‹ La question sociale est-elle une question morale? [microform]Chapitre 13 sur 32 · Il faudrait dire plutôt : chercher à anéantir · texte numérisé non relu

Il faudrait dire plutôt : chercher à anéantir

résistance réitérée aux assauts du mal, il eût passé « de la forme inférieure de la liberté : la puissance de choisir, à la forme supérieure de la liberté : l'état d'une àme qui fait tout ce qu'elle veut ». (id.)

L'habitude du bien était affermie en Thomme. Il s*élevait de l'état d'innocence à l'état de perfection. Et

il s'était parfait lui-même, se développant par le jeu de sa volonté. L'économie d'un tel plan aurait été encore merveilleuse. Lhomme aurait été élevé au rôle de collaborateur de la création, comme agent de son développement et comme devant la parachever par ses propres efforts. On comprend que nous eussions pu être créés en cet état de nature. La bonté infinie de Dieu aurait eu lieu d'être satisfaite. Aussi l'Eglise a-t-elle condamné la 55* proposition de Baïus : « Dieu n'aurait pas pu créer l'homme dans l'état où il naît aujourd'hui ». D'ailleurs, en cet état (le nature, une chute était possible. L'homme pouvait passer de rinnocence à l'imperfection. 11 pouvait opter pour le mal, comme pour le bien. Le fait d'être libre constituait pour lui une tentation permanente de mésuser de sa liberté pour prendre pleinement conscience de celle-ci.

Mais ces déductions rationnelles reçoivent de l'enseignement révélé une lumière incomparable. D'après la doctrine catholique, l'homme n'a pas été créé en l'état de pure nature. Par l'effet de son amour. Dieu a voulu y ajouter un don supplémentaire et purement gratuit, « une grâce singulière de perfection et de sainteté qui pénétrait dans sa source la nature

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humaine et lui communiquait tous les privilèges de

l'intégrité. Soumise à Dieu par la justice, l'àme, dégagée de l'enveloppement des sens, marchait à l'aise dans les lumineuses régions de la vérité, et régnait en maîtresse absolue sur les appétits. La surnaturelle vigueur qu'elle recevait des embrassements de Dieu descendait jusqu'aux éléments corruptibles de

la matière, et leur servait de bouclier contre la souffrance et la mort. Mais... tout dépend de la grâce de sainteté. Tant que cette grâce persévère, point d'ignorance, d'erreur, de concupiscence, de souffrance, de mort. Si elle vient à disparaître, science imperturbable, empire de la raison sur les passions, impassibilité,immortalité, tout disparaît avec elle. Il ne

reste plus que la nature avec les principes essentiels à sa constitution ». (Le P. Monsabré, id,, 184-185).

Le premier couple humain fut donc créé, non dans le simple état de nature, mais dans un état préternaturel, et élevé à l'ordre surnaturel. Schrader (1) définit ainsi ces deux termes : « Préternaturel : dons au-dessus des exigences strictes de la nature humaine, mais ne la faisant pas entrer dans un ordre supérieur. Surnaturel : Communications divines dépassant de beaucoup les exigences du sujet auquel elles sont accordées, mais n'étant pas en dehors de ses aptitudes. »

Voilà le surplus miséricordieusement octroyé à

Adam et Eve. La grâce originelle de justice et de

1. Cité par le chanoine Duilhé de Saint-Projet, Apologie scientifique de la foi chrétienne, p. 453, note 1.

sainteté constituait un don surérogatoire. Mais, s'ils en furent investis gratuitement, le maintien de

cette faveur fut subordonné à leur mérite. Une épreuve était nécessaire : « Tu mangeras du fruit de tous les arbres du paradis, mais le fruit de l'arbre delà science du bien et du mal, tu ne le mangeras pas, car, le jour où tu le mangeras, tu mourras de

mort. » (Gènes., cap. II, 16. 17). « Deux choses ressortent clairement de cette défense : c'est que l'homme est libre, et que Dieu est maître. » (Le P. Monsabré, 27*^ confér., p. 116). « Révéler à l'homme son pouvoir, obtenir de lui une preuve extraordinaire de son obéissance et de son amour, cimenter par cette preuve l'union intime du Créateur et de la créature, faire de l'homme, revêtu de la gloire du mérite, l'ouvrier de sa grandeur et de sa félicité, tel est le but de l'épreuve imposée à notre premier père. » (/d., 117). Il était en effet « plus convenable et plus digne » que l'homme, être intelligent, fût « Touvrierde sa propre grandeur et de

sa propre félicité. )){id. 120).

On sait que la faute fût consommée. Alors, la menace divine : « morte morieris^ tu mourras àe mort», s accomplit. Le premier homme perd les dons surnaturels de justice et de sainteté, et en même temps les dons préternaturels comme par exemple l'exemption de la souffrance, « l'harmonie

de son être est dissoute, et ce désordre devient propre et inhérent à toute créature issue de son sang,

parce qu'il affecte la nature elle-même. » (id., 186).

« Nous pouvons donc définir le péché originel, quant à son essence, la privation de la grâce primordiale accordée à la nature humaine dans la personne d'Adam ; quant à ses conséquences directes, la suppression des privilèges d'inlégrité résultant

de la pénétration de la grâce, et par conséquent le retour de tout notre être à la pure nature. Il n'y a rien de plus. » (id.) Gomme Thomme de la pure nature, l'homme déchu subit l'ignorance, l'erreur,

les révoltes de la concupiscence, les souffrances, la

mort. « Mais l'homme déchu n'est ni plus faible pour le bien, ni plus incliné au mal que Thomme

de la pure nature. Le péché originel le prive de ce qui eût fait sa gloire et sa force; il n'ajoute aucune qualité vicieuse aux principes constitutifs de son être. » (id., 187).

La doctrine catholique est très ferme sur ce point :

le péché originel a seulement affaibli notre nature (1) et détruit ces dons supplémentaires qui lui avaient été gratuitement surajoutés. « Le genre humain a perdu, dans la personne de son chef, le don qu'il avait reçu du ciel, la sainteté et la justice; il a été livré à lui-même, rabaissé dans l'état de nature pure, réduit à sa propre misère : c'est en cela que consiste le péché originel (2) ». (Saint Anselme

1. d Totum Adam per illam prevaricationis offensant secundum corpus et animant in deterius commutatum fuisse • . (Concile de Trente, Décret n® 1, 5" session).

2. Mais avec le devoir subsistant de tendre à sa fin surnaturelle. — Il eût été également plus exact de dire : c'est

en cela que consiste l'effet du péché originel.

de Ganlorbéry, De Concept. Virg. et origin, peccat,, VU). « La justice originelle formait un don que la

grâce avait accordé surnaturellement à toute la nature humaine dans son représentant, mais que le chef de notre race perdit pour son premier péché ». (S. Th. d'A. , Swmm. thèol, 1"2^% quœst. LXXXI, a. 2). « Le péché originel est un état de désordre provenant de la dissolution de cette primitive harmonie qui était la raison même de la justice originelle ».

(id., quœst. LXXXII, a. 1). a Sitôt que le premier

père eut perdu l'apanage qu'il avait reçu du ciel, il ne put le transmettre à ses descendants, et voilà pourquoi tous naissent privés de la justice originelle et soumis à la concupiscence ». (Mœhler, Symbolique, vol. lil). « Le péché, dit Scot, n'est que la privation de la justice originelle ». (Scotti tract, X,

quœst. XIII, |o, p. 684). « Le péché originel, écrit

le cardinal Gotti, est la privation de la sainteté, c'est-à-dire de la grâce et de la charité originelles du premier homme. Ce péché n'est pas en nous un acte, mais un état. Son idée implique une privation plutôt qu'un élément positif ». (Cité par Tabbé Mérié, La chute originelle et la responsabilité humaine, p. 49). a Toute difficulté intérieure pour bien agir,

née du péché originel, a son principe dans l'une de ces causes : l'ignorance, la concupiscence, la corruption du coi^ps. Mais ces trois infirmités ne sont pas plus grandes dans l'homme déchu qu'elles ne l'eussent été dans l'homme à l'état de nature, bien que l^ur cause ne soit pas la naêrpe dans les deux

cas. Donc, la difficulté de faire le bien n'est pas plus grande, elle a seulement une cause différente et un caractère particulier. L'ignorance actuelle n'est que la privation de la foi ; la concupiscence n'est que la privation du secours divin qui réglait et enchaînait l'appétit sensitif ; la mort n'est que l'effet de la nature de notre corps qui, dans les deux états, eût été formé de parties hétérogènes et doué de qualités

contraires. Donc aucun de ces chefs ne peut nous faire conclure qu'il nous soit plus difficile à Tétat déchu qu'à Tétat de nature de pratiquer le bien ». (Suarez, Proleg. IV, De stat, hum. natur. cap. VIII,

tom. YII). « L'état de l'homme déchu ne diffère pas

plus de l'état de nature pure qu'un homme complètement dépouillé ne diffère d'un homme nu. Son

ignorance et ses infirmités n'eussent pas été moins profondes à l'état de pure nature. Notre corruption n'est donc pas l'effet de la privation d'un don naturel, ni d'une qualité morbide dont l'àme est affectée; elle n'est que le résultat de la privation des

dons surnaturels causée par la faute d'Adam. Telle est l'opinion générale des docteurs scolastiques anciens et modernes ». (Bellarmin, Controo. de gratia primi hom.y c. V, | 12). « L'homme, à l'état de nature déchu, sans péché actuel, n'est pas plus faible pour faire le bien qu'il ne l'eût été à l'état de pure

nature. Dans ces deux états, il a les mêmes forces, une égale difficulté pour bien agir, une égale inclination au mal : car, dans les deux cas, il est privé

des dons surnaturels, sollicité par des appétits coq-

traires, et troublé par des causes extérieures. De telle sorte que, d'après de grands théologiens, l'homme déchu diffère de l'homme à l'état de pure nature comme un homme dépouillé diffère d'un homme nu. Celui-ci n'aurait jamais eu les dons surnaturels, celui-là en est privé en punition de la

faute originelle. Telle est l'opinion de Cajetan, de Conrad, de Médina, d'Aravius, de Marcus a Serra, de Gabriel de Saint-Vincent et de Soto. Et telle est l'opinion de Scot, de Valentia, de Bellarmin, de Suarez et de Curiel ». (Gonet, C/«/p. Théol. Thomist.y tom. 11, disp. 4, Destat, natiirœ laps., | II).

L'opinion, qui voit dans le péché originel une

cause positive de mal, est hérétique. Calvin et les

Jansénistes l'ont professée. Nous aurions, à la suite du péché originel, perdu notre libre arbitre. La théorie protestante est dominée par l'idée de prédestination : Dieu fait les hommes bons ou mauvais, destine par avance les uns au bonheur éternel, les

autres aux supplices sans fin. Luther a exposé cette

thèse dans un ouvrage qui porte ce titre signficatif ; « De servo arbitrio ». Calvin écrit : « La volonté est dépouillée de liberté et nécessairement entraînée au

mal.... La nature de l'homme corrompue, qui ne produit rien qui ne soit digne de condamnation, en se perdant et minant l'homme, a corrompu tous ses

biens » {Institution de la religion chrétienne, ps. 161,

175, 771. Edit. de 1562). « Le péché originel est une corruption et perversion héréditaire de notre nature, laquelle étant épandue sur toutes les par-

lies de l'âme, nous fait coupables premièrement de rire de Dieu, puis après produit en nous les œuvres

que rEcritureappelleœuvres de la chair.... Par quoi,

ceux qui ont défini le péché originel être un défaut de justice originelle, combien qu'en ces paroles ils aient compris toute la substance, toutetois ils n'ont suffisamment exprimé la force d'icelui : Car notre nature n'est pas seulement vide et destituée de tous biens, mais elle est tellement fertile en toute

espèce de mal qu'elle n'en peut être oisive » (id., édit. Baum, I, 293). Les Jansénistesenseignentque, depuis la chute, la nature humaine est corrompue dans son essence, et que l'homme déchu est incapable de faire le bien (1), s'il n'est pas investi de la grâce accordée arbitrairement par Dieu. (V. Jansé-

nius, De statu naturœlapsae, lib. III, cap. II).

Or, on a répondu avec raison que le péché originel n'a pu produire l'infection radicale de toutes nos facultés, puisque l'homme, demeurant doué de liberté et toujours susceptible de recevoir les secours de la grâce, peut parvenir à vaincre ses passions et à pratiquer la vertu. L'essence même de notre nature consiste d'ailleurs en une âme spirituelle. Comment pourrait-on dire que la substance de notre âme a été corrompue ? « L'âme est une substance simple et inaltérable qui ne doit son existence qu'à

1. Surnaturel : oui. Naturel: non. L'homme déchu demeure capable de Faire le bien naturel, mais il est incapable défaire le bien surnaturel. Les Jansénistes n'ont pas fait cette distinction.

la tout puissance de Dieu. 11 nous est impossible de concevoir que ce qui est simple puisse se corrompre,

ni que ce qui provient directement de Dieu soit substantiellement mauvais » {Le P. Monsabré, 28' Confér. p. 171).

On voit maintenant ce qu'il faut penser de Tob-

jection suivante : « On a supposé que la première faute de l'homme, ayant changé radicalement sa

nature, a fait de lui un être mauvais, de bon qu'il

était auparavant. Rien n'est moins prouvé... » (Barrier. Principes de Sociologie, I, 298). Cette supposition a été faite par Calvin et Jansénius. Mais l'Eglise n'y souscrit pas. « Il paraît impossible de soutenir, conclut M. Barrier, même au point de vue de la doctrine du péché originel, que le mal soit en nous inhérent à notre nature et à notre naissance,En vertu

d'une disposition organique, nous avons une tendance au bien plus ou moins forte, qui, si affaiblie qu'elle soit, n'est pas un mal absolu et indélébile... et qui, en augmentant ou en diminuant, ne peut jamais, en définitive, changerradicalement la nature de l'être humain.... Telle est la seule explicationde la tache originelle que la raison puisse admettre »

(id., 301). Mais c'est aussi la seule qu'enseigne l'Eglise. Les conclusions du fouriériste que nous citons sont conformes aux conclusions catholiques. Du péché originel résulte pour l'homme, non un mal positif, mais simplement la privation d'un bien plus grand et qu'il doit avoir. Avant la faute* Dieu

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avait surajouté à la nature humaine, à titre de don gratuit, une série de privilèges. Le maintien de ces faveurs était attaché à l'obéissaDce. Cette obéissance faisant défaut, ces grâces, qui étaient venues par surcroît, disparaissent et l'humanité se trouve en l'état normal que lui assignait sa nature. Quel est cet état normal ? Pour cette vie terrestre (1), celui d'une lutte contre soi-même et contre les éléments. ï/homme doit acquérir par ses efforts personnels le bonheur dont il rêve. Il a un pouvoir de choix : il doit en user pour vaincre le

mal par ses propres efforts. La terre est stérile, les éléments sont hostiles, les animaux sont des fauves : l'homme luttera contre cette conjuration de tout ce qui l'entoure, et, grâce aux facultés qui lui ont été dévolues, il s'asservira par un long et incessant progrès la nature tout entière. En cela, l'homme, fait

à l'image de Dieu {Genèse), est en quelque manière,

comme Dieu lui-môme, un créateur : il collabore au plan divin et il parachève l'œuvre divine, il est Tas-

socié de Dieu dans la confection et la gestion d'un ouvrage commun. Ainsi donc, même privé de ce surcroît de puissance dont il était comblé avant la première faute, l'homme, dans la plénitude de sa

nature normale, est investi d'une fonction merveilleuse, d'une mission sublime. Les maladies, la

1. Ici je fais abstraction de notre fin surnaturelle pour laquelle nous avons toujours le secours de la grâce. Je ne considère que l'assistance naturelle fournie à l'homme par la Providence pour ses fins naturelles.

douleur, la nature en rébellion peuvent l'assaillir : il domestiquera les éléments révoltés, et des choses créées, il fera ses servantes. C'est là son suprême mérite et la preuve de son extraordinaire puissance.

Sans doute il a mis de longs siècles pour atteindre cet âge de découvertes surprenantes qu'est le nôtre,

et ce ne sont là que des prémisses. Mais, même dépouillé, même couvert de peaux de bêtes, subissant la faim et le froid, disputant une existence misérable aux périls du jour, aux terreurs de la nuit, il était roi encore ; non pas certes à la manière d'un souverain fainéant, esclave des serviteurs qui le nourrissent et le gouvernent, docile à la lente allure des bœufs endormis; mais à la façon de ces rudes conquérants qui, partis d'une île inféconde ou du brûlant désert, sauront par leurs propres forces se tailler un empire, se dresser un trône, et, de leurs mains vaillantes, placer une couronne sur leur tête. A coup sûr, c'est au prix d'efforts immenses que

l'homme peut atteindre à ce but suprême, et la douleur et l'erreur traversent trop souvent son chemin.

Mais n'est-ce pas là la rançon de sa terrestre souve-* raineté ? Et aussi n'y a-t-il pas, dans cette responsabilité toujours en jeu et dans ses conséquences

variées toujours possibles, la marque de sa nature

supérieure, puisque par sa raison et par sa liberté, s'élevant au-dessus de tous les autres êtres créés, *1 il acquiert l'indépendance et se fait autonome. Eu

vérité, n'est-il pas un petit absolu, et, en un certain sens, une cause première ?

Le péché originel n'a donc amené que la privalion de l'état tout spécial de justice primitive (toujours avec la conséquence de la privation des dons préternaturels). L'homme, doté d'une surnature sainte, est rendu à sa nature simplement bonne. Dès lors, il a dû subir les assauts de la concupiscence. Celle-ci apparaît ainsi comme la conséquence de la première faute. De là une difficulté : comment la tentation a-t-elle pu naître et la faute être commise, puisque le premier homme ne connaissait

pas la concupiscence ? Comment, dit M. Janet, le péché originel « eût-il été possible sans tentations, sans passions, c'est-à-dire sans vices ? C'est l'orgueil,

dit-on, c'est la curiosité indiscrète, c'est l'esprit de

révolte, c'est la complaisance de l'homme pour la femme. Qu'est-ce que tout cela, si ce n'est la concupiscence elle-même? La concupiscence, que l'on considère comme une des conséquences du péché, en est donc en réalité la source ; c'est elle qui l'explique, au lieu d'être expliquée par lui. » (Janet,

Les Problèmes du XIX' siècle, p. 477.)

Réponse. — 1" A cette objection, produite parles pélagiens, (car les objections modernes n'ont pas le mérite de la nouveauté et ne manifestent de la part de leurs auteurs que l'ignorance des réfutations dont elles ont été dès longtemps l'objet), St Augustin faisait cette réponse qu'a reproduite le théologien Berti. On dit que la concupiscence a précédé la faute puisque, avant de manger le fruit défendu, Eve a désiré le manger, désir qui est la concupis-

cence. « Il faut répondre, pour réfuter cette objection : la volonté mauvaise de croire à la ruse du serpent s'éveilla d'abord en Eve, et c'est à la suite de cette volonté mauvaise que se manifesta la concupiscence qui lui fit désirer le fruit défendu (1). C'est ce qu'écrit le saint Docteur. Ultima objectio eliditur respondendo prœcessisse in Eva malam volunta-

tem, qua serpenti suhdolo crederet, et consecutam malam concapiscentiam^ qua cibo inhiarei illicito; ut scribit

sanctus doctor. Opéra imp.^ lib. IV, cap. LVI j> (Berti, De Theolog. DiscipL, lib. XII, c. XIII).

2° Comment donc expliquer celte volonté mauvaise ? Elle était donc possible, avant la concupiscence ? Oui, car si en Dieu la volonté, étant identique à la loi, ne peut s'en écarter, en toute créature au contraire, la volonté, étant distincte de la loi, peut se conformer à elle ou la violer. L'homme, l'ange, peuvent toujours pécher, Dieu seul ne lepeut

pas. C'est ce qu'exprime saint Thomas : « Si l'on considère la nature de l'ange ou d'une créature raisonnable quelconque, le péché est toujours possible... La raison en est que, pécher, c'est faire ua acte qui n'est pas conforme à la rectitude qu'il devrait avoir. Seul, ne peut pas ne pas se conformer à la rectitude, l'acte qui s'identifie avec la règle... Or, seule, la volonté divine est identique à la règle... Donc, seule, la volonté divine ne peut pas ne pas

pécher. Dans la volonté de toute créature, à raison

1. C'esL-à-dire qu'elle portail en elle, m radice^la, tentation, qui ne demandait qu'une occasion pour naître.

Martin ^5

de sa nature même, le péché est toujours possible » (S. Th. d'Aq., Summ., parsl% q. LXIIl, a. 1).

3^ Par quel mécanisme cette volonté mauvaise a-t-elle apparu ? Comment cette liberté s'est-elle écartée de la règle, provoquant ainsi la concupiscence ? M. Naville a donné du récit de la Genèse un superbe commentaire interprétatif: « Dans l'entière pureté du cœur, il existe une tentation inhérente à la volonté et qu'on ne peut pas supprimer sans supprimer la volonté elle-même ; de manière qu'une volonté libre étant supposée, avec un cœur absolument pur, cette tentation là, mais celle-là seule, existera. Or cette tentation existe. Quelle est-elle ? La tentation de la liberté. Une puissance libre et créée se sent, comme puissance, un principe d'action ; mais, comme créature, elle n'est pas et ne

peut être dans une indépendance absolue ; elle se

trouve en présence de la loi universelle, ou de Dieu, dont la loi exprime la volonté. Or, de cette situation même résulte pour la puissance créée la tentation de méconnaître les conséquences de sa position de créature et de faire sa propre loi à elle-même, en

rejetant la loi qui la soumet à Dieu. C'est la tentation de la révolte pure et simple » (Le problème du mal, p. 214-213). C'est, en somme, le désir de désobéir pour désobéir, afin de se prouver à soi-même sa liberté. Dans Tétat d'innocence, l'homme faisait le bien ; mais il était libre ; or, comment se démontrer à soi-même sa liberté, sinon en rompant avec son

habitude bonne par un acte volonlairement cou-

traire ? L'homme voulut le mal pour se dire libre. Et par là cependant il devait paralyser partiellement sa liberté en lui suscitant des obstacles inconnus. Ce devait être justice que ce châtiment. « Le fruit défendu à la saveur de la révolte. Enlevez par la pensée cette tentation là : il n'y a plus de mal possible. Mais où il n'y a plus de mal possible, il n'y a plus de liberté... Otez le choix entre l'obéissance et la révolte, et vous aurez tué l'être libre

dans votre pensée. On demande parfois à Dieu la création d'un être qui ne pût pécher, c'est-à-dire qui fut nécessairement bon. On ne réfléchit pas que la nécessité exclut la liberté ; que là oii il n'y a pas

de liberté, il n'y a ni bien ni mal ; en sorte que l'idée d'un être nécessairement bon renferme une contradiction proprement dite. La chute primitive s'explique donc par une tentation qui est la seule

inhérente à la puissance libre, la seule aussi qui puisse être transmise à la créature innocente, la seule qui puisse trouver un écho dans une volonté liée à un cœur pur ; et cette tentation s'exprime ainsi : « Tu seras ton Dieu à toi-même.» Toute autre

tentation ne peut venir qu'après celle-là et être la

conséquence d'une première adhésion de la puissance libre à la tentation inhérente à la liberté

même. C'est pourquoi lorsque Milton, cherchant à remonter de la transmission du mal à son origine première, explique la révolte de l'archange rebelle par le désir d'une puissance qui veut avoir sa loi en

elle-même et être affranchie de la domination du

maître de l'univers, il se montre bon philosophe en

même temps que bon poëte » (id., p. 214-215).

M. Janet répond : « Cette explication est ingénieuse, mais elle ne remédie à rien, car l'homme pouvait user de sa liberté pour le bien comme pour

le mal, et il aurait eu également conscience de sa liberté dans les deux cas. Pourquoi s'est-il cru plus libre en faisant le mal ? (1) » (Les Problèmes du XJX^ siècle, 478).-- Nous venons de le voir : parce que, en continuant à faire le bien qu'il avait fait jusque là toujours, rhomme n'eut pas eu conscience de sa liberté ; jusqu'à la chute, il s'était toujours conformé à la loi divine ; il ne pouvait donc prendre conscience de sa liberté qu'en affirmant celle-ci par un acte non conforme à la loi. Or, en cessant de lui obéir, il cédait à une tentation qui est l'essence de la liberté puisque, sans cette tentation, la liberté n'existerait pas : « tentation inhérente à la liberté indépendamment de tout mauvais penchant du cœur ». (Naville,

td.,2i5).

Une autre objection prouve chez ses auteurs l'ignorance la plus complète de la théorie qu'ils critiquent. « Une créature qui n'existe pas, dit Bayle, ne saurait être complice d'une action mauvaise ». « Si la responsabilité dépend de la liberté, reprend M. Janet {les Problèmes du XW siècle, 479), comment puis-

je être responsable d'une action que non seulement je n'ai pas faite librement, mais que je n'ai même

1. Est-ce que M. Janet ne ressent pas plus vivement la beauté d'un tableau par le contraste de ses imperfections ?

pas faite du tout ?» « Cette justice, qui déclare coupable celui qui n'a pas encore agi, c'est la vendetta barbare, ce n'est pas la justice des hommes éclairés. Elle n'est pas au-dessus de mon idée de justice, elle est au-dessous ». (id., 481). « Rien n'est plus incon-

conciliable avec Injustice que de faire peser la responsabilité morale de la faute d'Adam sur ses descendants. Nous ne sommes coupables ni comme auteurs ni comme complices ». (Barrier, Principes de sociologie y 1, 297).

Cette critique est exacte, mais elle ne frappe que les pélasgiens, les jansénistes elles protestants. Les

jansénistes nous estiment responsables de la faute

d'Adam bien que nous ne l'ayons pas commise, puisque, d'après Jansénius, il peut y avoir responsabilité là où il n'y a pas liberté,parexemple responsabilité

pour un acte commis sous l'empire d'une nécessité irrésistible : proposition pour laquelle il fut condamné par l'Eglise. Pascal commet cette erreur ; il

conçoit le péché originel comme une faute imputable aux enfants d'Adam, et ne peut s'empêcher de s'écrier : « Rien ne choque plus notre raison que de

dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement

ne paraît pas seulement impossible, il nous semble

même très injuste... Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mê-

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mes. Le nœud de notre condition prend ses retours

et ses plis dans cet abîme. De sorte que rhomine est

plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme ». M. Naville se fait aussi l'interprète de cette fausse conception : «Chacun de nous, en tant qu'homme, est solidairement responsable de la chute de l'espèce humaine. » {Le Problème du mal, 200). Le péché originel apparaît

ainsi comme la faute collective de l'humanité. Pour

adopter cette opinion, il faut admettre Texistence de Tentité humanité, ce qui est réaliser une abstraction, ou croire à la préexistence des âmes ; Leibnitz explique par là le péché originel ; mais, outre que l'Eglise a rejeté cette doctrine (1), la conséquence que l'on en tire est fausse, car nous ne

préexisterions qu'à Tétat de germes, non à l'état d'individualités libres, ayant usé de leur liberté et

en demeurant responsables.

1/objection, que nous avons reproduite, n'atteint donc pas la théorie catholique du péché originel. Nous n'en sommes pas les auteurs. Il n'y a pas autant de péchés originels qu'il y a eu et qu'il y a d'hommes sur terre. Le péché originel n'est pas imputé à faute personnelle à chacun de nous. Il n'est

imputé à faute personnelle qu'au premier homme qui Ta commis. Nous héritons seulement de la privation de justice originelle qui est résultée de la faute d'Adam. En chacun de nous, le péché originel n'est pas un acte, mais un état: « Hinc frequentius cum

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