment de discorde et un principe dissolvant » (223). Pourquoi ? D'abord, ce. régime constitue « une association léonine en contradiction avec tous les principes de la science et de Ja justice, puisque l’ouvrier prend sa part de bénénéfices sans supporter sa part des pertes ». En outre, 1l encourage « l’immixtion des travailleurs dans la direction des entreprises » (224), ce qui aura pour résultat de multiplier indéfiniment les conflits que l’on se proposait d'éviter, de rendre plus àpre la discussion des intérêts. « Les hommes auxquels on doit des comples vont prétendre blâmer telle ou telle partie des opérations : cela est naturel, cela est fatal. S'il arrive que le dividende d'une année soit plus faible que celui de l’année précédente, ils s’élèveront contre les dépenses consacrées au renouvellement du matériel, à l'achat des machines nouvelles, aux frais d'entretien, de réparation » (227). « Le régime de la participation crée beaucoup plus de causes de dissentiments qu’il n’en supprime » (228). Par les passions qu’il déchaïne et les troubles qu’il cause, il est appelé à nuire, non seulement aux ouvriers qu'il avait pour but de protéger, mais même aux intérêts généraux de l’industrie.
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A plus forte raison‘ encore repousse-t-on l’association coopéralive, qui consiste en une participation poussée jusqu’à ses dernières limites. La coopération suppose chez les coopérateurs les qualités nécéssaires pour lancer et conduire l’entreprise de commerce, de banque, d'industrie, et ces qualités, la bourgeoisie seule les possède : «La classe bourgeoise ou moyenne à deux qualités qui font d'elle le pivot de la société : elle a l’esprit de tradition et l'esprit d'initiative ; elle unit l’un êt l’autre dans la plus parfaite mesure. Aussi est-elle à la fois un guide et un modérateur » (La question ouvrière, 242). Les habitudes d’ordre, de discipline, de prévoyance, de persévérance, se rencontrent à coup sûr dans toutes les parties de la population « mais ce sont des exceptions. La bourgeoisie les possède d’une manière plus générale, c’est en quelque sorte son patrimoine... Voilà pourquoi la bourgeoisie est plus que tout autre classe apte à la direction des entreprises » (1) (243). On ne saurait donc prétendre chasser sur ce domaine réservé. On n’y pourrait introduire en bloc l'élément ouvrier sans porter atteinte à un droit de propriété acquis. Inutile même serait la tentative, puisqu'il faut, pour que prospère une entreprise, un capital d'intelligence et un capital d'argent qui font l’un et l’autre défaut à la classe des ouvriers. Si des hommes instruits, expé-
4. Il n’est pas jusqu'à la dénomination même de société coopérative, que M. Leroy-Beaulieu ne condamne. C’est à son avis un « nom bizarre » (id. 254).
rimentés et riches, se dévouant à cette classe, constituent des coopérations et y apportent gratuitement leur argent, leur savoir, leur influence et leur temps, « c’est de la philanthropie bâtarde et à notre sens dangereuse » (275). |
Tous ces remèdes sont donc impuissantis. N’éprouvons ni chagrin, ni inquiétude « ni regrets, ni impatience, de l’inutilité de ces tentatives ; le rôle que les ouvriers voulaient saisir estrempli d’une manière satisfaisante, au mieux des intérêts de tous, par la bourgeoisie. Quant à la population ouvrière, il est des moyens plus sûrs d'élever sa destinée » (287).
Quels sont ces moyens ?
La classe ouvrière manque de ces forces morales que constituent les qualités de lintelligénce et du caractère : « Ce sont ces habitudes saines de la vie pratique qu'il importe surtout de propager » (293). « La classe ouvrière a mieux à faire que de lutter avec la bourgeoisie : c’est de prendre exemple sur elle dans la pratiqué de la vie, c’est de s’assimiler ses habitudes d'ordre, de régularité, de discipline, de prévoyance » (294). Il ne suffit pas de dire aux ouvriers d’être sobres, travailleurs, économes, pacifiques et soumis : « quoi de plus sain que ces conseils, mais quoi de plus vain ? Toute cette semence précieuse tombe sur des rochers... »; c’est une « prédication ingrate » (297). Il est nécessaire que ces conseils se fassent souvent entendre : toutefois « ce ue sont pas là des solutions » (298). Cela revient à juger la moralisalion inefficace, presque su-
perflue, bonne tout au plus à jouer le rôle surérovaloire d'une broderie sur un vêtement confortable. Les moralistes optimistes pensent au contraire que c’est là le point capital vers lequel doivent converger tous les efforts. L’économiste orthodoxe n’y voit qu'un cérémonial, touchant peut-être, mais un peu vide; un geste non sans beauté, mais inefficace à coup sûr. Voici, d'après lui, la bonne recette : réforiner les mœurs de la classe possédante et l’instruire des lois naturelles de l’économie politique. Aujourd’hui, « on s’est habitué à ne plus voir dans la fortune qu'un moyen de jouissance et une satisfaction de vanité... Toutes les ressources des particuliers se sont tournées vers le luxe extérieur... La plupart des familles aisées ont pris des habitudes nomades, affluent vers les grandes villes et vendent leurs biens de campagnes héréditaires... » (301- 302) ; les enfants sont élevés dans l’oisiveté et le plaisir. Ces mœurs mauvaises se propagent parmi le peuple et le corrompent. Il faut les réformer. Les riches doivent apprendre à faire usage de leur fortune dans un intérêt général : « l’encouragement des arts, le perfectionnement des sciences, la recherche des meilleures méthodes industrielles et agricoles, les subventions aux œuvres utiles, tels sont les devoirs et les plaisirs naturels de la richesse » (306). Dans une société « où les mœurs seraient plus dignes et plus régulières » (308), le socialisme perdrait toute sa force. On peut donc conclure : « la solution de la queslion ouvrière dé-
pend avant tout de la réforme de nos mœurs s0ciales » (id.). « Pour que l'apaisement se produisit entre les différentes classes d'un même peuple, il faudrait donc une série d’efforts collectifs, un retour vers des mœurs plus simples et plus bienveillantes,un meilleur usage de la richesse acquise, une moindre frivolité mondaine » (309-310).
M. Leroy-Beaulieu aboutit ainsi à cette prédication morale qu'il avait criliquée. Il est vrai qu'il l'adresse exclusivement aux personnes bien rentées. Mais il oublie que les mœurs de celles-ci sont déterminées par le milieu social que le libre jeu des lois naturelles de l’économie politique ont institué. Dans une société fondée exclusivement sur la richesse, où la richesse est le seul objectif, où produire est le but proposé par la science économique aux efforts des hommes de bonne volonté, où la chrématistique symbolise la morale, où le succès est toujours réputé la Juste récompense de l'honnéteté et du travail, où les nouvelles découvertes scientifiques et leurs applications industrielles permettent la constitution rapide de fortunes énormes, où l’opalence livre aux désirs toutes les satisfactions des sens, tous les raffinements de l’art, toutes les voluptés, où l'or ouvre toutes les consciences et tous les cœurs, fatigue le caprice parce qu'il l’apaise à peine éclos, et confère une puissance effective supérieure à celle d’un monarque absolu des pays d'Orient, comment s'étonner si la recherche désordonnée et égoïste de toutes les jouissances do-
mine toutes les activités, s'impose comme le seul idéal qui vaille qu’on le poursuive, la seule vie qui mérite d'être vécue ?
De son sermon aux riches ne pouvons-nous pas dire ce que M. Leroy-Beaulieu disait du sermon aux pauvres : (Quoi de plus sain que ces conseils, mais quoi de plus vain ? Toute cette semence précieuse tombe sur des rochers. »
Les économistes moralistes confessent au contraire une foi ardente en l'efficacité des prêches. Ils pient que notre société puisse engendrer la férocité et la haine, que l'injustice des institutions fasse les individus violents et gonfle de rancunes leurs cœurs, que l’oppression d’une classe rende la classe opprimée fourbe, hypocrite, que la souffrance imméritée, la misère qui se prolonge aigrissent les caractères, sèment d’indéracinables méfiances, obscureissent le jugement, et préparent les revanches impitoyables. ils se refusent à voir que les cruautés, dont les révolutions les plus salutaires font leur cortège, furent semées en abondance par le régime qui meurt.
« La paix sociale, disent-ils (Lefébure, Le Devoir social, p. 187), a deux ennemis mortels, deux vices dont l’un ferme et endurcit le cœur de ceux qui détiennent les biens de la terre et dont l'autre pousse au murmure, à la haine, à la révolte, ceux qui en sont privés : l’égoïsme et l'envie. »
Or, ils entendent, {out en maintenant un régime fondé sur l’égoïsme, le pénétrer de l’amour chrétien pour autrui. M. Ch. Périn (V. La richesse dans
les sociétés chrétiennes) ne propose pas.d’entraver la liberté économique, mais il demande que la pratique des vertus religieuses se greffe sur l’âpre coneurrence des intérêts. Les esprits sont remplis d’animosité et de défiance ; de classe à classe, chacun se jalouse, se déteste. Mais on affecte de croire que c'est là le résultat artificiel poursuivi et obtenu par un syndicat de rhéteurs, «de meneurs hypocrites qui exploitent les souffrances de l’ouvrier, ses griefs, au profit de leurs ambitions politiques, et déguisent leurs calculs égoïstes sous l'apparence d'un zèle désintéressé » (Lefébure, Le Devoir social, 209). Pour fermer ces plaies, on estime qu'il suffit d'apprendre aux petits la patience, le contentement de peu, la docilité résignée, l’affectueuse admiration pour les riches parvenus et de faire débiter cette pacotille d’homélies apaisantes par des « comités de la paix sociale ». « Pour arriver à la paix sociale, nous en revenons toujours à la même conclusion : la seule solution pratique consiste à faire naître parmi nous l'esprit social, à soumettre les deux parties, patrons et ouvriers, à cette discipline morale, à agir sur eux par la parole et par le fait, en employant pour cela tous les moyens, l'instruction, la force de l’habitude, les enseignements de l’expérience, l'autorité de la morale et des lois » (Ziegler, La question sociale est une question morale, p: 87). Mais on omet, parmi tous ces moyens proposés, le seul efficace, à savoir cette refonte même de la société dont l’organisation maintenant défectueuse fait
naître ce désaccord des esprits. On part de cette notion fausse que le conflit social est dans les caractères, alors qu’il est dans les choses. Sans doute, les caractères sont aigris, mais il n’en est ainsi que parce que les événements les aigrissent. La guerre sociale n’est pas le fruit d'une incompatibilité d’humeur entre époux mal assortis ; elle marque un désaccord plus profond, une antinomie entre les hommes et la société, entre leurs aspirations et les ressources dont celle-ci dispose, entre leurs intérêts et les obstacles qui les heurtent. Ce n’est pas la rupture superficielle que cause une bouderie d’amoureux, c'est un conflit profond, permanent, aigu, d'intérêts concurrents, de volontés adverses, d’institutions vieillies ; mieux encore, c'est le duel acharné entre une nouvelle forme sociale qui veut vivre et une forme sociale qui ne veut pas mourir. Il est puéril d'imaginer que, pour apaiser ces irritations, il suffit de laisser couler le sirop d’homélies bien intentionnées.