‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 39 sur 48 · LP · texte numérisé non relu

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livrent » (CI. Jannet, Le Capital au XIX® siècle, 370). Parlant des trusts aux Etats-Unis, le même auteur écrit : «C’est dans l’état des mœurs publiques qu'il faut chercher le secret de la force redoutable des trusts. Nulle part la puissance de l'argent n’est plus grande et son immixtion dans la politique plus prépondérante. Non seulement ces grands capitalistes, que l’on trouve dans les trusts, dominent les législateurs d'Etat ; mais encore ils ont été à même, aux élections présidentielles de novembre 1888, d’écraser l'honnête Cleveland sous la force de l'argent et de fausser par la corruption le suffrage de tout le pays. Ils ont pu faire nommer un Président dans leur dépendance et avoir dans le 50° Congrès une majorité absolument à leur dévotion » (id., 316). On sait qu’il est d’autres pays où certaines Compagnies industrielles et financières ont su acheter des consciences de législateurs.

Des financiers passons aux industriels. Pendant longtemps, les armateurs du Nord de l’Europe pratiquaient la spéculation suivante : lorsqu'un navire était en si mauvais état qu'il devenail impossible de le réparer, le propriétaire, plutôt que de le réformer définitivement et de subir cette perte, l’expédiait avec équipage, mais sans cargaison. £n pleine mer, la maison flottante devenait un cercueil entre deux eaux. Mais Farmateur touchait l'indemnité d'assurance. C'est dans ces dernières années seulement que l'Angleterre à pris des mesures législatives pour mettre fin à cette pratique. D'autre part, les enquêtes

parlementaires, en Belgique, en Angleterre, en France, ont révélé jusqu’à quel point, poussés par la passion de s'enrichir, les patrons ont pressuré la population ouvrière.

Gelle-ci est démoralisée à la fois par l'exemple des hautes classes et par les institutions économiques:

Corrompus par la société, les riches deviennent à leur tour des corrupteurs. Leurs détestables exemples pervertissent la classe laborieuse. M. P. Leroy- Beaulieu le reconnaît : « On accuse les ouvriers à bon droit d’ivrognerie, mais que font sur nos boulevards ces lignes de cafés regorgeant d’oisifs et de buveurs d’absinthe, qui envahissent la chaussée ? On leur reproche de l’inconduite et de l’immoralité. Mais qui nourrit ces courtisanes élégantes, dont le luxe effronté s'étale sur nos promenades et dans nos théâtres et dont les noms sont répétés et prônés avec une sorte de déférence par nos journanx de salon ? On les accuse encore de paresse et de manque d’assiduité aux ateliers. Mais ces légions de promeneurs des boulevards, où sont leursoccupations ?... Ouvrons les yeux et avouons nos fautes. La population ouvrière des grandes villes n’a d'ordinaire devant elle que des exemples corrupleurs » (La question ouvrière, 302).

Quelle est maintenant l'influence du régime économique sur les ouvriers ?

Le travail industriel, par lui-même, imprime un tour particulier à la mentalité de ceux qui lui sont assujettis. Les ouvriers agricoles « travaillent dans

des conditions beaucoup plus salubres que les ouvriers des fabriques.Au lieu d’être parqués dans un espace étroit, au milieu d’une poussière suffocante et du vacarme assourdissant des machines, ils travaillent la plupart du temps en plein air. Enfin, leur travail est beaucoup moins dur, entrecoupé qu'il est de pauses plus où moins longues laissées en partie à leur gré. Ils ne sont pas poursuivis et harcelés par le mouvement incessant et infatigable de la machine et par l’activité dévorante de la vapeur. J'ai eu les années précédentes en Wurtemberg l’oecasion d’entendre des ouvriers de la campagne qui étaient occupés pour la première fois à une machine à battre à vapeur. Le calme ordinaire des habitants du pays Souabe les avait abandonnés et ils récriminaient amèrement contre cet affreux métier en déclarant qu’ils ne le supporteraient pas longtemps » (Ziegler, La question sociale est une question morale, 63-64).

D'une façon générale, le travail industriel produit donc chez ceux qui s’y livrent l'irritabilité.

Plus spécialement, l'industrie repose sur une excessive division du travail. Or, elle présente les inconvénients suivants : — elle réduit l’homme au rôle de rouage mécanique, et enlève ainsi à son travail tout attrait ; — elle abrutit l’ouvrier par l’incessante répétition du même acte machinal (1); — elle

4. € Dans le progrès que fait la division du travail, l’occupation de la majeure partie de ceux qui vivent du travail, c'est-à-dire, de la masse du peuple, se borne à un très petit

nombre d'opérations simples, très souvent à une ou deux... Un homme dont la vie se passe à remplir un pelit nombre

le met à la merci d’un chômage ou d’un renvoi, puisque, en dehors de cette occupation étroitement déterminée, 1l est inapte à faire quoi que ce soit.

On pourrait y remédier par une instruction professionnelle étendue, par une large diminution de la journée de travail permettant d'utiliser les loisirs en récréations morales et culture mentale, par l’affectation successive du même ouvrier à toute la série de (ravaux fragmentaires, par une organisation professionnelle tempérant cette concurrence à laquelle il convient d'attribuer les excès fâcheux de la division du travail (1).

d'opérations simples, dont les effets sont aussi, peut-être, toujours les mêmes, ou à peu près les mêmes, n’a pas lieu de développer son intelligence, ni d'exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement ji'habitude de déployer ou exercer ces facultés, el devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir ; l'engourdissement de ses facul. tés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable, ni d'y prendre part, mais même d’éprouver aucune affection noble, généreuse ou tendre, et, par conséquent, de former aucun jugement un peu juste sur la plupart des devoirs, même’les plus ordinaires, de la vie privée. Quant aux grands intérêts, aux grandes affaires de son pays,ilest également hors d'état d'en juger » (Ad. Smith, Richesse des nations, Liv. V, Ch.1). Il signale comme remède l'instruction populaire. Whately (Introductory lectures of political Economy, Lect. VIII) y ajoute l'éducation morale et religieuse.

4. « Dans une bonne organisation sociale, ces inconvénients, ou disparaîltraient, ou seraient réduits au minimum.

« Le premier remède consiste dans l’éducation et dans l'instruction professionnelle du travailleur : « Aucun enfant, « dit très bienleP. Liberatore (Préncipii di Economica politica,

Sous l’aiguillon de la concurrence, le patron se préoccupe exclusivement de faire des bénéfices; la poursuite du gain accapare toute son attention ; 1l

« p. 81-83), ne devrait être appliqué à un travail mécanique « constant, avant un développement suffisant, non seule- « ment de sa force corporelle, mais aussi de ses forces in- « tellectuelles, particulièrement en ce qui touche la religion « et la morale ». En outre, si l'instruction du travailleur dépasse les subdivisions spéciales d'un travail déterminé, si, avec la connaissance de la profession spéciale à laquelle il doit se vouer, il reçoit encore les notions générales de quelque profession collatérale, son esprit sera plus alerte, moins opprimé en quelque sorte par la monolonie du travail restreint qu'il accomplit, et en cas de modification des procédés industriels, de chômage, il ne sera pas pris au dépourvu et incapable de faire autre chose.

« La limitation de la journée de travail, — non seulement pour les femmes et les enfants,mais encore pour les adultes, — limitation qui laisse à l’ouvrier le moyen d’occuper d’une façon plus morale son corps et son espril,doitêtre considérée comme un correctif indispensable de la division du travail dans l’industrie moderne, et nous verrons plus loin quel est, à cet égard, le devoir du pouvoir public.

« Enfin, suivant l’opinion du P. Liberatore (id.), « l’ou- « vrier ne devrait pas être perpétuellement astreintautravail « fragmentaire dans la confection d’un produit donné, mais « il faudrait autant que 'possible, le faire passer graduelle- « ment par toutes ou par presque toutes les occupations. Le « champ de son aclivité serait ainsi moins limité, et il serait € ainsi affranchi d’une dépendance trop stricte à l'égard du « patron, son habileté plus étendue le mettant à même de « contracter des engagements avec plus de liberté et avec « moins de crainte de la concurrence. »

« Je ferai remarquer que les abus dont nous parlons sont moins l'effet de la division du travail en elle-même, que la conséquence de l’organisation actuelle du travail basée sur l'individualité. Avec le régime corporatif, avec l’association qui règlerait le jeu de la concurrence et garantirait à l’ouvrier, avec la dignité de sa personne, la juste rétribution de

ne s'attache pas à sauvegarder, autant que faire se peut, les mœurs des travailleurs des deux sexes qu'il emploie : « Est-il bien permis de reprocher à tous les ouvriers des manufactures leur inconduite et leur indigence? D'ailleurs, fait-on partout, dans ces établissements, ce qu'il est possible, ce qu'il est même facile de faire pour les y arracher ? À ceux qui me répondraient oui, je dirai non. Quoi! vous mêlez les sexes dans vos ateliers, lorsque d'ordinaire vous pourriez si aisément les séparer. Ignorez-vous done les discours licencieux que ce mélange provoque, les leçons de mauvaises mœurs qui en résultent, même avant l’âge où les sens ont parlé, et les passions entraînantes que vous favorisez dès que leur voix se fait entendre ? Et là où vous séparez les

son travail, ils disparaîtraient.On l’a très bien dit : « L’entrepreneur (Ott, Trailé d'Economie sociale, 1, 168), engagé dans « la lutte de la concurrence et ne pouvant échapper à la « ruine qu'à la condition de vendre moins cher que ses ri- « vaux, ne poursuit qu'un seul but : réduire le plus possible « les frais de production. La division du travail est un des « moyens de cette réduction. I divise donc le travail à l’in- « fini, po ir faire rendre à l'instrument humain tout ce qu'il « peut rendre. Il brisera peut-être cet instrument en l’assu- « jettissant à un tel usage. Il détruira dans son germe « l'agent du travail futur. Que lui importe ? Il est à son point « de vue individuel ; il ne considère que le présent ; il n’a « pas à se préoccuper des conséquences de son procédé tant « que des bras viendront s’offrir à lui, et il sait que delong- « temps ces bras ne manqueront pas. »

« Ce sont là les résultats du régime ou plutôt de l’anarchie individualiste, qui seraient impossibles avec un régime corporalif bien conçu » (Le P. de Pascal, Philosophie morale et sociale, IT, p. 398 et suiv).

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sexes, croyez-vous avoir tout fait ? Dans les ateliers où se trouvent des jeunes filles, imposez-vous la décence ? le cynisme du langage, la jalousie qu'inspire l'innocence à celles qui l'ont déjà perdue, ne sont-ils pas autant de causes de corruption que vous voyez et que vous n'empêchez pas ? » (Villermé, Tableau de l'état des ouvriers, 11, 51). « Beaucoup de nos maîtres de manufacture, je pourrais direla plupart, ne s’occupent nides sentiments,ni des mœurs, ni du sort de leurs ouvriers, et ne les regardent que comme de simples machines à produire » (id., 59). (J'ai vu, dans une filature de Saint-Quentin, les deux seuls cabinets de l'établissement où l'on devrait être le plus caché à tout regard, n'être séparés l’un de l’autre que par une mince et vieille cloison en planchesdisjointes, à laquelle il y avait des trous à passer plus que la jambe ! Mais j'ai vu des dispositions bien plus offensantes encore pour les mœurs dans une grande manufacture de l’industrie cotonnière à Gand, que j'ai visitée en 1837, avec M. le D' Houdet, professeur à l’université de cette ville. Les détails en sont trop repoussants pour être décrits » (id., 60, note 1). « Les maîtres... n’ont-ils aucun reproche à se faire ? A-t-il bien le droit de se plaindre de l’ingratitude, de la haine même de ses ouvriers, celui qui ne s’informe jamais de leur position, de leur santé, de celle deleur femme et de leurs enfants ? Celui qui, lorsque la maladie vient les atteindre, les abandonne complètement, et les remplace aussitôt par d’autres, sans leur réser-

ver leur emploi ou leur métier pour le temps où ils pourront le reprendre? Celui qui saisit la première: occasion pour ne plus donner d'ouvrage au vieil. lard dont le bras devient faible, la main moins habile et le travail plus lent, et cela justement à, l’époque de la vie où il aurait besoin de gagner davantage? » (id., 57).

Le régime de la concurrence, voilà le vrai coupable : chez le patron, il produit l'indifférence, l’égoiïsme ; chez l’ouvrier, la fatigue excessive, la licence des mœurs ; entre l’un et l’autre, l’antagonisme, les rancunes, la haine, la guerre. Celle-ci se raduit par la grève. Or, l’usage de cet arme ne laisse pas que de coûter fort cher, même au vainqueur. On évalue à 800 millions de francs, c’est-àdire de quoi procurer l’aisance à 160.000 familles, les pertes occasionnées par la grève des mineurs anglais de 1893 (Novicow, Les gaspillages dans les sociêtés modernes, 73). Aux Etats-Unis, les grèves ont fait perdre, de 1881 à 1886, 235 millions aux ouvriers et 191 aux patrons (id.). Et, cependant, les intéressés ne peuvent pas se dispenser de recourir à ce moyen. Habilement manié, 1l a toujours procuré à la classe ouvrière des améliorations sensibles; parfois même celles-ci ont été accordées spontanément par la simple crainte que les patrons éprouvaient de la grève possible. Et, cependant, on ne peut nier que si les résultats poursuivis et obtenus par la grève pouvaient être atteints sans que l'on y eut recours, un grand progrès serait réalisé. Mais,

dans l’organisation économique actuelle, l'ouvrier n’a pas d'autre procédé de rendre sasituation moins pénible. Evidemment, il serait bon de supprimer les grèves. Mais il faudrait pour cela supprimer l'organisation économique qui les rend nécessaires.

La concurrence produit d’autres effets déplorables : 4° jusqu’à l’intervention de lois protectrices, exploitation odieuse des femmes et des enfants ; maintenant encore, trop peu de pays ont fait appel à la puissance du législateur et, là où les pouvoirs publics sont intervenus, non seulement les textes présentent des lacunes, mais encore les industriels savent se dérober aux exigences de la loi (1) ; 2° falsification des marchaadises en vue de vendre meilleur marché ; le consommateur est ainsi empoisonné ou volé ; 3° phénomènes de surproduction, entraïnant des crises industrielles, des faillites manufacturières, ouvriers jetés en masse sur le pavé, chômage, misère ; 4° destruction volontaire de produits, par suile de la surproduction, ou en vue d’amener une hausse de prix ; 5° concentration des capitaux en quelques mains, grands magasins, grande propriété, haute finance, drainage des capitaux, agiotage et constitution de deux classes, l’une tou-

1. Dans son livre récent sur La Sicile, M. G. Vuillier a retracé dans un récit émouvant le régime de travail impusé aux enfants de 6 à 10 ans, que les mines de soufre emploient. Menés à coups de trique par les surveillants, ils travaillent 10 heures par jour dans les solfatares et gagnent autant de sous qu’ils ont d'années.

jours plus riche et moins nombreuse, l’autre toujours plus nombreuse et plus pauvre.

Le P. de Pascal (Philosophie morale et sociale, K, 402 et suiv.) et M. Jay (Cours de législation industrielle professé en 1896-1897 à la Faculté de Droit de Paris) estiment que la concurrence ne peut être utile et bienfaisante qu’à trois conditions: si elle ne cause pas l'insécurité de la vie, si elle ne permet pas l’enrichissement des uns parla ruine desautres, si elle est loyale et juste. Aucune de ces trois conditions n’est présentement remplie.

Insistons plus particulièrement sur une triple conséquence de la concurrence relativement à la classe ouvrière : travail excessif et ivrognerie, salaires insuffisants et misère, dissolution de la famille.

La journée de travail trop longue entraîne une fatigue trop grande. Cet excès de dépense physique pousse l'ouvrier à chercher dans la boisson une excitation factice. Or, l'ivresse est rendue plus dangereuse par la mauvaise qualité des liquides que les industriels livrent à la consommation ouvrière. Ce poison, qu'est l'alcool, constitue le pire excitateur des sentiments violents, des mauvais traitements conjugaux, des luttes du trottoir, de la sauvagerie de la rue ou du foyer (1). L’alcolisme est, avec la

4. «Il est donc licite de se demander si les ravages de l’alcoolisme, loin d’être le seul effet d’un vice populaire, ne sont pas en premier lieu le fruit de la rapacité de quelques gros bourgeois » (Leyret, En pleinifaubourg, 74).

misère, la eause principale du suicide. C'est un agent actif de folie, de criminalité ; les enfants rachitiques et serofuleux naissent de parents alcooliques. Ce vice ruine la santé physique, intellectuelle et morale de l'individu, transforme la famille en un enfer et compromet l'avenir de la race.

Cependant il ne cesse de s’étendre : en 1880, en France, il y avait 356.000 débits ; en 1892, 430.000; en 1830, 1 débit par 130 habit. ; en 1894, 1 par 84 hab. Marseille a 500 écoles et 4.000 cabarets. Dans certaines rues de Rouen, on compte 50 débits d’eaude-vie sur 100 maisons. En 1850, la France absorbait 1 litre 46 d’alcool pur par habitant ; en 1880, 21.84 ; en 1892, 4 1. 56 d'alcool pur, c’est-à-dire 11 1. 46 d’eau-de-vie au titre moyen de 40 degrés. En 1880, la France consommait annuellement 18.000 hectol. d’absinthe. En 1893, 108.000 hectol. En 1896, 125.000. Or, l’absinthe est composée d’alcools 10 fois plus nuisibles que les alcools ordinaires.

En tout ceci apparaît nécessaire et urgente une réforme plus sociale qu'individuelle, par la réduction des heures de travail, la culture intellectuelle et morale des ouvriers pendant leurs heures accrues de loisir, la reconstitution du foyer grâce au repos dominical, la moralisation due à l’influence religieuse, et ces simples remèdes matériels : monopole de la rectification de l'alcool et limitation du nombre des débits. On a pu déjà mesurer les effets heureux de cette action législative. En Angleterre, en 1859, la consommation d'alcool était de 21. 86 par habit. et

par an ; en 1892, de 2 1. 70 ; et, depuis 25 ans, le nombre des débits a passé de 25.000 à 19.000 En Suède, la consommation de l'alcool a diminué de moitié. Aussi, avait-on pris dans ces deux pays des mesures législatives restreignant le commerce des boissons alcooliques et dégrevant les boissons alcooliques, thé, caté, etc.

L'égoïsme patronal, aiguisé par la nécessité de la concurrence, ne pousse pas seulement à exiger de l’ouvrier un travail excessif, mais à lui payer des salaires de famine. « Si l’on retranche les lLisserands et les simples journaliers, dont la plupart sont si mal rétribués, le salaire moyen des travailleurs qui font le sujet de mes recherches, est d'environ 2 fr. pour l’homme, 1 fr. pour la femme, 45 cent. pour l'enfant de 8 à 12 ans, et 75 c. pour celui de 13 à 16 » (Villermé, Tableau de l’état des ouvriers, 1840, I, 11). « La proportion des ouvriers quine gagnent pas assez pour se procurer le strict nécessaire ou ce que l’on regarde comme tel, varie suivant les industries, leur état de prospérité ou de détresse et suivant les pays oules localités. Un filateurde Rouen a trouvé en 1831, époque d’une crise marquée par l'abaissement des salaires, que les 6/10 de ses ouvriers, ou 61 sur 400, supposés continuellement employés alors dans sa filature de coton, ne gagnaient pas, chacun en particulier, le strict nécessaire dont il s’agit » (id., Il, 17). Aujourd’hui encore, le plus grand nombre des ouvriers ne gagne pas suffisam-

ment pour élever toute une famille.

Quel est en effet le coût de la vie ouvrière ?

Le logement est, au minimum, à Paris, pour une seule chambre, de 400 à 150 fr. ; une chambre et un cabinet, de 150 à 200fr. ; deux chambres et une cuisine, 200 à 300. En garni, de 200 à 400 fr., un simple cabinet; et beaucoup,pour une somme relativement élevée, couchent en chambrée. Pour qu'une personne puisse vivre de son travail, M. d’Haussonville (Misère et remèdes, 214) estime qu'il lui faut au moins de 850 à 1200 fr., et il décompose ainsi ce budget :

Logement 100 à 150fr.

Nourriture, 550 750 Vêtement , 100 150

Dépenses diverses (chauffage, éclairage, blanchissage, menus plaisirs) 100 150

850 fr. à 1200 fr.

Ce qui suppose un salaire quotidien de 2fr.75 à 4 fr. pendant 300 jours de l’année.

Que feront donc ceux, et ils sont légion, qui, ayant charge de famille, gagnent seulement de 3 à 5 fr. par jour ? Ceux qui sont atteints par le chômage ou la maladie ? Et ces ouvrières de laiguille, qui, obligées de vivre de leur travail, gagnent pour la plupart de 1 à 2 fr. par jour? En 1873, M. P. Leroy-Beaulieu estimait à 15.000 le nombre des femmes dont le salaire quotidien variait entre 1 fr. | et 1 fr. 50. Il est vrai que Bebel, le grand industriel

allemand qui fait partie du triumoirat gouvernant le parti marxiste, répondait qu’ « à 9 heures du soir, 1] y a encore des hommes dans les rues de Berlin ». Ce n’est pas seulement la femme qui, pour améliorer son budget se prostitue spontanément, ce sont aussi les parents qui parfois, acculés aux pires extrémités par la misère, prostituent leur fille (V. l'Echo de Paris, 12 janvier 1897, art. sur le sauvetage de l'enfance). La misère produite par les salaires insuffisants, élève à la fois la mortalité infantile et les naissances illégitimes. « La vitalité de l’enfance surtout est dominée à un dégré inouï par le bien être des familles. La misère peut laisser succomber jusqu’à 90 et plus pour 100 de ces enfants avant la cinquième année, tandis que l’aisance intelligente et soigneuse peut en élever 90 et plus » (Dictionn. encycl. des sc. médic., art. Mésologie, par le D’ Bertillon, 2° série, t. VII, p. 251). Sur le second point, M. de Greef (Les lois sociologiques, 108 el suiv.) donne des chiffres intéressants. Pour le Hainaut, région minière et industrielle, les naissances illégitimes s’élevaient à 8,94 p. 100 dans la période 1861-1870, et les salaires étaient de 2 fr. 62. Ce tant pour cent se réduit à 8,32 dans la période 1871-80, pendant laquelle les salaires montèrent à 5 fr. 39, et à 8,28 en 1872-74, années pendant lesquelles les salaires dépassèrent 3 fr. 39. La période 1881-89 est marquée par une crise de l’industrie charbonnière etun abaissement des salaires qui descendent à 3 fr.: le tant pour cent des naissances illégitimes monte

aussitôt à 10,74. En 1890, les salaires montent à 3 fr. 69, les naissances illégitimes descendent à 10,44 p. 100.

La rapacité du propriétarre accroît cette misère et cette immoralité que la rapacité du patron a fait naître : « le loyer pour le travailleur est souvent la cause du désordre dans le ménage... L'impossibilité de trouver un logement d’un prix possible, la rapacité et les prétentions de certains propriétaires, sont la cause souvent, très souvent, de découragements incroyables, de haines implacables, et la base de misères effrayantes et d’avilissements honteux. Pour avoir son terme, l’ouvrière se prostitue, la femme mariée trompe son mari, la mère de famille se déshonore, le mari descend au sublimisme (1) » (D. Poulot, Le sublime ou le travailleur, 1872, 2° édit., p. 47). « On peut dire que le loyer prend au salaire du travailleur 30 p.100. L'ouvrier qui fait 300 jours en moyenne à 4 fr., soit 1200 fr., pour peu qu’il ait un ou deux enfants, ne sera guère à l’aise dans les logements de 3 à 400 fr. Le logement du travailleur ne devrait pas varier entre 10 et 12 p. 100 de la moyenne ci-dessus. Si le fardeau se trouvait ainsi diminué, nous trouverions qu’il serait encore assez lourd ». (id., 48). On sait au contraire que, dans une famille bourgeoise, le loyer varie, à Paris, entre le 6° et le 8° du revenu. La proportion du loyer, dans notre société, est donc d’autant plus forte que les ressources du locataire sont moindres. Et que sont

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