‹ La question sociale est-elle une question morale? [microform]Chapitre 19 sur 32 · Si, il produit pour lui, pour gagner de Targenl. Aussi · texte numérisé non relu

Si, il produit pour lui, pour gagner de Targenl. Aussi

produit-il souvent, pour niieux satisfaire ses intérêts, au détriment de ses collaboraleurs, par des payes insuffisantes, et de ses acheteurs par la fraude. S'il produit pour les autres, il produit surtout par les autres, comme nous le prouvent ces

cas si nombreux d'exploitation des adultes, des femmes et

des enfants, consignés dans les enquêtes officielles des différents pays.

surpasser en qualité et en bon niarché, pour le plus grand profit de tous les inconnus qui ont besoin du produit qu'il fabrique à leur intention. Sonsentîment embrasse Thumanité tout entière », car il se préoccupe de satisfaire aux besoins du monde entier, il

envoie ses produits « à des peuples dont il ne connaît même pas le nom et qu'il élève, par cet échange, d'un degré dans la civilisation » (id.). L'agriculteur, le commerçant, Tindustriel, le banquier, « toutesces personnes sont à la recherche de ce qui pourrait le

mieux convenir aux gens pour qui elles travaillent

et épargnent... Elles font de l'altruisme ; et leur altruisme est obligatoire. Elles ne peuvent vivre qu'à

la condition de le pratiquer avec une ardeur constante. Si Tune d'elles oublie un moment son devoir, elle est frappée d'une sanction immédiate : car, à côté d'elle, il y a des concurrents qui, plus pénétrés

de leurs obligations, plus actifs, ne se relâchent pas,

prennent l'avance ; et elle doit disparaître ou faire de nouveaux efforts de sacrifice et de dévouement pour

les rejoindre et les dépasser » (p. 16-17).

Et cependant la réalité nous montre cet altruisme se résolvant en antagonisme universel : antagonisme entre les patrons et ouvriers pour le partage du

produit, antagonisme entre les producteurs et consommateurs pour le prix de vente et d'achat, antagonisme des producteurs entre eux pour accaparer le marché au détriment des rivaux. Voilà néanmoins ce que Ton a osé appeler « la morale de la concurrence ! ». <r Dans les civilisations basée§ sur 1^

science, la production et rechange, le grand ressort moral est la concurrence économique » (p. 59).

Si la liberté absolue de la concurrence nous rend vertueux, comment pourrait-elle ne pas nous rendre heureux ? C'est bien ce que Ton vient de tenter de

nous prouver pour le présent. Mais ce n'est pas assez : on entend encore nous le démontrer pour l'avenir. Les hommes ont soif d'égalité : qu'à cela ne tienne ! l'évolution économique y tend d'ellemême.

Déjà, dans son Esquisse d'un tableau historique des

progrès de V esprit humain, Gondorcet émet cette idée, que, s'il y a inégalité de richesses dans les sociétés actuelles, cependant « les fortunes tendent naturellement à l'égalité ». Les obstacles, qui entravent le développement de l'égalité, sont « les lois prohibitives et fiscales qui protègent la richesses acquise

contre la liberté du commerce et de l'industrie, ce

sont les impôts sur les conventions, les restrictions faitesà leur liberté, leur assujettissement à des formalités gênantes, l'incertitude et les dépenses nécessaires pour en obtenir l'exécution, les monopoles qui ouvrent à quelques hommes des services fermés au reste des citoyens. » C'est donc par la liberté

économique complète que le nivellement des fortunes s'opérera de lui-même peu à peu.

M. P. Leroy-Beaulieu a abondamment brodé sur

ce thème.

€ La société moderne reprend sa marche vers un étfit qui sera caractérisé par une beaucoup moins

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grande inégalité des conditions. La question sociale,

en tant qu'elle est résoluble, se résoudra d'ellemême, graduellement, par Taction continue des grandes causes ér.onomiques qui sont depuis quelques années en travail » (P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions, Préf., XI-XII). <( Les

progrès du bien-être de la classe inférieure de la population sont et surtout seront, dans un prochain avenir, plus rapides que ceux de la classe moyenne et de la classe élevée. Sans arriver à un nivellement des conditions qui est impossible, à une uniforinité des situations humaines qui serait mortelle à la société, le mouvement économique actuel conduit à un plus grand rapprochement des conditions sociales, à une moindre inégalité entre les fortunes » (47-48).

En effet, le salaire réel de l'ouvrier ne cesse de s'accroître : avec plus de bien-être dans le logement (1), le vêtement et la nourriture, il lui reste

plus d'argent pour son plaisir ou son épargne (2).

(1) € Si la misère de beaucoup de logis d'ouvriers est souvent fréquente, il ne faut pas oublier qu'elle était générale

autrefois, qu'elle est excepliùnnelle aujourd'hui • (irf., 34). « Tous les meubles que ron admire dans l'hôtel d'un financier, on les retrouve plus grossiers sans doute, mais aussi commodes, dans les mansardes des ouvriers. La matière est différente^ et le tour artistique, Inélégance de la forme ne sont pas les mêmes; mais qu'importe pour la satifaction des besoins physiques ? » (p. 35).

(2) En France, en 1834, Tavoir général des sociétés de secours mutuels € ne montait qu'à 13.330.000 fr. qui ne repré-

Les institutions de prévoyance lui permettent de s'abriter du chômage, des accidents, de la vieillesse et des maladies. La diminution progressive de la journée de travail lui permet d'accroître ses loisirs, de cultiver son intelligence, de prendre du repos, de vivre de la vie de famille. Ces améliorations se sont graduellement efifectuées au cours de ce siècle.

Donc, «dès ce moment, on peut affirmer qu'il est

faux que les pauvres deviennent chaque jour plus pauvres » (p. 43). Aujourd'hui, « la pauvreté, ce n'est plus le manque de ressources propres pour lutter contre la faim, contre le froid, contre la maladie ; la pauvreté, c'est l'état de tout homme qui ne peut se procurer toutes les jouissances qu'un autre

de ses semblables se donne. Ainsi un ouvrier bien nourri,bien vêtu, bien logé, confortablement meublé,

ayant en outre un dépôt important à la caisse d'épargne et des valeurs mobilières dans son porteteuille, allant le dimanche ou le lundi en tramway passer la journée à la campagne et revenant le soir assisterdu haut des galeries supérieures aux représentations d'un théâtre populaire, cet ouvrier se déclare pauvre parce qu'il n'a ni hôtel, ni domestiques, ni chevaux, ni loge dans les grands théâtres »

(éd., p. 44).

D'ailleurs, même ce prétexte de plainte qu'il formule au milieu de l'aisance, et qu'exploitent les

sentaient que la somme minime de 47 fr. 60 par membre participant. Quarante-deux ans après, en 1876, l'avoir général s'élevait à 75.953.000 fr. soit 97 fr. 81 par tête » (td. p. 38).

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déclamations socialistes, lui sera peu à peu enlevée. Car le mouvement spontané, qui tend à élever la condition de la classe inférieure, tend à Tinverse à

abaissera situation des classes opulentes. Le partage forcé interdit aux grosses fortunes de se transmettre intactes. La concurrence des pays neufs diminue les revenus du sol. La facilité et le bas prix des moyens de communication, permettant d'habiter la banlieue des villes, restreignent le revenu des immeublesen portant atteinte au monopole dont ils

étaient auparavant investis. L'augmentation de Té-

pargne, la sécurité des placements, la moindre productivité des nouveaux capitaux au-delà d'une certaine limite, produisent la baisse du taux de l'intérêt. Dans le commerce et l'industrie, diminution des bénéfices, parce que, les risques étant moindres, la considération pour les industriels et commerçants plus grande, les aptitudes intellectuelles nécessaires pour la pratique des aflfaires plus répandues, la concurrence devient plus vive. Même surabondance de sujets dans les carrières libérales, ce

qui rend plus rare le succès. Pour les fonctionnaires, diminution des gros traitements et augmentation

des petis.

Même présentement il y a peu de grandes fortunes : « les statistiques de l'impôt sur le revenu et de l'impôt des classes en Prusse, en Saxe, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Suisse, les relevés de la taxe sur les domestiques mâles, les documents relatifs à la perception de l'impôt sur les loyers dans

la ville de Paris, à l'impôt sur les chevaux et voitures, aux pompes funèbres, tous ces renseignements, si divers et si variés quant à leursorigines,

confirment que, dans tous les pays, même dans les

plus aristocratiques, non seulement la grande opulence, mais aussi la très large aisance sont exceptionnelles » (p. 542-543).

Or, « si, dans l'état actuel, les revenus un peu élevés représentent une part si modique de l'ensemble des revenus de la nation, cette part ira toujours en diminuant k (543). « Les sociétés civilisées, surtout les vieilles sociétés européennes, s'avancent vers un état où les richesses seront beaucoup moins inégalement réparties que dans le présent, quoique l'imagination grossisse outre mesure les inégalités de la répartition actuelle ». (544-545). « Une moindre inégalité des conditions doit, à brève

échéance, dans un quart de siècle, un demi-siècle, sortir des causes multiples que nous avons indiquées

dans cet ouvrage, pourvu que l'Etat n'y fasse pas obstacle », (566), puisqu'en eflTet le simple jeu des lois naturelles amène, d'une part, la baisse constante des revenus, d'autre part la hausse continue des salaires. La liberté économique guérit ainsi ellemême les maux qu'elle avait paru faire naître tout d'abord. Encore ces maux étaient-ils fort exagérés par l'envie, la hâte du mieux, les mauvais sentiments qu'exploitait l'ambition.

Si le régime de liberté de la lutte entre les intérêts assure le règne de la vertu et du bonheur, com-

ment pourrait-on tenter, sans commettre un sacrilège, d'y apporter le moindre remaniement? Certains ont cependant prétendu qu'il y avait des maux profonds. Ils ont ajouté que des remèdes étaient possibles; ils ont voulu se servir de ceux dont le libéralisme ne pouvait récuser l'emploi. Leurs efforts

ont été cependant critiqués sévèrement par les professeurs de libéralisme. Ceux-ci ont entendu démontrer que la classe non possédante n'était pas qualifiée pour faire usage de cette force de l'association dont les capitaux et les capitalistes connaissaient si bien l'emploi, et l'économie politique est ainsi apparue comme une arme au service d'un parti.

Il semblait cependant qu'à l'imitation des patrons, les ouvriers pourraient aussi prétendre à se servir de cette puissance que l'association constitue. Quoi de plus conforme à la liberté? L'Etat n'intervient pas. Les individus comptent exclusivement sur eux-mêmes. Leur initiative fait naître le groupement. Leurs efforts Tentretiennent. Et cependant, les libéraux jugent très défavorablement ces tentatives. M. Leroy-Beaulieu, dans La question ouvrière au

XIX"" siècle, étudiant les trades-unions anglaises (p. 67-126), ne dissimule pas à leur égard une hostilité très nette. « On connaît l'étrange épisode historique du vieux de la montagne et des ismaéliens d'il y a huit siècles. Poussés par l'espoir d'un paradis dont on leur donnait un avant goût terrestre, les

disciples fanatisés de ce mystérieux personnage se livraient sans hésiter à tous les assassinats qui leur

étaient ordonnés. Les unions ouvrières ne manquent

pas davantage de séides et de bandits » (La question ouvrière, 104). C'est oublier un peu trop les coalitions financières, les rafles de Bourse, les coups de force de certains struggle for lifers exerçant dans la Banque leurs talents de condottieri : Et chacun sait

rindulgence manifestée pour ces effets de la libre

concurrence par les théoriciens du tout va bien. A leur avis cependant, l'effort libre tenté par la classe

laborieuse pour concentrer ses efforts, affirmer ses intérêts collectifs et les défendre, a eu pour résultat l'oppression des associés sans parvenir à améliorer leur situation. Celle-ci a grandi en dépit des intéressés ; leur initiative, —quelle singulière condamnation du principe d'initiative tant exalté chez d'autres ! — n'a pu que ralentir l'évolution économique

normale. « Il est incontestable que, depuis trente ans, dans toutes les contrées, dans toutes les professions, les salaires ont notablement augmenté. Les unions ouvrières onl-elles contribué à ce mouvement? Nous ne le pensons pas ». (id., 110). «Sans profitera rouvrier,runionisme a nui aux patrons, aux consommateurs, en un mot atout le monde ». (111). « Au point de vue du métier, Tunionisme forme de mauvais artisans; il entrave l'instruction professionnelle par ses règlements sur l'apprentissage, décourage le zèle de l'ouvrier, arrête et punit comme un crime la noble ambition de s'élever... A un point de

vue plus général, il dégrade l'homme, l'asservit, lui ôte l'initiative et jusqu'à la liberté naturelle de pen-

ser et de se conduire. C'est un joug écrasant qui anéantit la personne humaine ». (H6). « Ainsi que

toutes les mauvaises plantes, Tunionisme porte partout avec lui des parasites nuisibles ». (117). M. Leroy-Beaulieu ne voit qu'un principe louable dans le trade-unionisme : « Il y a un germe excellent, c'est

l'assurance, les secours mutuels en cas de maladie, de chômage forcé, de pertes d'outils, les primes à l'émigration, les retraites ». (124). Encore ne faudrait-il pas insister beaucoup : l'auteur finirait par

avouer qu'il préfère l'assurance lorsqu'elle est exercée par une grande Compagnie.

D'autres mesures ont été proposées pour terminer ou (lu moins adoucir le grand conflit qui perpétue dans le monde du travail les crises douloureuses. La môme négation obstinée s'oppose systématiquement à ces efforts généreux.

Plusieurs économistes ont pensé que la participation aux bénéfices permettrait, en prévenant les grèves, de rétablir la paix sociale. Rossi et Léon Faucher se sont posés en défenseurs de ce système. Les doctrinaires purs le repoussent avec dédain. Et

tout d'abord, la question préalable : « le régime

sous lequel est constituée Tindustrie libre dans tous

les pays du monde et à toutes les époques, c'est le salariat. Il n'est pas de forme d'association qui ait le

mérite d'être aussi nette, aussi convenable aux intérêts de tous, aussi conforme aux principes rigoureux de la philosophie économique» (173). Or la participation modifie cette situation : elle trans-

it"

forme le salarié en demi- associé. A priori par conséquent, elle est condamnable. A plus forle raison,

si on l'examine en elle-même. « Le système de la

participation aux bénéfices conçu comme mode général d'organisation du travail, c'est non seulement

une utopie décevante, mais aussi une utopie dangereuse ; il contient un ferment de discorde et un principe dissolvant » (223). Pourquoi ? D'abord, ce régime constitue « une association léonine en contradiction avec tous les principes de la science et de

la justice, puisque l'ouvrier prend sa part de bénénéfices sans supporter sa part des pertes ». En outre, il encourage « l'immixtion des travailleurs dans la direction des entreprises » (224), ce qui aura pour résultat de multiplier indéfiniment les conflits que Ton se proposait d'éviter, de rendre plus âpre la discussion des intérêts. « Les hommes auxquels on doit des comptes vont prétendre blâmer

telle ou telle partie des opérations : cela est naturel, cela est fatal. S'il arrive que le dividende d*une année soit plus faible que celui de Tannée précédente, ils s'élèveront contre les dépenses consacrées au renouvellement du matériel, à l'achat des machines

nouvelles, aux fraisd'entretien,deréparation» (227). « Le régime de la participation crée beaucoup plus de causes de dissentiments qu'il n'en supprime » (228). Par les passions qu'il déchaîne et les troubles qu'd cause, il est appelé à nuire, non seulement aux ouvriers qu'il avait pour but de protéger, mais même aux intérêts généraux de l'industrie.

Martin 47

A plus forte raison encore repousse-t-on l'association coopérative, qui consiste en une participation poussée jusqu'à ses dernières limites. La coopération suppose chez les coopérateurs les qualités nécessaires pour lancer et conduire l'entreprise de commerce, de banque, d'industrie, et ces qualités,

la bourgeoisie seule les possède : « La classe bourgeoise ou moyenne a deux qualités qui font d'elle le

pivot de la société : elle a l'esprit de tradition et Tesprit d'initiative; elle unit l'un et l'autre dans la plus parfaite mesure. Aussi est-elle à la fois un guide et un modérateur » (La question ouvrière, 242). Les habitudes d'ordre, de discipline, de prévoyance,

de persévérance, se rencontrent à coup sûr dans toutes les parties de la population « mais ce sont

des exceptions. La bourgeoisie les possède d'une manière plus générale, c'est en quelque sorte son patrimoine... Voilà pourquoi la bourgeoisie est plus que tout autre classe apte à la direction des entreprises » (i) (243). On ne saurait donc prétendre chasser sur ce domaine réservé. On n'y pourrait introduire en bloc l'élément ouvrier sans porter atteinte à un droit de propriété acquis. Inutile même

serait la tentative, puisqu'il faut, pour que prospère une entreprise, un capital d'intelligence et un capital d'argent qui font l'un et l'autre défaut à la

classe des ouvriers. Si des hommes instruits, expé-

1. Il n'est pas jusqu'à la dénomination même de société coopérative, que M. Leroy-Beaulieu ne condamne. C'est à son

avis un • nom bizarre t (id. 254).

Pimentés et riches, se dévouant à cette classe, constituent des coopérations et y apportent gratuitement leur argent, leur savoir, leur influence et leur temps, « c'est de la philanthropie bâtarde et à notre sens dangereuse » (275).

Tous ces remèdes sont donc impuissants. N'éprouvons ni chagrin, ni inquiétude « ni regrets, ni impatience, de l'inutilité de ces tentatives; le rôle que les ouvriers voulaient saisir estrempli d'une manière satisfaisante, au mieux des intérêts de tous, par la bourgeoisie. Quant à la population ouvrière, il est des moyens plus sûrs d'élever sa destinée » (287).

Quels sont ces moyens?

La classe ouvrière manque de ces forces morales que constituent les qualités de l'intelligence et du caractère : « Ce sont ces habitudes saines de la vie pratique qu'il importe surtout de propager » (293). « La classe ouvrière a mieux à faire que de lutter avec la bourgeoisie : c'est de prendre exemple sur

elle dans la pratique delà vie, c'est de s'assimiler

ses habitudes d'ordre, de régularité, de discipline, de prévoyance » (294). Il ne suffi! pas de dire aux ouvriers d'être sobres, travailleurs, économes, pacifiques et soumis : « quoi de plus sain que ces conseils, mais quoi de plus vain ? Toute cette semence précieuse tombe sur des rochers... » ; c'est une

« prédicalion ingrate » (297). Il est nécessaire que

ces conseils se fassent souvent entendre : toutefois « ce ne sont pas là des solutions » (298). Cela revient à juger la moralisa lion inefficace, presque su-

du

perflue, bonne tout au plus à jouer le rôle surérot^aloire d'une broderie sur un vêlement confortable. Les moralistes optimistes pensent au contraire que

c'est là le point capital vers le(|uel doivent converger tous les efforts. L'économiste orthodoxe n'y voit qu'un cérémonial, touchant peut-être, mais un peu vide; un geste non sans beauté, mais inefficace à coup sûr. Voici, d'après Ir.i, la bonne recette : réformer les mœurs de la classe possédante et l'instruire des lois naturelles de Téconomie politique.

Aujourd'hui, « on s'est habitué à ne plus voir dans la fortune qu'un moyen de jouissance et une satis faction de vanité... Toutes les ressources des particuliers se sont tournées vers le luxe extérieur... La plupart des familles aisées ont pris des habitudes nomades, affluent vers les grandes villes et vendent

leurs biens de campagnes héréditaires... » (301-

302); les enfants sont élevés dans Toisiveté et le plaisir. Ces mœurs mauvaises se propagent parmi le peuple et le corrompent. Il faut les réformer. Les riches doivent apprendre à faire usage de leur fortune dans un intérêt général : « Tencouragement des arts, le perfectionnement des sciences, la recherche des meilleures méthodes industrielles et agricoles, les subventions aux œuvres utiles, tels

sont les devoirs et les plaisirs naturels de la richesse » (306). Dans une société « où les mœurs seraient plus dignes et plus régulières » (308), le socialisme perdrait toute sa force. On peut donc conclure : « la solution de la question ouvrière dé-

pend avant tout de la réforme de nos mœurs sociales » (id.), « Pour que l'apaisement se produisît entre les différentes classes d'un même peuple, il

faudrait donc une série d'efforts collectifs, un retour vers des mœurs plus simples et plus bienveillantes, un meilleur usage de la richesse acquise, une moindre frivolité mondaine » (309-310).

M. Leroy-Beaulieu aboutit ainsi à cette prédication morale qu'il avait critiquée. 11 est vrai qu'il l'adresse exclusivement aux personnes bien rentées.

Mais il oublie que les mœurs de celles-ci sont déterminées par le milieu social que le libre jeu des

lois naturelles de Téconomie politique ont institué. Dans une société fondée exclusivement sur la richesse, où la richesse est le seul objectif, où produire est le but proposé par la science économique

aux efforts des hommes de bonne volonté, où la

chrématistique symbolise la morale, où le succès est toujours réputé la juste récompense de l'honnêteté et du travail, où les nouvelles découvertes scientifiques et leurs applications industrielles permettent la constitution rapide de fortunes énormes, où l'opulence livre aux désirs toutes les satisfactions des sens, tous les raffinements de Tari, toutes

les voluptés, où l'or ouvre toutes les consciences et tous les cœurs, fatigue le caprice parce qu'il l'apaise à peine éclos, et confère une puissance effective supérieure à celle d'un monarque absolu des pays d'Orient, comment s'étonner si la recherche désordonnée et égoïste de toutes les jouissances do-

mine toutes les activités, s'impose comme le seul idéal qui vaille qu'on le poursuive, la seule vie qui mérite d'être vécue?

De son sermon aux riches ne pouvons-nous pas dire ce que M. Leroy-Beaulieu disait du sermon aux pauvres : «Quoi de plus sain que ces conseils,

mais quoi de plus vain ? Toute cette semence précieuse tombe sur des rochers. »

Les économistes moralistes confessent a^u contraire une foi ardente en Tefficacité des prêches. Ils nient que notre société puisse engendrer la férocité et la haine, que l'injustice des institutions fasse les individus violents et gonfle de rancunes leurs cœurs,

que l'oppression d'une classe rende la classe opprimée fourbe, hypocrite, que la souffrance imméritée, la misère qui se prolonge aigrissent les caractères,

sèment d'indéracinables méfiances, obscurcissent le jugement, et préparent les revanches impitoyables. Us se refusent à voir que les cruautés, dont les révolutions les plus salutaires font leur cortège, furent semées en abondance par le régime qui meurt. « La paix sociale, disent-ils (Lefébure, Le Devoir social, p. 187), a deux ennemis mortels, deux vices dont l'un ferme et endurcit le cœur de ceux qui détiennent les biens de la terre et dont l'autre pousse au murmure, à la haine, à la révolte, ceux qui en sont privés : l'égoïsme et Tenvie. »

Or, ils entendent» tout en maintenant un régime

fondé sur l'égoïsme, le pénétrer de l'amour chrétien pour autrui. M. Ch. Périn (V. La richesse dans

Us sociétés chrétiennes) ne propose pas d'entraver la liberté économique, mais il demande que la pratique des vertus religieuses se greffe sur l'âpre concurrence des intérêts. Les esprits sont remplis d'animosité et de défiance ; de classe à classe, chacun se jalouse, se déteste. Mais on affecte de croire que

c est là le résultat artificiel poursuivi et obtenu par

un syndicat de rhéteurs, « de meneurs hypocrites qui exploitent les souffrances de l'ouvrier, ses griefs, au profit de leurs ambitions politiques, et déguisent leurs calculs égoïstes sous l'apparence d'un zèle désintéressé » (Lefébure, Le Devoir social, 209). Pour fermer ces plaies, on estime qu'il suffit

d'apprendre aux petits la patience, le contentement de peu, la docilité résignée, l'affectueuse admiration

pour les riches parvenus et de faire débiter cette pacotille d'homélies apaisantes par des « comités de la paix sociale ». « Pour arriver à la paix sociale, nous en revenons toujours à la même conclusion : la seule solution pratique consiste à faire naître parmi nous l'esprit social, à soumettre les deux parties, patrons et ouvriers, à cette discipline morale, à agir sur eux par la parole et par le fait, en employant pour cela tous les moyens, l'instruction, la

force de l'habitude, les enseignements de l'expérience, l'autorité de la morale et des lois » (Ziegler,

La question sociale est une question morale, p. 87).

Mais on omet, parmi tous ces moyens proposés, le seul

efficace, à savoir cette refonte même de la société dont l'organisation maintenant défectueuse fait

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naître ce désaccord des esprits. On part de cette notion fausse que le conflit social est dans les caractères, alors qu'il est dans les choses. Sans doute,

les caractères sont aigris, mais il n'en est ainsi que parce que les événements les aigrissent. La guerre sociale n'est pas le fruit d'une incompatibilité d'humeur entre époux mal assortis ; elle marque un désaccord plus profond, une anWnomie entre les hommes et la société, entre leurs aspirations et les

ressources dont celle-ci dispose, entre leurs intérêts et les obstacles qui les heurtent. Ce n'est pas la rupture superficielle que cause une bouderie d'amoureux, c'est un conflit profond, permanent, aigu, d'intérêts concurrents, de volontés adverses, d'institutions vieillies ; mieux encore, c'est le duel

acharné entre une nouvelle forme sociale qui veut

vivre et une forme sociale qui ne veut pas mourir. Il est puéril d'imaginer que, pour apaiser ces irritations, il suffit de laisser couler le sirop d'homélies bien intentionnées.

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