‹ La Question Sociale Est-elle Une Question MoraleChapitre 6 sur 48 · PART · texte numérisé non relu

PART

ou des langues déjà inventées à l'établissement de la société ».

Moralement, l’homme primitif est doué de pitié. La pitié, dit Rousseau, « est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion ». Or, « de celte seule qualité découlent toutes les vertus sociales », générosité, clémence, humanité, bienveillance, amitié. Dans l’état de nature, l’homme s’identifie avec la douleur de son semblable et l’éprouve ; au contraire, « la raison engendre l’amour-propre, et la réflexion le fortifie; c’est elle qui replie l’homme sur lui-même ; c’est elle qui le sépare de tout ce qui le gène et l’afflige ». Ce sentiment naturel de pitié, « modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ; c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix ». Chez les sauvages, l’amour n’est qu’un besoin physique indifféremment satisfait par toute femme ; le moral de l’amour, « qui détermine le désir général du sexe et le fixe sur un seul objet exclusivement. est un sentiment factice né de l’usage de la société », et duquel naissent les rivalités, les jalousies, les tortures de l'âme, les disputes sanglantes. « C’est donc une chose incontestable que l'amour même, ainsi que toutes les autres passions, n’a acquis que dans

la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes ».

Dans cet état de nature, il y a peu d’inégalité entre les hommes, les différences qui les séparent aujourd'hui étant dues presque toutes à la diversité de culture et d'éducation. Et, à supposer l'inégalité naturelle considérable, « quel avantage les plus favorisés en tireraient-ils au préjudice des autres dans un état de choses qui n'admettrait presque aucune sorte de relations entre eux? » L'inégalité est donc presque exclusivement l’œuvre de la société, et ses effets funestes sont exclusivement son œuvre.

L'état de sauvagerie présente la transition entre cet état de nature et nos sociétés. Les vices et l’inégalité commencent à paraître. Néanmoins il existe une large réserve non entamée de simplicité et de vertus : « L'exemple des sauvages, qu’on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde. »

Comment donc les hommes en ont-ils pu sortir ? Par l'institution de la propriété privée : « Le premier qui,ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Mais cette idée de propriété elle-même ne se forma pas brusquement. Comment y est-on parvenu ? Les hommes, par la chasse et la pêche, sentirent la supériorité de leur espèce sur les animaux. De là bientôt le désir orgueilleux de supériorité individuelle.

Lo) LE

Puis l'expérience montra à chacun que, dans certains cas, l’existence d’un intérêt commun lui assurait le concours de ses semblables. J1s s’unissaient alors temporairement en troupeau. De là, l'idée rudimentaire d'engagements mutuels. Ce commerce devint plus fréquent, les familles s’établirent, avec elle la propriété, les sentiments du cœur, le langage, les rivalités, les vengeances. les luttes, l’invention de la métallurgie et de l’agriculture. Alors, « l'égalité disparut, la propriété (individuelle) s’introduisit, le travail devint nécessaire, etles vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons ». On vit naître les gouvernements et les lois, les classes, les guerres, les impôts, les vices, le despotisme et les révolutions.

La disposition de l'état de nature n'est pas suffisamment expliquée. Le besoin de domination individuelle ne pouvait s'exercer que dans un groupe, et Rousseau suppose la formation de ce groupe due à l’existence d’un intérêt commun. Mais pourquoi cet intérêt commun n’apparaît-il pas tout au début de l'humanité? Et, s’il n’est perçu que plus tard, quoi donc a pu le faire naître ? On suppose une chasse exigeant la collaboration de plusieurs hommes. Mais, dès l’origine, ces hommes ne peuvent vivre que de chasse. Pourquoi cette collaboration cynégétique n’apparaît-elle pas dès l’origine? Puis, une collaboration n’est supposable qu'entre indivi-

22 HO} pre

dus susceptibles d'être rapprochés par une inclination mutuelle; on ne l’imagine pas entre individus que la nature a faits solitaires, et par suite outillés pour demeurer dans l’isolement; mais si les individus sont mus les uns vers les autres par cette sympathie fondamentale, commentont-ils pu y résister, et comment, lorsqu'ils y cèdent, peut-on prétendre qu'ils violent leur constitution native?

L'apparition de l'inégalité non plus n’est guère justifiée. Même la supposition de l'égalité primitive est aussi peu prouvée que vraisemblable. Jean-Jacques écrit : « L'inégalité, étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et du progrès de l'esprit hamain. » Or, dans l’état de nature, linégalité existait tout autant pour le moins que dans l'état de civilisation, avec celte différence que, dans le premier état, elle avait pour mesure la force physique, dans le second, la force mentale. À cet égard, c’est déjà un progrès. Mais ilen estun autre: le développement de la civilisation a pour effet de la diriger vers une moindre inégalité intellectuelle par une tendance constante à accorder aux classes inférieures plus de loisir et plus de culture. Cela, les anarchistes l'ont très bien vu,lorsque, dans leur société individualiste à l’extrème, ils disent qu'il y aura égalité entre les hommes et diversité entre eux. C’est en effet en variété mentale que l'inégalité antique peut se transformer ; une société, égalitaire

au point de vue économique et social, peut n'être

pas une société d'êtres identiques; des individus, de force physique et mentale à peu près égale, peuvent être des individus très différents les uns des autres : ils peuvent manifesler une variété infinie dans le mode de sentir, de penser, et d'exprimer des sentiments.

Quoi qu’il en soit, d'après Rousseau, par l’apparition des sociétés, la déchéance humaine est consommée. Le développement de ces sociétés va l’accentuer plus encore. Ge ne sont pas seulement les gouvernements et les lois qui asservissent les individus, ce sont aussi leurs travaux intellectuels et leurs raffinements d'art. Leurs liens deviennent plus sûrs parce qu’ils cessent de les sentir. « Tandis que les gouvernements et les lois pourvoient à la sûreté et au bien être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblent créés, leur font aimer leur eselavage, et en font ce qu'on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes, les sciences et les arts les ont affermis... Les princes voient avec plaisir le goût des arts agréables et des superfluités, ils sa- vent bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge... Quel Joug imposerait-on à des hommes qui n’ont rien ? qui, comme les sauvages de l'Amérique, vont tout nus et ne vivent que du produit de leur chasse ?.…..

Avant que l’art eût façonné nos manières et apprisà nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles, et la différence des procédés annonçait au premier coup d'œil celle des caractères. » Au contraire, « dans ce troupeau qu'on appelle société, plus d’amitiés sincères, plus d'estime réelle, plus de confiance fondée. Les soupçons, les outrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme de politesse. Lei l'effet est certain, la dépravation est réelle, et nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. » (Discours sur les arts, les sciences et les lettres). Faisant alors appel à l’histoire, 1l oppose les décadences brillamment raffinées et corrompues de la Grèce, de Rome, de Constantinople, de la Chine, aux mœurs rudes, mais vertueuses, des premiers Perses, des Scythes et des Germains. « Le luxe, la dissolution et l’esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l’heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés. » — « Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse aux mains de ses enfants ; que tous les secrets qu’elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit, et que la peine que vous trouvez à vous instruire u’est pas le moindre de ses bienfaits. » — « L’astronomie est née de la superstition ; lélo-

Page 1