‹ La question sociale est-elle une question morale? [microform]Chapitre 11 sur 32 · Changez le inonde, nous dit le socialisme, et du même · texte numérisé non relu

Changez le inonde, nous dit le socialisme, et du même

coup vous Langerez aussi les hommes. Ma,s le monde

•ne peut changer si les hommes ne commencent d'abord par se îranlLmer sous rinfluence de ces deux facteurs .deaux : Vhonneur et le devoir». (Ziegler, La itu,U,on sociale est une question morale, p. 48.)

connaître Tétat du marché^ de ruser et d'attendre, d'étudier et d'apprendre, et enseigne qu'aux meilleurs désirs il est des obstacles dus à la résistance des choses et qu'il ne suffit pas d aspirer au mieux pour le créer soudainement. Si, chez nous, la pratique grossière du Syndicat ne remplit pas si parfaitement cet objet, elle y tend rudimentairement

tout au moins. La forte discipline allemande, qui règne dans les partis avancés, opère dans une certaine mesure cette rénovation des individus. Ailleurs, comme en Suisse et aux Etats-Unis, c'est la pratique de gouvernements libres, presque de gouvernement direct là où le référendum est appliqué, qui permet d'approcher de ce résultat. Mais partout ce n'est que réforme extérieure, partielle et lente, partout il manque ce renouveau intérieur, cette totale refonte du moi, courbé sous le souffle puissant de la morale chrétienne, remanié par Tardeur de ce feu intime que déchaîne la foi profonde. C'est là, la lacune. C'est là, le progrès nécessaire. Est-il possible ? Sommes-nous doués de liberté?

Nous arrivons ainsi à nous demander quelle conception nous devons nous faire de la nature de

rhomme : si elle est spontanément modifiable, et ce qu'originellement elle peut être.

Ayant démontré la nécessité pour chacun de nous d'une réforme voulue par nous, la question s*est

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posée de savoir s'il nous était possible de Taccomplir. Sommes-nous le produit, non plus de ce déterminisme extérieur dû au milieu où nous vivons, mais de ce déterminisme intérieur dû au milieu, psychique dont notre moi serait la résultante ? La possibilité de devenir meilleurs par nos personnels efforts suppose que nous sommes doués de liberté.

Evidemment, il est impossible de traiter ici ce

grave et difficile problème avec toute l'ampleur qu'if exige. Mais le sujet étudié réclame que du moins il en soit tracé une hâtive esquisse.

Voici les arguments du déterminisme, et la réplique qu'ils appellent :

1<» Connaissant le caractère d'un homme, on peut

prévoir ses actes. — Rien de moins certain ; on se

trompera très souvent. De plus, la question est de savoir si ce caractère n'a pas été fait librement.

2° La statistique prouve que certaines actions se produisent régulièrement sous l'influence de certaines lois. — La statistique constate aussi des irrégularités : elles peuvent être dues à l'action de la liberté. D'ailleurs la statistique ne concerne que des

résultats moyens et généraux : dans chaque cas particulier, la question de la liberté reste entière. La constance dans la statistique prouve la résistance de la liberté à ces influences.

3' La loi de la conservation de Ténergie serait violée si la liberté pouvait produire un acte qui ne

serait pas nécessité par des actes antérieurs. — Cette loi s'applique en mécanique et en physique : or,

dans le premier cas, elle concerne des éléments supposés inertes, et. dans le second, des forces physiques ou chimiques que personne ne prétend douées de liberté. Mais elle n'est pas démontrée pour les

êtres vivants.

4° La nature est soumise à la loi rigoureuse de causalité : un acte libre, en se soustrayant au déterminisme universel, serait un miracle. — Mais, ici, il y a une cause : la volonté libre du moi. La liberté ne fait donc pas échec à la causalité. — Instance : l'existence de la liberté rendrait la science impossible. — Réponse : nullement, car toutes les lois de la nature ont un caractère hypothétique, et non catégorique. « La science ne dit jamais : A sera donné, donc B sera donné. Mais elle dit : si A est donné, B

sera donné ». (Rabier, Psychologie, S46). Il suffira

donc aux savants d'étudier les phénomènes en faisant abstraction des causes perturbatrices. Ils n'ont d'ailleurs jamais fait autrement. « Que l'effort de ma main pesant sur la balance soit libre ou ne le soit pas, qu'importe au physicien qui étudie les lois de

la pesanteur? » (id).

5° Argument leibnitzien : ou l'acte voulu n'est pas déterminé par des motifs, et alors c'est une décision aveugle dénuée d'intelligence et de moralité; ou cet acte n'est pas le produit du hasard, et alors il faut qu'il s'explique par un motif nécessitant.— Réponse : le motif est la condition de l'acte de volonté, en ce

sens qu'il indique une direction possible, mais il

n'en nécessite pas le choix; il est cause occasion-

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nelle et non cause efficiente. — 1'^ instance : à ridée se joint une inclination, un motif, un mobile.

— Réponse : il faudrait prouver que la volonté obéit toujours au mobile le plus fort. — 2*^ instance : oui,

la volonté lui obéit toujours. — Réponse : il n'en

est rien ; video meliora prohoque, détériora seqiior. On n'incline donc pas vers ce qui est vu le meilleur par la pensée. Leibnitz prétend que du moins Ton incline vers ce qui est senti comme tel. Mais on ne peut le prouver, car il n'y a pas de mesure de la force des sentiments; aussi ne peut-on jamais prévoir quel mobile, étant le plus fort, l'emportera.

A cette argumentation, empruntée à M. Rabier, j'ajoute la remarque suivante : les déterministes disent toujours : si telle solution a été admise, c'est qu'un mobile plus fort l'inspirait. Mais ils ne peuvent constater la plus grande force du mobile que par la solution admise. Or, c'est une pétition de

principes. La question est de savoir si la solution

est intervenue parce que le mobile était le plus fort, ou s'il est le plus fort parce que la volonté a voulu cette solution ; et la preuve est impossible en fait, puisque Ton ne connaît la force du mobile qu'après la solution intervenue. Par conséquent, dire que le mobile le plus fort l'emporte toujours, c'est affirmer

ce qu'il s'agit de prouver. C'est démontrer la question par la question.

Le déterminisme n'étant pas démontré, la liberté est possible. Est-elle réelle?

11 est nécessaire qu'elle le soit: — i° preuve par

ft

l'idée du devoir : nous avons le devoir de diriger notre activité vers le bien absolu, et ce devoir n'est pas seulement un idéal désirable, mais une réalité qui nous oblige par un impératif catégorique. Je dois. Donc je puis. Et il n'y a pas de pouvoir, s'il n'y a pas de liberté. — 2" Preuve par l'idée de bien moral : « dans ledéterminisne, tout est bien naturel... (Rabier, id.y 561) ; il n'y a plus de place pour le bien proprement moral, c'est-à-dire pour un bien dont nous serions, à quelque degré, les auteurset les créateurs, dont nous aurions, dans une

mesure quelconque, la responsabilité et le mérite »

(562). — 3° Preuve par les peines et récompenses : s'il n'y a plus de liberté, les idées de mérite et démérite demeurent sans fondement. La conséquence est la disparition de toute peine intérieure et de toute peine sociale; plus de peine intérieure, nous pourrons éprouver « de la douleur et de la tristesse, non

du remords ou du repentir » (id. S62) ; plus de peine sociale ; celle-ci, acte de défense, de correction et d'intimidation, pourra être utile, mais elle

sera injuste. — 4^ Enfin, si nous n'étions pas libres, nous ne pourrions pas toujours parvenir à la vérité scientifique (i); parfois, en effet, elle se trouve en

conflit avec nos intérêts ou nos passions ; l'influence

prépondérante de ces mobiles serait susceptible de

fausser notre jugement, d'adultérer notre raison,

de voiler notre pensée ; l'objet de notre volonté libre est ici de rompre le charme malsain en lequel

(1) M. Rabier n'admet pas cette preuve.

nous retient la fée du mal, et, par Ténergie de nos

efforts, de rompre les entraves, de trancher ces liens qui interdisent à notre intelligence de prendre son essor,

Non seulement il est nécessaire que la liberté soit réelle, mais encore il est vrai qu'elle l'est.

Cela résulte de l'expérience intime que nous avons de notre liberté.

Objection : la conscience ne peut pas nous affirmer que des résolutions, autres que celle qui a été prise, étaient possibles, caria conscience ne perçoit que ce qui est présentement et non ce qui n'est pas encore ; elle perçoit le présent réel, et non le futur possible. — Réponse : nous n'avons pas conscience de l'acte possible, mais d'une force actuelle rendant

possible cet acte. Tous les hommes ont la conviction qu'ils sont libres. — Instance : cette croyance à notre liberté est une illusion due à l'ignorance des

motifs qui nousfont agir(ex. deBayle, la girouette). — Réplique : c'estcette explication qui est illusoire ; si elle était vraie, nous devrions nous sentir d'autant

plus libres que nous ignorons d'avantage les raisons

pour lesquelles nous avons consenti à agir; or, au contraire, nous avons d'autant plus conscience de notre liberté que nous avons plus de connaissance de motifs de notre décision ; d'après l'exemple delà girouette, nousdevrionsd'autantplus percevoir notre liberté que nous nous laissons aller davantage aux

impulsions qui nous poussent ; or, notre conscience

de la liberté est d'autant plus vive que nous résistons davantage à ces impulsions.

La thèse du déterminisme ainsi éliminée par la

thèse de la liberté, nous porterons à la première un coup définitif en ia conciliant avec la seconde, puisque, par son accord avec celle-ci, son opposition perd toute raison d'être.

M. Fouillée (V. La liberté et le déterminisme) a résolu le problème par la théorie des idées-forces. Toute idée est une force agissante; elle imprime son action à tout notre organisme psychique ou

physique ; nous ne pouvons avoir l'idée d'un mouvement sans que ce mouvement ne soit esquissé cérébralement tout au moins ; tout concept, par cela seul que nous le formulons en nous, tend à se réaliser hors de nous. Dès lors, notre liberté résulte de ce que nous en avons l'idée. Nous croyant libres, nous agissons comme si nous étions libres, et par là

même nous le devenons vraiment. Ainsi, le jeu du déterminisme fait naître l'indétermination.

Mais nous irons plus loin. Cette théorie synthétique ne dépaSSe paS le monde des apparences;.

elle envisage etrésoud le problème en se plaçant et en demeurant au point de vue purement phénoménal. Or les phénomènes ne sont qu'illusions, elle déterminisme est l'illusion que ces illusions produisent. Nous ne pouvons en effet nous étudier, nous représenter à nous-même et nous comprendre qu'en

soumettant notre moi à fanalyse, en le décomposant en atomes mentaux, en établissant entre ces

molécules des rapports et des lois, de même que nous ne pouvons comprendre le non moi qu'à travers le voile de l'espace et du temps. Mais cette apparence, sans laquelle toute science phénoménale

est impossible, ne répond pas à la réalité ultime, à l'intime essence, à l'existence métaphysique des

choses. Le moi réel est un tout continu, essentiellement un, et non un composé d'unités psychiques infinitésimales d'où se dégagent des rapports et des lois ; la psychologie expérimentale doit s'en tenir à cette surface ; la psychologie métaphysique doit déchirer ce voile menteur. M. Fouillée le reconnaît; la théorie des idées chez Herbart et ses disciples, ditil, « aboutit à changer les représentations en morceaux séparés de l'existence. Au lieu d'être contimie, l'existence devient ainsi discrète. Or c'est aux partisans de séparations tranchées dans le cours de la vie intérieure à prouver ce qu'ils avancent, et ils

n'ont jamais fourni cette preuve. En fait, c'est par artifice que nous isolons une portion de la conscience pour l'examiner à part; toutes les divisions qui sont faites entre l'état présent et ses antécédents ou conséquents, entre l'état particulier et l'état total, sont artificielles. » C'est cependant par

celle méthode que Ton tente de prouver le déterminisme, a L'artifice est semblable à celui qui forme la ligne de points ou une courbe de petites droites. Ce symbolisme peut avoir son utilité pratique, mais il ne faut pas, comme les partisans de Herbart et tous les associationnistes, oublier que

nous spéculons alors sur de purs symboles tels que les signes algébriques, ou sur des fictions telles que l'hypothèse des fluides électriques. » (Fouillée, L'èvolutionnisme des idèes-forces, p. L39). « La sensation pure et simple est elle-même un symbole comme l'atome d (id., 140). Mais nous ne pouvons

penser que sous les formes de l'espace, du temps, et par l'analyse. Sous l'empire de cette déformation nécessaire, nous projetons le moi dans le temps et l'espace, nous le départageons en une infinité d'idées que nous séparons, que nous douons d'une activité propre, que nous faisons agir, alors qu'une idée, lorsqu'elle apparaît, est le moi tout entier dans une vivante synthèse; la force d'une sensation, c'est la force du moi tout entier; le temps et l'espace n'ont aucune existence réelle; l'analyse est un procédé artificiel de notation abstraite et algébrique de notre moi. Les idées alignées et déformées de la sorte, véritables abstractions réalisées, nous imaginons entre elles un combat, et comme la survivante ne peut être que la plus forte, nous lui attribuons une puissance plus grande, déterminante, fatale, toute élimination faite, dans la série analysée et morte, de la plasticité vivante du moi et de son

intime unité. Le déterminisme est ainsi le produit

illusoire des formes imposées à notre pensée dans le monde phénoménal. En réalité, le moi est un et

libre.

La théorie kantienne de la liberté imaginait, par opposition à la causalité empirique qui se passe

dans le temps et d'où le déterminisme résulte, une

causalité intelligible qui, se passant hors la durée, est la liberté. Le déterminisme restait la loi du monde sensible; la liberté était la loi du monde suprasensible. L'homme-phénomène était régi par la première, l'homme-noumène par la seconde. L'homme, dans le noumène, aurait, une fois pour

toutes, et par un seul acte do liberté, décidé de sa nature; Thomme, dans le phénomène, ne serait que

la traduction sensible et le développement de cet acte primordial.

MM. Janet et Fouillée ont justement objecté : puisque tous les actes de toute notre vie dépendent, en bloc, de l'acte unique de liberté, accompli dans

la vie nouménale, ilfaut dire qu'ils sont tous libres, même commis pendant le sommeil ou pendant le délire. Ce qui est absurde.

M. Rabier ajoute : puisque toute notre vie a été décidée une fois pour toutes, irrévocablement, par l'acte de liberté nouménale, il est inutile de chercher à devenir meilleur; le progrès moral devient impossible, et une telle liberté détruit la morale qu'elle prétendait établir.

11 n'en va pas de môme dans notre théorie. Si elle

fait du déterminisme une apparence phénoménale et de la liberté une réalité nouménale, elle n'admet pas qu'il y ait un seul acte de liberté métaphysique;

tous nos actes de liberté, durant toute notre vie,

èônt des actes de liberté métaphysique auxquels correspond toujours, de même que l'ombre suittoujours

le corps, le jeu des apparences phénoménales, celles-ci se présentant à nous, à raison des catégories d'espace et de temps et du procédé d'analyse, sous la forme d'entités indépendantes qui, douées d'une vie propre, se succèdent, durent et s'influencent. Le déterminisme est une apparence réelle qui traduit les réalités non apparentes du monde suprasensible. Dès lors, une des objections adressées à Kant

ne peut plus nous être opposée : le progrès moral est possible au cours de notre vie, car celle-ci ne dépend plus d'un fiai unique, mais d'une série indéfinie de fiât qui peuvent se contredire et se réformer. Nous verrons tout à l'heure que l'autre objection faite à Kant perd également, dans notre théorie,

sa portée.

Nous arrivons maintenant à une troisième forme, plus élevée encore, de conciliation entre le déterminisme et la liberté. C'est St Thomas d'Aquin (1) qui nous la fournit.

La volonté, dit-il, est guidée par l'intelligence. On veut, en vue d'une certaine fin; et il y a des fins secondaires qui sont moyens par rapport à la fin der-. nière ; il y a ainsi liaison et hiérarchie entre les fins voulues. Or, il est évidemment une fin ultime à laquelle se rattachent toutes les autres ; on ne saurait aller à Tinfini de fin en fin, sans s'arrêter quelque part. Cette fin dernière est, pour tous les

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