Les jeunes gens, se fondant surleur droit denaissance
(Le Play, Organisation de la famille, 89). La liberté de tester permettrait la constitution de ce que Le Play appelle famille-souche, c’est-à-dire une famille dont l'exploitation agricole, industrielle ou commerciale, est affectée par le père au plus capable des enfants, tandis que les autres, dotés par lui (1), s’en vont par
prétendent jouir, dès leur entrée dans la vie, de la richesse créée par leurs aïeux. Ils ne se croient pas obligés de s’en
montrer dignes par le travail et la vertu. Rebelles à l’autorilé des parents, ils s’abandonnent aux appélits sensuels et aux extravagances de la mode» (Organisation de la famille, 81).
« Le droit de succession conféré aux enfants étend au corps
social son influence délélère ; il pervertit particulièrement
ceux qui devraient être le principal espoir de la nation; 1]
habitue la jeunesse riche à croire que la naissance lui donne
le droit de jouir de tous les avantages sociaux, de vivre dans l’oisiveté ou le vice, et de se soustraire à tout devoir envers
la famille et la société. La loi favorise indirectement lessor de ces sentiments et des scandales qui en résultent, si elle
ne laisse point aux parents le pouvoir d'imposer à la jeunesse
le travail, la vertu et l’obéissance. Le père de famille doit. donc transmettre au besoin sa propriété à un citoyen honnête et laborieux plutôt qu'à un fils vicieux et indolent que
les conseils et le bon exemple n’ont pu corriger. Sans doute,
la société est en droit d'exiger que ce dernier ne tombe pas
à sa charge, soil avant soit après la mort du père, et à ce
point de vue d’intérêt public, elle peut réclamer des aliments
pour l’enfant prodigue ou incapable; mais Jà doit s’arrêler
l'obligation imposée au chef de famille : le reste doit être
laissé à son amour et à son expérience » (La réforme sociale en
France, 1, 199-200). Ce sont ces principes qu’observent les
Etats-Unis et l'Angleterre. On sait quelle application en a récemment faile dans son testament le millionnaire américain
Pullmann.
1. La famille «se croit tenue en effet de constituer pourles frères et les sœurs de l’héritier des dots qui permettent à chacun d’eux de se procurer un établissement en rapport avec les habitudes qu'il a contractées au foyer paternel » (Les ouvriers europeens, tome IV, page XL).
le monde à la recherche d’une situation qu'ils se créeront eux-mêmes. Le Play et son école pensent que ce régime prévient la disparition, par le partage, d'un établissement prospère, assure sa direction entre les mains de l'enfant le mieux doué, stimule chez les autres l'esprit d'initiative, de personnalité, d’entreprise, favorise la procréation d'enfants, l’'émigration, la colonisation. Il a permis autrefois le peuplement du Canada et de la Louisiane par les fils de famille. Le partage forcé a fait obstacle à cette fécondité de notre race. « Plus funeste que la corruption de la monarchie absolue, le partage forcé des héritages a détruit les familles souches d’où sortaient nos anciens émigrants, et il a condamné notre race à la stérilité » (Organisation du travail, 494).
Le système de Le Play soulève des objections sérieuses. Le droit égal des enfants à l'héritage paternel les encourage, dit-il, à l’oisiveté! Mais si un seul est investi de la presque totalité de la fortune, sa paresse ne se trouve-t-elle pas fortifiée ? La liberté testamentaire ne soustrairait pas davantage les paysans âgés aux mauvais traitements d'enfants cupides : ils lutteraient pour obtenir la préférence; la menace, au besoin suivie d'effet, serait un moyen d'exercer une pression ; l'hypocrisie en serait un autre.
Mais ces objections, tout comme les idées qu’elles combattent, mettent en relief influence des institutions économiques sur le moral des individus. Et c’est là ce que nous entendons démontrer.
M. de Laveleve a fait remarquer que la propriété privée, dans nos campagnes, suscitant chez les enfants le désir de posséder le bien de leur père, associe en leur esprit l'idée du décès de celui-ci au plaisir d'en hériter. Sile père partage ses biens de son vivant, on ne lui épargne aucune occasion de lui faire sentir qu’il est à charge ; on le délaisse, on le soigne mal, même on l’injurie. Au contraire, « là où les allmenden (propriété collective des habitants de la commune suisse) existent, on ne connaît pas cette situation pénible des vieillards. Les enfants rivalisent de soins à l’égard de leurs parents âgés ; chacun d'eux veille à leur bien-êtreavec amour, jusqu à leur mort, et s'efforce de leur rendre agréables les dernières années de leur vie, car, plus celle-ci se prolonge, plus longtemps ils peuvent jouir de leurs allmenden. On appelle le docteur au moindre dérangement des vieux parents » (de Laveleye, La propriété primitive, 212).
La propriété commune des allmenden produit également cet effet moral de multiplier les mariages précoces. Assurant en outre aux plus pauvres un lot de terre, c'est-à-dire de quoi vivre par leur travail, elle supprime toutes les conséquences fâcheuses de l’aumône : dégradation du caractère, avilissement, paresse entretenue, mendicité de profession, escroqueries de la charité, encouragement aux similations de la misère, hypocrisie.
La propriété commune familiale, en renforçant la puissance paternelle, tend à faire prédominer l'esprit
de tradition. Au contraire, la division de la propriété entre les différents foyers de la même famille, en garantissant l'autonomie des jeunes couples, favorise l'esprit de nouveauté. À la propriété collective de famille, M. de Laveleye attache les plus bienfaisants effets : « Le nombre des crimes et des délits est moindre chez les Slaves méridionaux que dans les autres provinces de l’empire hongro-autrichien, et cela semble provenir de linfluence favorable qu'exerce l’organisation agraire des zadrugas (communautés de famille). Deux causes contribuent à ce résultat. D'abord presque tout le monde a de quoi satisfaire à ses besoins essentiels, et cette grande source de méfaits, la misère, n'apporte qu’un assez faible contingent aux tables de la criminalité. En second lieu, les individus vivant au sein d'une famille nombreuse, sous le regard des leurs, sont contenus par cette surveillance involontaire de tous les instants. Il paraît évident que cette vie de famille doit exercer une action moralisante. Elle developpe la sociabilité... Dans ces communautés de famille, l’attachement aux traditions anciennes se transmet de génération en génération ; elles sont un puissant élément de conservation pour l’ordre social... Ces associations remplissent également un rôle très utile dans l’organisation politique. Elles sont l’intermédiaire entre Findividu et la commune, et servent ainsi d'initiation à la politique du gouvernement local. L'administration de la zadruga ressemble en petit à celle d’unecommune ou d’unesociété anonyme.
Le gospodar remplit des fonctions semblables à celles d’un directeur : il rend compte de sa gestion aux siens, qui délibèrent et exécutent. C'est comme un rudiment de régime parlementaire qui prépare à la pratique des libertés publiques... La vie commune de la zadruga a encore pour effet de développer certaines vertus de l’homme privé, laffection entre les parents, le support mutuel, la discipline volontaire, l'habitude d’agir ensemble pour un même but. On a dit que la famille n’était plus qu’un moyen d’hériter. IL est certain que la succession, suite ordinaire de la perte d’un parent, éveille de mauvais sentiments que le théâtre, le roman et la peinture ont souvent mis en relief. Dans la zadruga, on n’hérite pas. Cha eun ayant droit personnellement à une part du produit, la cupidité n’est pas en lutte contre l'affection du sang, et à la douleur que cause la mort d’un père d’un oucie ne vient point se mêler l’idée d’un héritage à recueillir » (La propriété et ses formes primitives, 475 -4TT).
Examinons en détail l'influence démoralisatrice de notre régime économique.
I permet à trop de gens de demeurer riches en restant désœuvrés., Or on sait de longtemps, que l’oisiveté est mère de tous les vices. Le travail est, au contraire, l’agent le plus sûrement conservateur de la vertu. Une société, où nul ne serait oisif, ignorerait tous les défauts que l’oisiveté fait naître. « Le travail, étant par lui-même le motif d’une vie honnète ef morale, contrebalance la tendance aux plaisirs
vains, et tient éloigné de la corruption dans laquelle l’oisiveté des riches, l’esclavage des misérables et la conquête avaient plongé les nations anciennes » (Minghetti, Rapports de l'économie politique avec la morale et le droit, 208).
Celui qui ne travaille pas cherche les occasions de dépense. Les caprices de la mode et les besoins du luxe aident au gaspillage. La forme moderne du commerce, le grand magasin, surexcite la manie de l'achat ; Zola (Au bonheur des Dames) a décrit admirablement ce pouvoir fascinateur des marchandises entassées à portée-de la main ; les femmes sont dévorées par la fièvre d'acquérir, sans besoin réel, pour le seul plaisir d'acquérir ; cette passion est tant aiguë qu'elle peut aller jusqu’au vol, et mainte honnête femme, qui serait restée honnète, succombe à la kleptomanie ; cette maladie était autrefois très rare ; le grand magasin devientune provocation permanente au vol.
Dépenser beaucoup et ne rien faire, voilà qui n’est pas sans soulever quelques difficultés pratiques : où trouver l'argent? On demandera au Jeu les ressources que l’on ne cherche pas àobtenird’un travail régulier. Aussi voyons-nous foisonner les cercles, les tripots, les loteries, les agences de paris aux courses, et surtout se répandre la pratique du jeu de Bourse. Or, « la pratique usuelle de ces opérations aléatoires (le jeu de Bourse), la disproportion des gains ou des pertes au travail effectué et au service rendu abaissent singulièrement le niveau moral de ceux qui s’y