‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 5 sur 48 · AA · texte numérisé non relu

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morale,sur lequel j'ai raisouné dans tous mes écrits, et que j'ai développé dans ce dernier (lEmile) avec toute la clarté dont j'étais capable, est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre ; qu’il n'y a point de perversion originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits... J’ai montré que tous les vices qu’on impute au cœur hbümain ne lui sont point naturels. » (Lettre à M. de Beaumont). « L'état de réflexion est un état contre nature, et l’homme qui médite est un animal dépravé.…. Eh ! quand vous ne penseriez pas, où serait le mal? L'imbécillité n’est pas un si grand malheur, et ce fut un être bienfaisant qui le premier suggéra à un habitant des rives de l’Orénoque l’usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originels » (Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes).« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » (Contrat social, TL, 1). « Tout est bien. sortant des mains de l’Auteur des choses,tout dégénère entre les mains de l’homme « (Emile, livre D). « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, car on ne peut être à la fois homme etcitoyen » (id.). « La dépendance des choses, qui est de la nature, ne nuit point à la liberté et n’engendre point de vices, tandis que la dépendance des hommes, qui est de la société, est désordonnée et engendre tous les vices » (id., livre Il). L’£mile «est

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un ouvrage assez philosophique sur ce principe avancé par d’autres écrits, que l’homme est naturellement bon » (Lettre à Philiber Cramer, 13 oct., 1764). « Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ; il n’y a point de perversion originelle dans le cœur humain ; il ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il est entré » (Æmile, liv. ID). « Nos passions naturelles sont très bornées : elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver.Toutes celles qui nous subjugent et nous détruisent, nous viennent d’ailleurs; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice » (id., lv. IV).

Cet état de vertu, de bonheur et de liberté, l’homme l’a connu au début des âges. C'est l’état de nature. Il Q n’a peut-être pas existé », et cependant « il est nécessaire d’en avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ». (Discours sur l’origine de l'inégalité, Préambule). Rousseau n'hésite donc pas. Il n’est pas certain que l’état de nature ait existé. Mais il a dû exister. Et l’on peut en donner « des notions Justes ». Et cela même est nécessaire « pour bien juger de notre état présent. » Voilà donc l’auteur créant de toutes pièces cet état de nature, déroulant le roman de la genèse humaine. Il nous en fait un tableau enthousiaste. Les hommes vivaient dans les bois, isolés, et dans une €on-,

dition voisine des animaux. Jls n'avaient à pourvoir

qu'à un nombre restreint de besoins physiques. Il n’y avait entre les sexes que les rapports nécessités par des accouplements fortuits. Alors les hommes connaissaient la paix et l'innocence. Ignorant le mal, ils ne pouvaient le faire. Vivant isolés, ils ne pouvaient opprimer leurs semblables. Les désirs de chaque homme « ne passent pas ses besoins physiques ; les seuls biens qu’il connaisse dans l’univers sont la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls maux qu'il craigne sont la douleur et la faim » (1). « La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle », fournit en abondance de quoi satisfaire ses besoins. Habitué aux intempéries, son corps acquiert une vigueur remarquable que nous ne connaissons pas. Les bêtes féroces ne constituaient pas un danger : Qil ne paraît pas qu'aucun animal fasse naturellement la guerre à l’homme hors le cas de sa propre défense ou d’une extrème faim, ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu'une espèce est destinée par la nature à servir de pâture à l’autre ». La vieillesse? Ils la sentent à peine, car « la vie sauvage éloigne d’eux la goutte et les rhumatismes » ; «ils s’éteignent, sans

1. Voltaire écrivait à Rousseau à propos de ce Discours : « J'ai reçu votre nouveau livre contre le genre humain; je vous en remercie. On n’ä jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que jen ai perdu l’habilude, je sais malheurcusement qu'il est impossible de la reprerdre, et je laisse celle allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi ».

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qu'on s’aperçoive qu'ils cessent d’être, et presque sans s'en apercevoir eux-mêmes ». Les maladies ? Mais en vérité 1ls les ignorent! C’est un produit de la civilisation, et l'on peut « croire que l'on ferait aisément l’histoire des maladies humaines en suivant celles des sociétés civiles ».

Cet état de sauvagerie primitive n’est pas un état de société, mais d'isolement. Aussi, tout en reconnaissant à l’homme la perfectibilité, ne s’expliquet-il pas le développement de cette faculté ; elle suppose l'augmentation de la pensée; or, le langage est l'agent le plus actif de multiplication des idées ; mais comment comprendre, en dehors de l’état social, l’invention du langage ? « Les hommes n’ayant nulle correspondance entre eux, ni aucun besoin d’en avoir, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas indispensable ». Il imagine bien ce qu'il appelle « le cri de: la nature », une sorte de son inarticulé, que les hommes auraient pu varier el perfectionner lorsque, devenus plus nombreux, leurs communications seraient devenues plus fréquentes. Mais il voit à cette élaboration du langage tant d'obstacles, qu'il conclut : « Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, et convaincu de l’impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s’établir par des moyens purement humains, Je laisse à qui voudra l’entreprendre la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée à l’institution des langues,

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