‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 37 sur 48 · ÉTUDE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE · texte numérisé non relu

ÉTUDE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE

Les économistes ont donc prétendu que l’homme est originellement et totalement égoïste et que notre organisation économique est conforme à la morale, ou, du moins, ne lui oppose aucun obstacle.

Nous nous proposons de démontrer le caractère inexact de leur conception de la nature humaine et que la végétation abondante et variée de tous les vices trouve dans nos sociétés le terrain le plus propice à son développement.

Primitivement, l’homme ne pouvait pas être foncièrement égoïste, car, dès l’origine, 1l a vécu en société, et la vie sociale, supposant une coopération de tous en vue de poursuivre un but commun, développe en chacun la préoccupalion de servir les intérêts de ses semblables. «On voit combien est fausse la théorie qui veut que l’égoïsme soit le point de départ de l'humanité et que l’altruisme, au contraire, soit une conquête récente. Ce qui fait l'autorité de cette hypothèse auprès de certains

esprits, c’est qu’elle paraît être une conséquence logique des principes du darwinisme. Au nom du dogme de la concurrence vitale et de la sélection uaturelle, on nous dépeint sous les plus tristes couleurs cette humanité primitive dont la faim et la soif, mal satisfaites d’ailleurs, auraient été les seules passions ; ces temps sombres où les hommes n'auraient eu d'autre souci et d’autre occupation que de se disputer les uns aux autres leur misérable nourriture. Pour réagir contre les rêveries rétrospectives de la philosophie du xvur siècle et aussi contre certaines doctrines religieuses, pour démontrer avec plus d'éclat que le paradis perdu n’est pas dernière nous et que notre passé n’a rien que nous devions regretter, on croit devoir l’assombrir et le rabaisser systématiquement. Rien n’est moins scientifique que ce parti pris en sens contraire. Si les hypothèses de Darwin sont utilisables en morale, c'est encore avec plus de réserve et de mesure que dans les autres sciences. Elles font en effet abstraction de l’élément essentielde la vie morale, à savoir de l'influence modératrice que la société exerce sur ses membres et qui tempère et neutralise l’action brutale de la lutte pour la vie et de la sélection. Partout où il y a des sociétés, il y a de laltruisme parce qu'il y a de la solidarité. Aussi, le trouvonsnous dès le début de l'humanité et mème sous une forme vraiment intempérante ; car ces privations que le sauvage s’impose pour obéir à la tradition religieuse, l’abnégation avec laquelle il sacrifie sa

vie dès que la société en réclame le sacrifice, le penchant irrésistible qui entraîne la veuve de l'Inde à suivre son mari dans la mort, le Gaulois à ne pas survivre à son chef de clan,le vieux Celte à débarrasser ses compagnons d’une bouche inutile par une fin volontaire, tout cela n'est-ce pas de l’altruisme ? On traitera ces pratiques de superstitions ? Qu'importe, pouryu qu’elles témoignent d’une aptitude à se donner ? » (Durkheim, De la division du travail social, p. 214-215).

Il n’est pas moins exagéré de prétendre que, présentement encore, l’égoïsme soit le seul mobile capable de nous faire agir. C’est peut-être une minorité restreinte qui, enflammée du dévouement le plus pur, se consacre exclusivement à autrui. Mais du moins échappe-t-elle au prétendu axiome. Et e’est à coup sûr la grande majorité qui, tout en obéissant à ses intérêts personnels, sait au besoin en consommer le sacrifice lorque les élans du cœur ou les hautes convictions le lui commandent.

Or, l’orthodoxie économique repose entièrement sur ce postulat : l’homme est un égoïsme et n’agit que par égoïsme. Concédons toutefois que cette formule se vérifie peut-être dans le régime de libre concurrence : il développe trop le sentiment exclusif de l'intérèt personnel pour ne pas exercer à cet égard la plus fâcheuse influence sur notre moralité. Cette remarque nous fait entrer au cœur même de la discussion : est-il vrai qu'il n’y ait point de vices lamentables dans nos sociétés basées sur la lutte des appé-

tits? Est-il vrai que ces sociétés en constituent pas le meilleur bouillon de culture pour tous les microbes du mal ?

L'étude de l'influence active exercée par le milieu sur l'individu fournit la réponse à cette double question.

La loi de l'influence du milieu est universelle.

Influence du milieu physique sur le physique. — On pourrait noter l’action de la lumière, l’oxygène, l’électricité, la saisou, la topographie, les aliments. Prenons par exemple la température.

Action sur les végétaux.— « L'influence de la chaleur sur la germination est toute puissante. Au dessous de 0°, aucune des plantes soumises à l’expérience n’a donné signe de vie ; cependant déjà à 0° Sinapis alba a pu germer, mais il ya mis {7 Jours ; il ne lui en faut que 16 à 2° ; que 9 jours, à 3° ; 4 Jours à 5°,7 ; 3 jours à 9 ; 1 jour 3/4, à 12° ; mais, au delà de 12°, la température trop élevée a paru ralentir l'activité vitale : ainsi, à 17°, il a fallu 3 jours à la germination ; à 28°, le tiers dés graines seulement a germé, et aucune à 40° » (Dictionnare encyclopédique des sciences médicales, Article mésologie,par le D' Bertillon, 2° série, t. VIE, p. 226).

Action sur les animaux.— « On sait que, par un effet en accord exact avec nos connaissances physiologiques, le premier résultat d’un abaissement de température est d’exciter l'appétit chez la plupart des animaux à sang chaud ; mais un effet contraire se manifeste rapidement chez l’animal à sang froid,

et aussi, quand l’abaissement est un peu prononcé, chez ce groupe singulier, transition entre les deux premiers, l'animal hibernant. Alors, les activités organiques s’allanguissent à mesure que s’abaisse la température du milieu intérieur, un lourd et profond sommeil interrompt la vie de relation, l’animal a perdu la conscience, la sensation ; la vie végétative elle-même est singulièrement assoupie ; les contraclions cardiiques se ralentissent avec la respiration, et souvent l’une et l’autre deviennent si rares et si faibles, qu’elles peuvent sembler presque nulles. La vie semble suspendue, mais sans doute jamais complètement » {id., 227-2928). « Le climat façonne ct produit les bêtes aussi bien que les plantes » (Taine, Voyage aux Pyrénées, 239).

Influence du milieu physique sur le moral.—- « Les Ossalais pourtant ont. d'ordinaire, une physionomie douce, intelligente et un peu triste. Le sol est trop pauvre pour donner à leur visage cette expression de vivacité impatiente et de verve spirituelle que le vin du Midi et la vie facile donnent à leurs voisins du Languedoc. Soixante lieues en voiture prouvent que le sol forme le type. Un peu plus haut, dans le Cantal, pays de châtaignes, où les gens s’emplissent d'une nourriture grossière, vous verrez des visages rougis d’un sang lourd et plantés d’une barbe épaisse, des corps charnus, fortement membrés, machines massives de travail. Ici, les hommes sont maigres et pâles ; leurs os sont saillants, et leurs

grands traits tourmentéscomme ceux de leurs mon-

tagnes. Une lutte éternelle contre le sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le regard comme une vague expression de mé-, lancolie et de réflexion. Ainsi les impressions incessantes du corps et de l’âmé finissent par modeler le corps et l'âme ; la race façonne l'individu, le pays faconne la race. Un degré de chaleur dans Pair et d’inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés el de nos passions » (Taine, id., 130).

Montesquieu avait déjà exposé de semblables idées : « Les nerfs, qui aboutissent de tous côtés au tissu de notre peau, font chacun un faisceau de nerfs. Ordinairement, ce n’est pas tout le nerf qui est remué, c'en est une partie infiniment petite. Dans les pays chauds, où le tissu de là peau est relâché, les bouts des nerfs sont épanouis et exposés à la plus petite action des objets les plus faibles. Dans les pays froids, le tissu de la peau est resserré et les mamelons comprimés; les petites houppes sont en quelque façon paralytiques ; la Sensation ne passe guère au cerveau que lorsqu'elle est extrêmement forte, et qu’elle est de tont le nerf ensemble. Mais c’est d’un nombre infini de petites sensations que dépendent l'imagination, le goût, la sensibilité, la vivacité » (Esprit des Lois, liv. XIV, ch. ID. D'où cette conclusion que la sensibilité, plaisir ou douleur, sera d'autant plus vive que l’on passera des pays froids dans les pays chauds. Cette différence dans la sensibilité amènera de grandes différences dans la morale : « Vous trouverez dans les climats

du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi, vous croirez vous éloigner de la moraie même : des passions plus vives multiplient les crimes... Dans les pays tempérés, vous verrez des peuples inconstants dans leurs manières, dans leurs vices même et dans leurs vertus : le climat nya pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes » (id.).

Il pousse ces idées jusqu'aux conséquences les plus extrèmes et les plus manifestement fausses. Par exemple, lorsqu'il dit : « Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens » (i&.). À quoi Voltaire fait observer : « Jamais on n’a pu faire aller à la guerre un Lapon, un Samoyède, et les Arabes conquirent en 80 ans plus de pays que n’en possédait l’empire romain. Les Espagnols, en petit nombre, battirent, à la bataille de Muhlberg, les soldats du nord de PAllemagne ». HE

Montesquieu à mis aussi puissamment en relief cette idée que les lois n'étaient pas le produit arbitraire d'une volonté humaine : « Les lois sont les rapporls nécessaires qui dérivent de la nature des choses », c’est-à-dire qu'elles sont déterminées par les conditions historiques el sociales, même par le climat. Le milieu physiqueinflue sur les constitutions des Etats. Il écrit dans ses Lettres persunes (lettre CXXXL) : « Il semble que la liberté soit faite pour le

génie des peuples d'Europe, et la servitude pour celui des peuples d’Asie. Rappelez-vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu’en faire ». Les climats font, ici, la république, et là, la monarchie. Dans les pays chauds, ‘la femme est nubile très jeune encore : de là sa dépendance, de là une constitution toute spéciale de la famille, de là enfin une forme toute particulière de gouvernement, un caractère particulier de la législation.

Le milieu physique a une action certaine, mais non pas inévitable. 11 peut hâter un progrès ou le ralentir, accélérer l’avènement d’une organisation meilleure ou retarder sa venue. Mais il n’est pas la seule cause déterminante du caractère de l’homme et de la nature de ses intitutions. Indépendamment de la force agissante des idées, de la volonté libre, du milieu physique, le milieu social a une force d'action inhérente à lui-même. C’est ce que l’école historique mettra en relief. Montesquieu en est le précurseur. Il corrige lui-même son fatalisme physique en affirmant la puissance de l’action législatrice : elle peut modifier les conséquences du climat. « Les bons législateurs, dit-il, sont ceux qui se sont opposés aux vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisés ». Il oppose les « causes morales » aux «€ causes physiques » (XIV, 5, à l'Esprit des Lois), et pense que l’on peut réprimer la tendance à la paresse par le sentiment de l’honneur (XIV, 9); le fatalisme paresseux des pays du soleil, par des théories

d'initiative et d'énergie (XIV, 5). « Les nations paresseuses sont ordinairement orgucilleuses. On pourrait tourner l'effet contre la cause. et détruire la paresse par l’orgueil. Dans le midi de l’Europe, où les peuples sont si frappés par le point d'honneur, il serait bon de donner des prix aux laboureurs qui auralent le mieux cultivé leurs champs, ou aux ouvriers qui auraient porté plus loin leur industrie » (XIV, 9). Puis il indique d’autres moyens légaux propres à neutraliser l’influence du climat : « Les Indiens, dit-il, croient que le repos et le néant sont le fondement de toutes choses, et la fin où elles aboutissent. Ils regardent donc l'entière inaction comme l’état le plus parfait et l’objet de leurs désirs.. Dans ces pays où la chaleur excessive énerve et accable, le repos est si délicieux et le mouvement si pénible, que ce système de métaphysique paraît naturel; et Foé, législateur des Indes, a suivi ce qu'il sentait, lorsqu'il a mis les hommes dans un état extrèmement passif; mais sa doctrine, née de la paresse du climat, la favorisant à son tour, a causé mille maux. Les législateurs de la Chine furent plus sensés, lorsque, considérant les hommes, non pas dans l’état paisible où ils seront quelque jour, mais dans l'action propre à leur faire remplir les devoirs de la vie, ils firent leur religion, leur philosophie et leurs lois, toutes pratiques » (XIV, 5). « La culture des terres est le plus grand travail des hommes. Plus le climat les porte à fuir ce travail, plus la religion et les lois doivent y exciter » (XIV, 6). Martin 18

Le monde physiqueétend son influence jusque sur les idées : « J'ai vu le ciel et cette mer(la Méditerranée) en plein été, dans leur splendeur. Il n’y avait point de mots pour exprimer la beauté de l’azur infini, qui de tous côtés s’allongeait à perte de vue. Quel contraste avec le dangereux et lugubre Océan! Cette mer ressemblait à une belle fille heureuse dans sa robe de soie lustrée, toute neuve. Du bleu, et encore du bleu rayonnant jusqu’au bout, jusqu’au fond, jusqu’au bord du ciel, et çà et là des franges d'argent sur cette soie mouvante. On redevenait païen, on sentait le perçant regard, la force virile, la sérénité du magnifique soleil, du grand dieu de l'air. Comme il triomphait là-haut ! Comme il lançait à pleines poignées toutes ses flèches sur la nappe immense ! Comme les flots étincelaient et tressaillaient sous la pluie de flammes ! On pensait aux Néréides, aux conques sonnantes des Tritons, à des cheveux blonds dénoués, à des corps blancs lavés d’écume. L'ancienne religion de la joie etde la bonté renaissait au fond du cœur, au contact du paysage et du climat qui l’ont nourrie » (Taine, Voyage en Italie, T, 8).

Même pensée lorsque, décrivant les Pyrénées, il écrit : « Malgré moi, j'ai songé ici aux dieux antiques, fils de la Grèce, images de leur patrie. [ls sont nés en pays semblables, et renaissent ici en nousmêmes, avec les sentiments qui les ont faits » (Voyage aux. Pyrénées, 117).

Certains sociologues ont tiré parti de ces remar-

ques, en les exagérant, pour expliquer la formation des mythologies par les sentiments que la nature fait ressentir. |

Nous ne sommes pas seulement façonnés par le milieu physique, mais encore par le milieu mental. D'ailleurs, ce dernier plonge dans le précédent ses racines. Le passage de l’un à l’autre est sensible si l’on observe l'enfant.

Dans l'enfant ne se retrouvent pas seulement des prédispositions dues aux ancêtres, aux père et mère, mais aussi des tendances dues à l’état d'esprit parüculier de la mère entre l’époque de la conception et celle de l’accouchement. Dans cette période de la vie utérine, 1l existe entre la mère et l’enfant une communication trop intime pour que celui-ci ne soit pas influencé par celle-là (1).

L'influence de la nourrice s’exerce ensuite: « Je trouve, dit Montaigne, que nos plus grands vices prennent leur ply dès nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. » Non que l'allaitement effectue le transport à l'enfant des qualités ou défauts de la nourrice. La médecine rejette ce préjugé. Mais en ce sens que, de la nutrition dépend la santé physi-

4. M. Marion signale ce fait (De lu solidarité morale, p. 91 et suiv.). Ge point de vue a été également développé par de Frarière (Education antérieure : influence naturelle pendant la gestation sur les prédispositions morales el intellectuelles des enfants). Malebranche, y avait consacré, dans sa Recherche de la vérité, un chapitre : livre Il, chap. VII. De la communication qui est entre le cerveau d’une mère et celui de son enfant.

que, par suite l’équilibre moral. Et aussi en ce sens que c'est la nourrice qui, en donnant à l'enfant ses premières habitudes, est en somme sa première éducatrice.

Lorsque l'enfant quitte sa nourrice, il est modelé par sa famille et le collège. Nous sommes libres assurément, mais la matière sur laquelle notre liberté s'exerce, nous est en grande partie fournie par léducation reçue. Or le principal éducateur est le milieu familial.

Le mode d'agir de l’enfant, puis du jeune homme, la manière dont il se comportera dans la vie dépendent en grande partie de l’influence exercée par sa famille sur l’éveil et le développement de ses facultés. Notre conduite morale dépend de notre pouvoir de réfléchir sur la portée de nos actes, d’en prévoir les conséquences, de concevoir ce que nous devons, de vouloir ce à quoi nous sommes obligés. Or, les éducateurs familiaux sont admirablement en situation de discipliner la sensibilité et l'imagination de l'enfant, de développer et de mürir son jugement, de surexciter et d’affermir son vouloir.

Ce ne sont pas seulement ces facultés maîtresses dont ils font, consciemmentou à leur insu, positivement ou négativement, le dressage, tant par l’enseignement que par leurs propres exemples ; mais, par le contact quotidien, la manière d’être, les habitudes de vie, 1ls tracent le détail du caractère. Des esprits aigris, chagrins, maussades, risquent fort de déteindre sur de jeunes âmes faciles au rire et d'humeur

heureuse. L'irritation constante,la colère habituelle, la brusquerie injustifiée, endurcissent, rendent in- Juste, fomentent des rebellions secrètes, habituent à une dissimulalion nécessaire, font naître l’hypocrisie et le mensonge. Une indulgence trop prompte, une affection désarmée,la crainte de sévir,préparent de dangereux tyrans et des ingrats certains. Une rigueur excessive risque de tuer l'affection due. Des châtiments immérités suscitent des révoltes regrettables autant que justifiées.

Si donc l’enfant peut se faire lui-même, du moins est-il en partie fait par les siens. Ceux qui l’entourent facilitent ou entravent le bon exereice de sa liberté, préparent pour l’avenir des obstacles infranchissables peut-être à une volonté tendue cependant soit vers le bien, soit vers le mal, ou, à l'inverse, facilitent le développement de ces tendances heureuses ou répréhensibles.

L'instraction classique reçue au collège ne laisse pas non plus que d'orienter le moral dans un certain sens (1). Nous pensons surtout comme on nous a appris à penser. Si l’on nous enseigne moins à aimer qu'à haïr, nous faisons nôtre cet esprit de haine qui rend les hommes mauvais et la société inféconde. Spencer en accuse avec quelque exagération l'éducation classique : « Nous avons pris

1 Pour la dépravalion des mœurs produite par le régime de linternat sur les enfants des deux sexes. Voir: Henri Sainte-Claire Deville, De l’internat et de son influence sur l’éducation de la jeunesse, Revue scientifique, n° du 2 seplembre

notre religion de l’amour dans les livres du Nouveau-Testament juif. Les épopées des Grecs et des Latins et leurs histoires sont les évangiles de notre religion de la haine.Dans l'éducation de la jeunesse, nous consacrons une faible partie du temps à la première, et une bien plus considérable à la dernière. De plus, comme pour rendre le compromis réel, les deux cultes sont professés dans les mêmes lieux par les mêmes maîtres... La noblesse du sacrifice de soi-même, établie dans les leçons de l’Ecriture et développée dans les sermons, est mise en relief un jour sur sept ; les sixautres jours on démontre brillamment combien il est noble de sacrifier les autres » (Introduction à la science sociale, 195).

Si l'éducation en général peut fausser nos jugements, par l’éducation spéciale à notre classe ou profession nos idées aussi peuvent être perverties. On estime : volontiers l’intérêt national en péril si l’intérêt particulier de la petite coterie à laquelle on appartient ne prédomine pas. Il y a là un danger pour le groupe social, une cause de déviation pour sa marche, un péril pour l’objet qu’il doit remplir. L'instrument social risque d’être faussé sous cette pression dont nous nous faisons les auteurs inconscients. « Les officiers de marine ne cachent pas leur intime persuasion que l'Angleterre court un danger imminent, parce qu’on n’a pas donné satisfaction complète au mouvement d'opinion réclamant l’augmentation du nombre des vaisseaux de guerre et des matelots. Les débats sur le système d’achat ont

prouvé la ferme conviction des militaires, que notre sûreté nationale dépend de la conservation d’une armée organisée comme celle quiles a formés etdans laquelle ils ont conquis leurs grades » (Spencer, id., 261).

Tout cela nous démontre combien est puissante l'influence d’un milieu clos. Remarquons que chacun de nous appartient à une société plus ou moins restreinte, à un groupe professionnel où certaines idées et sentiments constituent une propriété commune dont tous ont l’usufruit.Le jeune homme passe par la caserne : or, la vie de caserne uniformise les soldats au plus haut degré ; ce sont, chez tous, mêmes idées, mêmes goûts, mêmes impressions, même langage. Dans la vie civile, on connaît la propagation de certaines locutions, de certaines phrases toutes faites. Les individus s’imprègnentde l’état d'âme du groupe dont ils font partie. Un milieu professionnel laisse sur les membres de la profession son empreinte spéciale, plus ou moins caractérisée. Le milieu militaire, très absorbant pour les soldats, les uniformise complètement. L'officier, malgré la diversion de la vie civile où il se meut partiellement, est profondément imprégné de l’esprit spécial au milieu militaire (1) ; son physique

1. Cette influence du milieu produit parfois, sur ceux qui la subissent,de curieux renversements d’optique.Une récente caricature représentait un officier qui, campé devant un civil, émeltait gravement cette réflexion : « Il faut avouer que vous

autres, civils, vous vivez dans un milieu un peu spécial. » Tout un état d'âme se révèle dans ces paroles.

est marqué autant que son moral ; on le reconnaît de prime abord, à sa tenue, sa démarche, son verbe. A un plus haut point encore, le prêtre reçoit une empreinte indélébile, et l’habit civil ne dissimule pas sa qualité. D'une façon générale, chaque profession « nous plonge, un grand nombre d'heures chaque jour, dans un milieu spécial. Chacun met en jeu un easemble particulier d'organes et laisse les’ autres dans un repos plus ou moins absolu; chacun développe en nous des tendances, nous incite à des goûts spéciaux et nous expose à des excès particuliers » (Dictionn. encyclop. des Sc. médic., Art. Mésologie, par le D' Bertillon, 2° série, VII, 251).

Nous ne relevons pas seulement d’un groupement corporatif, mais d’une ville, d’une province. Cette action locale est presque nulle aujourd’hui, Que l’on compare la vie locale sous l’ancien régime à celle de la fin du xrx° siècle : il ÿ a un peu plus de cent ans, les populations voisines vivaient dans une ignorance profonde l’une de l’autre; les idées d'une collectivité restreinte croupissaient sur place, un mur isolant les seigneuries, les provinces, les Etats; partout une organisation figée, raidie, empesée, un état d'esprit imperméable, un cloisonnement rigoureux ; c'était pour chaque groupe d’individus, le régime cellulaire. Les événements révolutionnaires, le régime impérial, les secousses politiques de ce siècle provoquèrent un ébranlement général, fréquemment répété, qui unifia cette diversité, concentra celle conscience nationale diffuse.

Le mouvement, favorisé par le développement des postes, des diligences, s’effectua d’abord progressivement et avec une certaine lenteur. Mais, depuis quarante ans, c’est une révolution véritable et soudaine : le réseau compliqué des chemins de fer internalionaux, nationaux, locaux, s’est improvisé en quelque sorte ; les communications télégraphiques (1) et téléphoniques ont couvert le monde ; la presse quotidienne à un sou a pris une extension incroyable. Aujourd’hui,une nation sait et pense instantanément d’un bout à l’autre du territoire ; des peuples entiers sont au courant du détail de la vie de leurs voisins. La vie urbaine (2), qui ajoute encore à cette concentration des activités, à cettesimultanéité dessentiments etdes idées,a été l’objet d’un développement excessif que rien ne ralentit. Le milieu agit donc différemment sur lindividu. Il lPuniformise sur des milliers de lieues carrées ; il le modèle par masses énormes, il constitue chacun de nous citoyen de l'univers; il fait vibrer des peuples entiers. Au marécage mental de l'existence provinciale d'il y a cent ans, il substitue des raz de marée formidables, des tourbillons de sentiments, de larges courants d'idées qui brusquement envahissent tout un monde. L'action du milieu était autre-

4. En France, en 1851, il s'échangeait 9.000 dépêches privées ; en 1870, 14 millions.

1. La proportion de la vie urbaine à la vie rurale était en France, en 1851, de 25 0/0 ; en 1882, de 33 0/0. Elle s’est donc élevée, dans l’espace d'une génération, du quart au tiers.

fois morcelée ; sa base était étroite ; son influence était lente et conservatrice. Elle est à cette heure universelle, rapide et novatrice. Dans nos sociétés homogènes, vastes, se pénétrant réciproquement sans cesse, toute idée exerce ses prises immédiatement et sur une masse énorme d'esprits.

La presse et la littérature sont peut-être les plus puissants agents propagateurs d'idées et de sentiments. À cet égard malheureusement leur action esttrop souvent funeste. Une influence déplorable est exercée sur les mœurs par les journaux, qui. reproduisant tous les crimes et scandales avec un luxe surabondant de détails, se font ainsi le véhicule des plus malsaines passions. Les esprits de volonté faible, doués d’un insuffisant pouvoir d’inhibition, ne peuvent résister à celte poussée des exemples. La littérature du journal, le feuilleton sont absolument pornographiques. Par là, « une certaine presse, la plus répandue, est chez nous l'apologie journalière de la vengeance, de la jalousie et de la colère » (Fouillée, Réflexions sur la criminalité, Revue Bleue, 30 octobre 1897). Ajoutons que ces feuilles circulent entre les mains des enfants au foyer paternel, et que, dans la rue, les illustrations affichées aux kiosques et vitrines font l’éducation de leurs yeux. Beaucoup de dévoyés commettent des crimes par vanité ambitieuse, pour obtenir la célébrité des causes retentissantes (1), car ils sa-

1. « Les journalistes suisses, M. Rastaud l’a dit à Marseille, au Congrès des sociétés savantes en 1889, se sont en-

vent la publicité gratuite dont ils seront l’objet de la part des feuilles quotidiennes ou hebdomadaires, et combien ils serviront d’aliment aux conversations privées et à la curiosité générale. Sans doute il faut une prédisposition pathologique chez ceux qui, sous l'influence d’un récit de crime, cherchent à le réaliser à leur tour. Mais, que l’on y songe : il y a chez tous certains germes, sinon de crime, de vice du moins, prêts à éclore sous la pression même légère d’un récit banal ; si le récit n’est pas lu, les images par lesquelles les journaux ou suppléments illustrés le traduisent, constituent cette vivante leçon de choses, instigatrice des funestes tentations, Parfois aussi. cette influence se manifeste par des conséquences simplement risibles : les journaux rapportent souvent que des enfants de 10 à 14 ans, enthousiasmés par la lecture de Robinson, s’introduisent en fraude dans les chemins de fer, sur les steamers en partance, afin de courir de semblables aventures. Il y a quelque temps, on citait deux de ces aventureux garçons qui, depuis plusieurs jours, vivaient au milieu du bois de Vincennes comme dans une contrée déserte. Du reste, le livre, comme le journal, est susceptible de renforcer la criminalité : « en 1881,F. Lemaître, quinze ans, vole son patron. Quand l'argent est dépensé, il entraîne un enfant chez lui, lui plonge un couteau dans le ventre, et « comme il criait, je lui ai

tendus pour ne donner qu’un compte rendu sommaire des affaires criminelles » (Aubry, La contagion du meurtre, 102).

« coupé la gorge. J'ai beaucoup lu de romans, et, « dans l’un d’eux, j'ai trouvé la description d’une « scène pareille à celle que j'ai exécutée » (Aubry, La contagion du meurtre, 90). « Troppman avoua à l'abbé Crozes que la cause de sa profonde démoralisation était la lecture des romans. A force de vivre dans ce monde imaginære, il s'était pris d’une belle passion pour ces héros du bagne qui se refont une honnêteté avec les dépouilles de leurs victimes et meurent administrateurs d’un bureau de bienfaisance » (Moreau, Le monde des prisons, 39). « Cherchez la femme, disait un juge. C’est le volume que je cherche, moi. Le chapitre, la page, le mot... Combien j'en sais dont tel passage lu un matin a dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l'existence ! Üne pensée, lraduite du chinois ou du grec, prise à Sénèque ou à St-Grégoire, a décidé d’un avenir. pesé sur un Caractère, entraîné une destinée. Queiquefois le traducteur s'était trompé, et la vie d’un homme pivotait sur un contresens. » (Jules Vallès, Les réfractaires, au chap. Les victimes du crime). D'une façon générale, la littérature dirige ces esprits superficiels que sont la presque totalité des hommes. Si nous éeartons la littérature pornographique, si puissamment outillée cependant, il nous reste la masse énorme encore des écrits de talent qui se sont fait une spécialité de ruiner les idées de moralité coutumière. L'ironisme fin de M. Anatole France a causé bien des ravages. Pour le moins, cetle école littéraire a façonné des sceptiques, des

épicuriens, des jouisseurs, des égoiïstes raffinés ; elle a fait table rase des idées d'honneur, de délicatesse, de conscience, de devoir ; elle a vidé deces notions l'esprit réfléchi d'hommes mûrs, et stérilisé chez les jeunesles germes de moralité qu'y avaient déposés des mains altentives. Cette œuvre négative consommée, la reconstitution d’une âme nouvelle se fait vite dans le sens d’une résurrection païenne. On vante la vie voluptueuse des anciens, leur corruption élégante, leurs vices couronnés de fleurs. Cela s’écrit dans des œuvres raffinées où, maudissant le devoir maussade du christianisme, on souhaite le retour au culte antique de la beauté vivante, les parfums de la chair, l’idylle amoureuse de dieux aimables (V. Pierre Loüys, Aphrodite, préfacé ; Clémenceau, Le Grand Pan, préface: et l’Ecolenaturiste de Saint- Georges-de-Bouhélier.) Les idées théoriques renforcent ces tendances. Une ligue se forme pour la res-

‘lauration du paganisme. La libre pensée l’a même

rétabli par la déification des forces de la nature. Mais, comme si déjà le vide de ce néant leur pesait trop douloureusement, certains, affirmant l’existence d’une force mystérieuse dont découlent tous les êtres, d’un principe obscur des choses, d’une âme agissante de l'univers, d’un inconnaissable inaccessible à nos élans, priant sur l’acropole, ou dans un cri de souffrance affirmant leur volonté de vivre, clament leur désespoir sous un ciel d’airain, appellent à leur aide le Dieu qu’ils ont méconnu. Cet affaiblissement de la foi a entraîné la disso-

lution des mœurs. Ce résultat n’est pes lié à la disparition de toute conviction religieuse, quelle qu'elle soit. Il est inexact que toute religion soit vraie ; il n’est pas moins faux de dire que toute religion est bonne. Il y a des religions matérialistes, le paganisme antique, les superstitions bouddhiques de l'Asie. On sait en quoi consistait la morale en Grèce et à Rome, ce qu’elle est encore aujourd'hui en Extrême-Orient. Les pays européens, la France surtout, sont ravagés par la foi athée; il ne manque à celle-ci qu'un rituel ; mais nous avons les dogmes, et M. P. Bourget, dans son Disciple, a parfaitement analysé leurs conséquences pratiques, linconduite et même le crime qu’ils déterminent fatalement. Une religion déiste peut enseigner une morale détestable. Voici par exemple les Wahabites : « Le premier des grands péchés est d’accorder les honneurs divins à une créature. — Naturellement, répondis-je ; l’énormité d’un semblable péché est incontestable. Mais, si c’est là le premier, il doit y en avoir un second : quel est-il? — Boire la chose honteuse, me fut-il répondu sans hésitation, c’està-dire famer du tabac. — Et le meurtre, l’adultère, le faux témoignage? suggérai-je. — Dieu est clément et miséricordieux, répliqua mon ami; ce ne sont là que de petits péchés. — Ainsi, il n’y a que deux grands péchés, être polythéiste et fumer? continuai-je, bien que j'eusse grand peine à garder mon sérieux. Abd-el-Kareem, du ton le plus convaincu, répondit gravement « qu’effectivement,

c'était bien cela » (Palgrave, Journey through Central and Eastern Arabia, IL, 11). On imagine quel peut être l'effet, sur la conduite des individus, d’une religion pour laquelle fumer est un sacrilège égal au polythéisme, et les crimes contre le ae chain des peccadilles sans importance.

Le christianisme au contraire a accumulé pendant de longs siècles des trésors de vertus. Notre époque les gaspille et tarit leur source. On peut aisément constater, parallèlement à la diminution des croyances due à certaines mesures politiques, l’affaiblissement des caractères et le développement de l’inconduite. Cette influence moralisatrice de la religion chrétienne est neutralisée en partie, dans les agglomérations industrielles'et urbaines, par l’action malfaisante de ces concentrations d’individus. La vie des campagnes, au contraire, présente le minimum irréductible d’incitations au vice dues au milieu; l'imagination y travaille moins, les occasions de mal faire sont rares, bref, les conditions heureuses sont, autant que faire se peut, réunies ; les inclinations mauvaises ont leur source presque exclusive dans les individus, et le frein moral, que la foi constitue, peut plus aisément que partout ailleurs enrayer leur action, 51 donc nous constatons que la démoralisation gagne les campagnes, nous devons en attribuer la cause à l’extension de l’irréligiosité, due elle-même à la propagation de certains journaux, à l’action d’une certaine politique, au séjour des jeunes paysans dans les villes

pendant la durée du service militaire. Les fails confirment cette induction. Je sais pertinemment que, dans certains centres ruraux où la déchristianisation, conduite avec ardeur, est aujourd’hui fait accompli, règne la plus complète licence. L’immoralité y atteint à coup sûr en étendue, en précocité et en cynisme, ce que nous savons de pire sur les mœurs des villes. Athées, ils vivent en athées. Militants de la libre-pensée, ils en pratiquent la morale.

Appuyons de quelques chiffres nos affirmations. De 1841 à 1872, les suicides d'adultes ont augmenté de 2.300 unités ; de 1872 à 1891, de 3.400. De 1841 à 1872, les suicides d’enfants ont passé de 149 à 206 ; de 1872 à 1891, de 206 à 468. (1). (V. Bonjean, Enfants révoltés et parents coupables, 255). Cette progression est parallèle à la vulgarisation des doctrines irréligieuses ; elle s'accélère effroyablement lorsque la morale civique remplace la morale chrétienne. Une société incroyante est vraiment une société qui meurt. L'athéisme la dissoud. Non pas seulement que les liens de solidarité s’affaiblissent, mais aussi parce que, désarmés contre les désilllusions, réputant sans remède la perle des biens terrestres considérés comme les seuls réels, sans

1. « La moyenne annuelle des meurtres commis sur eux-mêmes par des jeunes gens, qui n'élait, il y à une trentäine d’années, que de 19 pour les mineurs de 46 ans et de 130 pour ceux de 16 à 21 ans, est aujourd’hui de 75 pour

les premiers et de 450 pour les secon Is » (Journal d'Indre-et- Loire, 4er décembre 1897).

crainte comme sans espérance pour le lendemain de la mort, les vaincus d’un jour préfèrent déserter définitivement leur tâche.

Passons à la criminalité de l’enfance. En 1841, on condamna 13.000 mineurs. En 1891, 36.000 (Bonjean, id. 258). « Le nombre annuel moyen des assassinals commis par des mineurs, qui était de 20 en 1870, est actuellement de 39 » (Journal d’Indreet-Loire, 1° décembre 1897). Or, la propagande irréligieuse, très puissante sous l'empire, est devenue plus violente encore après 1870, et s’est traduite par la législation scolaire laïcisatrice. Au contraire, « les départements bretons... voient s’éclaircir leurs teintes sur les cartes de la criminalité. La Bretagne a une moralité vraiment exceptionnelle ; là, s’est conservé pur le sentiment de la vie de famille, pure aussi la croyance au but idéal de la vie. Ajoutez qu’en Bretagne, l'influence favorable de la foi religieuse s'exerce tout d'abord chez l'enfant » (Fouillée, Réflexions sur la criminalité, Revue Bleue, 30 octobre 1897).

L'influence néfaste de l’école laïque se manifeste encore par le plus grand nombre de demandes d’envoi en correction paternelle, qu’elles provoquent. Le tableau suivant le montre (Bonjean, id., 385) :

Proportion pour 100 de la population scolaire.

Garçons Filles’ Laïque 85,13 70,95 Congréganiste 14,87 29,05

Martin 19

Proportion pour 100 de la correction paternelle.

Laïque 86,95 83,20 Congréganiste 11,40 16,80 Sans aucune école 1,65

Différence favorable aux écoles congréganistes 3,47 12,25

Et M. Bonjean ajoute : il faut considérer « que les parents des écoles libres sont particulièrement vigilants ; or, comme c’est cette vigilance qui provoque les demandes en correction, il faut en conclure que, si les parents des élèves des écoles laïques étaient, proportion gardée, aussi soucieux de maintenir leurs enfants dans le respect des choses respectables, les demandes formées par eux seraient infiniment plus nombreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui, ce quipermettrait de conclure à un état moral relativement très inférieur dans ces dernières écoles. »

Que la criminalité des enfants ou des adultes soit activée par la destruction de l'idéal chrétien, les chiffres ci-dessus, et ceux fournis par M. Fouillée dans la Revue des Deux-Mondes, et que cita M. Denys-Cochin à la Chambre des Députés, séance du 16 novembre 1897, le démontrent péremptoirement. A la séance parlementaire, que nous rappelons, M. Denys-Cochin déclara : « Sur 100 individus condamnés, 11 sortent des écoles congréganistes, et 89 des écoles laïques ». M. Léon Bourgeois tenta d’affaiblix l’autorité écrasante de ces chiffres par an

commentaire qui se résume dans les quatre arguments suivants : 17

1° Les élèves des écoles laïques ont cependant reçu l’enseignement du catéchisme hors de l’école. — Réponse : la majorité de ces enfants sont soustraits à cette influence religieuse ; quant à ceux qui fréquentent le catéchisme, ils subissent à l’école une direction qui neutralise la direction reçue à l’église.

2° La criminalité est provoquée, non par lécole laïque, mais par les mauvaises conditions de la vie sociale ; la famille ouvrière étant dispersée dans les usines, les enfants sont abandonnés à la rue et à eux-mêmes. — Réponse : ces mauvaises conditions sont communes aux enfants de l’école laïque et aux enfants de l’école chrétienne ; il faut donc conclure que l'éducation reçue par ces derniers les prémunit, puisque, chez eux, la criminalité est moindre.

3° La criminalité est due moins à l’école qu'à l’absence d'école. — Réponse : l'instruction n’a, par elle-même, aucune action moralisatrice. Spencer l’a vigoureusement démontré.

4 L'école laïque enseigne une morale positive, celle qui est contenue dans toutes les religions, et qui leur est commune parce qu'elle leur est antérieure. Cette morale est celle de la société moderne. — Réponse : il faudrait en conclure l'inefficacité de toute morale indépendante de la religion. De plus, cet argument constitue un aveu de la non-neutralité de l’école laïque, car, dire que l’on y donne cette

morale et qu'elle suffit, c’est dire que la morale positive d'une religion positive est superflue : assertion du reste démentie par les statistiques. Enfin, puisque cette morale est celle de la société moderne, et que celle-ci a été, comme l’école, laïcisée, 1l faut convenir que les enfants des écoles laïques ont trouvé, hors l’école, la pratique des principes que l’école leur a inculqués : que devient alors la deuxième excuse invoquée, et comment se fait-il que, chez ces enfants, la criminalité soit plus grande?

Par conséquent, toute mesure législative qui, sans froisser les consciences incroyantes, favorise l’extension de l’idée chrétienne en assurant à sa propagation cette pleine liberté à laquelle elle a droit et dont elle tire toujours plus de force, est par cela même une mesure efficacement moralisatrice.

Ce qui précède permet de croire, non que les lois ont sur les mœurs une action souveraine, absolue, définitive, mais du moins une influence réelle.

Quelques exemples d’une autre nature affermiront cette conviction.

« En Italie, l'impôt foncier dépasse 60 0/0 dans beaucoup de cas. En Autriche, l'impôt immobilier atteint 35 et 40 0/0. Il y a eu dans ces dernières années une recrudescence très marquée du brigandage dans l'Italie méridionale et en Sardaigne. C’est un des indices les plus certains que la fiscalité a dépassé la limite supportable. L'histoire de tous les peuples montre que, le jour où le parasitisme politique prend une extension trop considérable, le pro-

ducteur, accablé, renonce à travailler et s'enfuit dans la brousse pour piller les passants » (Novicow, Les gaspillages dans les sociétés modernes, 129).

Dans l'Allemagne du Sud, on avait interdit le mariage à toute personne ne justifiant pas d’un certain capital ou d’une profession qui lui permette d’élever une famille. La conséquence de cette loi fut l'augmentation des unions irrégulières et des naissances illégitimes.

L'influence du régime suecessoral du partage forcé a été minutieusement étudiée par Le Play. D'après lui, le drôit à l'héritage, que la loi assure à tous les enfants, favorise chez eux le penchant à la paresse : « Sous le régime du droit à l'héritage, les enfants, qui se soumettent à de pénibles efforts quand leur bien-être dépend du travail et de la vertu, tombent dans l’oisiveté et dans le vice dès qu'ils peuvent jouir, malgré l’indignité de leur vie, de la richesse créée par leurs aïeux. Tel est le cas de la France moderne, où l'effort vient surtout de la jeunesse pauvre, où la jeunesse riche ne s'emploie guère qu’à la décadence du pays » (Le Play, Organisation du travail, 289). Chez les paysans, le partage forcé livre les parents âgés à la cupidité cruelle, à l’égoïsme àpre des jeunes, avides d’entrer en jouissance immédiate du champ paternel. La liberté testamentaire, « chez les pauvres, soustrairait les vieux parents aux sévices d’enfants dénaturés ; chez les riches, elle opposeraitun frein aux dérèglements de la jeunesse (1) »

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