La vérité, la vérité absolue, voulez-vous la savoir
concluent entre jeunes filles, à l'âme et aux sens neufs, et hommes épuisés par les plaisirs, blasés et
las, résignés à faire une fin. Voilà la raison majeure des unions mal assorties, de la stérilité volontaire, de ces compensations cherchées au dehors, de cette révolte de la femme réclamant l'égalité dans le plaisir : « Oh ! vous avez bien arrangé les choses à votre convenance, Messieurs ! Elle est charmante la société que vous nous avez faite ! Charmante pour vous !
Ils sont jeunes, ils piaffent, ils bondissent ! Amusetoi, mon ami, dit la maman, c'est de ton âge ! Jette
ta gourme, mon garçon, dit le papa, c'est ta santé ! Et monsieur gambade, caracole de la blonde à la brune, à la rousse. Et allez donc !... Puis, quand il en a jusque-là, qu'il estéreinté, fourbu, rendu, n'en
peut plus : ouf! si je me mariais ! On lui jette dans
les bras une pauvre petite jeune fille toute tremblante, toute naïve, que sa mère a toujours couvée sous ses jupes, qui ne sait de la vie que ce qu'on lui cache, de la nature, ce qu'on lui défend, et de l'amour, ce qu'elle en devine. Et monsieur lui dit, en
C'î n'est pasdft mentir au risque de sa vie et de son honneur
pour sauver la réputation d'une leinme dont on a été l'amanl,
c'est (le no pas être Tamant rie celle femme, c*esl de respecter la prenaière femme que Ton a connue et aimée, sa mère, dans toutes los femmes (jue l'on rencontre ensuite, n'imporle oii on les rencontre ; c'est de ne pas les lairc déchoir si elles
sont on haut, c*est de ne pas les abaisser encore si elles sont
en bas ; c'est fie n'associei* à «a vie et pourrélernité qu'une seule femme, celle qu'on épouse, et de n'avoir qu'une raison dans le mariage, l'amour. La voilà, la vérité •. (Ale.x. Dumas fils, DenisBy acte IV, scène lll).
la serrant un peu mollement dans ses bras fatigués : « Etes-vous assez heureuse d'être tombée sur un gaillard tel que moi !... On n'aime pas mieux que je vous aime ; on n'embrasse pas plus énergiquement que je vous embrasse! > Et la pauvre jeune femme,
qui trouve Tétreinte un peu lâche, se dit en soupirant: «Quoi!... tout de bon... 11 n'y a pas mieux?... Moi qui me figurais... C'est drôle... Enfin !... » (Sar-
dou, Divorçons^ acte I, scène VII). Bref, la femme
est « volée », car, si pour l'homme le mariage est « ses invalides », pour elle, « c'est l'entrée en campagne ». (id.) Aussi la femme est-elle conduite à réclamer pour elle aussi le bénéfice de cette licence dontrhomme se réserve l'usage privilégié : « Ce que je veux, monsieur ?... Je veux qu'au lieu d'enfermer la jeune fille, ou lui permette de courir à son aise, comme le jeune garçon !.. (1) Quand elle aura un peu vécu, elle pourra se reposer comme vous, dans
le mariage : et vous aurez une épouse vertueuse et
fidèle, car elle n'aura plus de grandes curiosités à sa-^ tisfaire ». (id.) Et cela est manifestement logique. Jusqu'à cette réclamation finale :
« Des Prunelles. — Mais saprebleu! Madame, entre l'homme et la femme il y a un abîme !
« Cyprienne. — Oui!... C'est le mariage ! » (id,)
L'amour libre apparaît ainsi comme la conséquence fatale de notre organisation sociale. On ne
i. De nombreux féministes réclament pour la femme, comme pour Thomme, le droit de faire f des expériences f avant le mariage.
peut donc espérer rendre la famille forte, le mariage honnête, les mœurs pures, que par la réforme même de cette organisation.
On le voit : le milieu social peut être l'instigateur du mal moral. S'il était faux de prétendre,
avec les novateurs, que la transformation du milieu
suffit pour transformer l'homme, il était non moins faux de dire, avec les conservateurs, que, dans un milieu non modifié, l'homme peut toujours pi»atiquer le bien. 11 apparaît manifeste que, si une réforme sociale ne fera pas nécessairement l'homme vertueux, elle sera du moins la plus sûre auxiliaire
des efforts qu'il tentera pour le devenir. Mais cette
nécessité d'une réforme collective et purement extérieure [\) sera rendue plus évidente encore si
1. Celle conclusion ressort également de Tétude de l'innuence de la foule. Certes, le caractère collectif d'un groupe est déterminé par les caractères des associés. Mais la combinaison de ces caractères amène l'apparition d'une résultante originale. Les caractères individuels se Fondent dans
une collectivité de notation différente.
Les preuves abondent : une assemblée d'hommes capables peut prendre une décision que chacun d'eux, individuellemeni, réputerait maladroite, ou mauvaise, ou fausse. De « douze hommes de bon sens et intelligents peut émaner un jugement stupide et absurde. » (Sighele, La foule criminelle, 12). t La réunion de personnes capables n'est pas toujours une garantie sûre de la capacité totale et définitive; de la réunion d'individus de bon sens, on peut obtenir une assemblée qui n'a pas le sens commun ; comme, dans la chimie,
de l'union de deux gaz on peut obtenir un liquide. » (E. Ferri,
Nouveaux horizons, 48.3). « Réunissez 20 ou 30 Goethe, Kant, Helmhollz, Schakespeare, Newton, etc., et soumettez à leur jugement et suffrage la question pratique du moment. Leurs discours seront peut-être tout autre que ceux que pourrait
nous recherchons comment il peut se faire que le
prononcer une assemblée quelconque (bien que je ne veuille pas répondre même de cela); mais, quant à leurs décisions, je suis certain qu'elles ne diffèreronL en rien de celles d'une
assemblée quelconque. Et pourquoi cela ? Parce que chacun des 20 ou 30 élus, outre la propre originalité qui fait de lui un individu excellent, possède aussi le patrimoine de qualités héritées de l'espèce, q :i le rendent semblable non seulement h son voisin dans l'assemblée, mais aussi à tous ^ les individus inconnus qui passent dans la rue. On peut dire
que tous les hommes, à l'état normal, ont certaines qualités qui constituent une valeur commune, identique, supposons égale à ar, valeur qui est augmentée dans les individus supérieurs d'une autre valeur différente pour chaque individu, et qui pour cela devra être appelée différemment pour chacun d'eux ; soit, par exemple, égale à b, c, d, etc. Cela étant admis, il en résulte que, dans une assemblée de 20 hommes, — tous génies du plus haut rang — on aurait 20 X, et seulement i b, 1 c, 1 d, etc., et nécessairement les
20 X vaincraient les b, c, d, isolés; c'est-à-dire que l'essence humaine vaincrait la personnalité individuelle, et le bonnet de l'ouvrier couvrirait complètement le chapeau du médecin
et du philosophe. » (Max Nordau, Paradoxes, eh. III). A l'inverse, la réunion d'hommes de talents peut surexciter leurs qualilés natives et leur faire produire plus qu'ils n'auraient pu rendre s'ils étaient restés isolés. De même, au point de vue, non plus intellectuel, mais moral : une foule peut refléter la moralilé moyenne de ceux qui la composent, et réagir en déprimant la moralité supérieure de certains d'entre eux.
Elle peut même descendre au-dessous de celte moyenne. Mais elle peut aussi soulever les caractères bien au-dessus des âmes les mieux trempées, et leur faire vivre, dans la flamme de l'enthousiasme, la prodigieuse épopée des héros
immortels.
De toute façon, les idées et sentiments propres au groupe constitué réagissent sur les idées et sentiments des individus- Si ceux-ci peuvent être conduits par ceux-là à bien faire, ils peuvent être poussés à mal agir. Donc une réforme collective s'impose.
Al
tout social exerce une influence aussi prépondérante sur la conduite des individus.
On a expliqué celte action de la collectivité sur
ceux qui la composent, par Timitation.
MM. Bordier (l), Max Nordau, (2), Bagehot (3), font une très large place à cet élément dans la vie des sociétés. Mais c'est M. Tarde qui a donné à à cette théorie tout son développement.
D'après M. Tarde, l'imitation sociale ne se rattache pas seulement à l'imitation psychologique dlndividu à individu, mais elle explique l'évolution biologique, et même l'évolution cosmique. L'imitation est
une répétition. Et la répétition est un phénomène
universel. La répétition universelle se manifeste par londulalion dans le monde physique, la génération dans le monde biologique, l'imitation dans le monde social « La génération est une ondulation
1. « C'est la faculté de l'imitation qui, comme la diffusion dans un milieu gazeux tend à équilibrer la tension des gaz, tend à équilibrer le milieu social dans toutes ses parties, à
détruire l'originalité, à uniformiser les caractères d'une époque, d'un pays, d'une ville, d'un petit cercle d'amis. Chaque homme est individuellement disposé à rimilalion, mais cette
facullé atteint son maximum chez les hommes assemblés; les salles de spectacle et les réunions publiques, où le moindre battement de mains, le moindre siiaet suffisent à soulever la salle dans un sens ou dans l'autre, en donnent la preuve.» (Bordier, La vie des sociétés, 76).