Lois scientifiques du développement des nations
libre... L'imitation est une génération à distance» (Tarde, Les lois de l imitation, 37).
Si l'imitation est une loi de Funivers, elle doit être la loi de ce microcosme qu'est chacun de nous.
M. Tarde, après Taine résumant lui-même les physiologistes, rappelle que le cerveau « est un organe répétiteur des centres sensitifs, et lui-même composé d'éléments qui se répètent les uns les autres » (id., 80). Si en effet on retranche un hémisphère du cerveau, les fonctions intellectuelles subsistent intégralement ; elles sont seulement affaiblies. « La
partie retranchée ne collabore donc pas avec la partie restante ; les deux ne pouvaient que se copier et se renforcer mutuellement ». (81). D'ailleurs la pensée a sa condition physiologique de manifestation dans les vibrations cérébrales, et ces vibrations consistent dans l'imitation du mouvement d'une cellule par les cellules voisines. Si l'on songe que la
vie individuelle est en partie une habitude, c'est-àdire., physiologiquement, une répétition de mouvements vibratoires, psychiquement, une répétition d'idées, OU concédera qu'elle suppose une imitation de soi par soi-même (l). Si l'idée vient d'autrui, du dehors, il y a dans ce cas imitation sociale. M. Tarde en énonce les trois lois suivantes: i^ la marche de
l'imitation va du dedans au dehors, « les modèles internes sont imités avant les modèles externes » ;
i. La mémoire est une habitude, et rhabilude est une aulo-imitation. Or, l'habitude, c'est p'us de la moitié de notre vie. Nous vivons, en partie, d'habitudes toutes laites ;. pour l'autre part, nous travaillons à acquérir des habitudes nouvelles et à en détruire d'anciennes.
2°, imitation du supérieur (personnes, classes ou localités) par l'inférieur ; 3^ imitation du passé par l'influence des ascendants, ou du présent par l'influence des contemporains.
r Imitation du dedans au dehors. — Contagion delà gourmandise, des habitudes d'alimentation copieuse et raffinée. La contagion de la soif est encore plus grande ; elle explique en partie les progrès si
rapides de Falcoolisme. La contagion delà débauche est pireencore Le mouvementdesjambes, l'allure sont
encore plus aisément communicables ; on a prouvé que. (( dans une même ville, tout le monde marche,
en moyenne, avec une même rapidité » (id., 212).
« Les fonctions des sens supérieurs sont plus transmissiblesimilativementquecellesdessensinférieurs.
Si Ton voit quelqu'un regarder ou écouter, on est bien plus porté à l'imiter que si on le voyaif goûter un mets ou flairer une fleur. Voilà pourquoi dans
les grandes villes un rassemblement est sitôt formé
autour d'un badaud » (p 212-^213). La curiosité fait naître les attroupements, d'où si souvent sortent les révolutions. On est curieux de ce qui fait l'objet de la curiosité d'autrui, et celte épidémie dû désir de connaître est la plus gi^ande propagatrice d'idées ; l'imitation des idées ou croyances et des
sentiments OU désirs est au plus haut point commu-
nicable. Moins encore peut-être que la volonté: «un homme énergiqueet autoritaire exerce sur les natures
faibles un pouvoir irrésistible ; il leur offre ce qui leur manquait, une direction. Lui obéir n'est pas un de-
ti
voir, mais un besoin » (215). L'imitation d'une personne est d'aulantplus grande que Ton a davantage
foi en elle et qu'on lui obéit davantage : « le père, à l'origine surtout, est rinfaiblible oracle et le souverain
roi de Tenfant ; par cette raison, il est son modèle suprême » (216). Les premiers adeptes d'une religion naissante en ont surtout l'esprit ; lorsqu'elle décline, ses sectateurs en gardent surtout le forma-
lismeri tuel. Les modes d'un pays se propagent chez
d'autres pays à la suite de sa littérature. L*enfant comprend ce qu'on lui dit avant de pouvoir dire ce
qu'il comprend : il imite la pensée avant d'imiter la parole. Au point de vue économique, les besoins de consommation précèdent et font naître les besoins de production (ordre extérieur).
D'où cette conclusion : en réalité, « Timitalion
marcj;ie du dedans de Thomme au dehors » (216), des idées et sentiments aux actes, des pensées à leur expression. On copie les manières d'être et d'agir d'autrui, parce que l'on a préalablement copié leur manières de sentir, de penser et de vouloir. L'imitation mentale, interne, précède toujours l'imitation matérielle, extérieure. Celle-ci n^est que le reflet, la conséquence de celle-là.
Il en résulte que les actes extérieurs, venant après les pensées qui les inspirent, survivent à leur disparition . Aussi voyons-nous le formalisme vivre de lui même alors que son idée inspiratrice est morte, de nf)ême que certains arbres n'ayant plus que Técorce tiennent encore debout. Les lois ne disparaissent pas
■ri
avec les besoins qui les ont créées, ni les conlumes
avec l'état d'esprit qui les a fait naître. « Le matriarcat aboli et même oublié, on a vu son simulacre se perpétuer dans la couvade, maternité fictive à l'usage du père » (227). On voit donc « les dehors de l'imitation survivre à ses dedans, ce qui est bien naturel, si ses dedans sont plus vieux ou ont plus rapidement évolué que ses dehors. Les survivances dont
il s'agit nous fournissent la contre épreuve de notre
loi » (228).
2** Imitation du supérieur par l'inférieur. — Cette
loi découle de la précédente, puisque la précédente, impliquant « le rapport de modèle à copie, était, par suite, un rapport d'apôtre à néophyte, de maître à sujet » (232).
Cette seconde loi appelle une restriction : le supérieur aussi copie l'inférieur, car on ne peut vivre côte à côte sans s'imiter dans une certaine mesure ; c'est ainsi que certains termes d'argot entrent dans le langage des gens du monde. Mais ce choc en retour est peu important relativement à l'autre action : de deux personnes en présence, c'est à la plus puissante qu'appartient le rayonnement le plus fort; or
les petits copient les grands parce qu'ils les estiment supérieurs à eux.
Applications de cette loi : l'amoureux copie l'être
aimé, le vaincu imite le vainqueur, les nobles imitent le roi, les bourgeois imitent les nobles, et le peuple la bourgeoisie. Le parler de l'Ile-de-France
s'est répandu dans les provinces, la Cour donnait le Martin 22
ton à Paris. Présentement, les villes exercent sur les campagnes une influence prépondérante, et Paris possède ce privilège à l'extrême. Les majorités aussi, dans nos pays à suffrage, exercent une attraction,
attirent la confiance : on croit en ce qui réunit une grande masse, et on tend à imiter cette force parce
qu'on la respecte.
M. Tarde remarque que cette seconde loi se complique d'une autre : « Une autre loi très générale doit être combinée avec celle de l'imitation du supérieur. Si cette dernière loi agissait seule, ce serait
le plus supérieur qui serait le plus imité ; mais, en réalité, le plus imité est le plus supérieur parmi les plus proches » (243). Il faut donc faire intervenir la notion de distance : « C'est en raison inverse de la distance du modèle, et non plus seulement en raison directe de sa supériorité, que l'influence de son exemple est efficace » (id).
En quoi consiste la supériorité sociale? Elle implique les idées de pouvoir et de richesse. Mais à quelles qualités un homme doit-il le pouvoir et la richesse, c'est-à-dire la supériorité sociale? Cela dépend de la conception qu'une époque donnée se fait de cette supériorité : vigueur physique et bravoure, ou éloquence, ou science, ou génie artistique. « La
supériorité qu'on cherche à imiter, c'est celle que
Ton comprend, c'est celle que l'on croit ou que l'on voit propre à procurer les biens qu'on apprécie,
parce qu'ils répondent à des besoins qu'on éprouve » (253-254).
3» [mitation du présent (mode) et du passé (cou-
tume).-Cestuneapplicationextensivedelaloid'imitation du supérieur, la supériorité ici résultant de la
date. Tantôt l'ancien, tantôt le nouveau a la faveur et mérite i engouement du public. Dans le premier cas, c'est la coutume qui est le régulateur de l'imitation : tout est bon qui vient dos aïeux. Dans la seconde hypothèse, c'est la mode qui règne en maîtresse : on se passionne pour les novateurs.
Une certaine forme de civilisation s'établit et se
développe d'abord lentement par la coutume dans une petite collectivité. Au début, « cet embryon de
civilisation n'avait chance de se répandre que s'il se trouvait convenir à la race où il apparaissait, et ne pouvait espérer de se répandre que dans la mesure Où elle-même se propageait ,, (272). Le principe vital domine alors le principe social. Mais ensuite la mode propage dans les collectivités voisines la forme originale de civilisation. Enfin, ces petites agglomérations arrivent par là même à se fondre ; leur groupe unique constitue une nation, et la forme que la civilisation a revêtue se fixecoutumièrement, se consolide dans l'association nationale. « Quand une civilisation conquérante fait son tourdu monde,
une race quelconque ne peut vivre et se propager
que SI elle est apte, et dans la mesure où elle est apte, au développement de ce corps puissant de découvertes et d'inventions organisées en sciences et en industries. Alors anssi s'introduit dans les mœurs le malthusianisme pratique, qui
peut être considéré comme une forme négative
de cet assujettissemenl de la génération à l'imitation, puisqu'il consiste h restreindre le pouvoir gé-
nérateur dans les limites prévues de la production, c'est-à-dire du travail, imitateur par essence d (273). Le principe social domine alors le principe vital. « L'imitation, d'abord coutume, puis mode, redevient
coutnme,maissousune forme singulièrement agrandie et précisément inverse de la première. En effet, la coutume primitive obéit, et la coutume finale commande à la génération. L'une est Texploitalion d'une forme sociale par une forme vivante; l'autre, l'exploitation d^ine forme vivante par une forme sociale » (275).
M. Tarde fait l'application, à divers développements partiels de la vie sociale, de ces trois phases de son développement général. Il applique cette loi, « passage de la coutume à la mode, puis retour à la coutume élargie » aux langues, aux religions, aux gouvernements, aux législations, aux usages et aux besoins (économie politique), aux morales et aux
arts.
M. Marion a mis également en relief cette puissance
imitative.La sociabilité humaine est faite de sympathie. Les êtres humains éprouvent les uns pour les autres une certaine sympathie, plusou moins profonde, plus ou moins vraie, mais certaine. Si ce sentiment ne contrebalançait pas les antipathies même les plus
vives, la sociétéhumainesedissoudrait. La sympathie
se traduit par Tamour, Tamilié et l'admiration. De
là une influence réciproque de chacun sur tous et
de tous sur chacun, car « amour, amitié ou admiration, toute sympathie particulière et forte, tend toujours à nous faire sentir, penser et agir comme les personnes qui nous l'inspirent. Mais nos manières d'agir, de penser et de sentir font précisément notre moralité. Il en résulte que le sympathie est, dans Tétat social, le grand agent de corruption ou de perfectionnement, véhicule par excellence des influences bonnes OU mauvaises, par lesquelles les hommes se gâtent ou s'améliorent mutuellement. » (Marion, De la solidarité morale, 170).
Or, à côté de ces trois formes de vive sympathie, il y a ce que M. Marion appelle la « sympathie diffuse » (irf., 185), qui se traduit par « l'imitation »,
« la contagion morale » (id.). M. Marion en cite des
applications nombreuses. Une personne de tempéramment faible et très nerveux deviendrait folle si on Tobligeaità vivre au milieu d'aliénés. Un milieu d'hommes sains d'espritpeut atténuerou faire disparaîtreunefolieàson début. « Les milieux sains ont une
sorte d'action curative, comme les milieux corrompus une action corruptrice » (199). La faculté d'imitation est accrue chez les personnes atteintes de
maladies nerveuses, et surtout chez les aliénés. Or l'état morbide n'est que l'exagération du jeu normal de nos facultés. A l'état normal, il y a chez nous de l'automatisme, et l'imitation n'est qu'un cas d'au-
tomatisme. Pascal l'avait remarqué : « Nous sommes automates autant qu'esprit ». Ce jeu normal de
ifcJ'ÎK.
la faculté d'imitation se constate à un haut degré chez Fenfant, à un degré moindre chez l'homme fait : les personnes qui viventensemble secommuniquentdes attitudes, des gestes, des tics, des façons de penser,
de parler et d'agir ; par exemple, il s'établit entre deux époux une sorte de ressemblance morale, et
même physique ; la passion transmet de l'un à l'autredessujetsqui s'aiment certaines particularités (i).
La mode est un fait d'imitation. C'est elle qui propage le goût des sports, la culture de certains arts. Le bâillement et le rire se communiquent par
imitation physiologique.
Le û^ Luys fait observer que la puissance de Timitation croît en raison du nombre d'hommes assemblés. Gela explique que le milieu social ait plus
d'influence que le milieu familial : « par un phénomène de prolifération étrange, ces curieuses aptitudes d'imitation acquièrent une énergie plus vive
à mesure que les éléments générateurs capables de les enfanter sont plus abondants, que la masse humaine est plus compacte et que le milieu où elles s'exercent est plus dense. » (Etudes de physiologie et de pathologie cérébrales ; 99). '^
Mais l'imitation elle-même demande à être expliquée. Pourquoi Thomme imite-t-il ?
On a dit que cela résultait d'une contagion morale : « de même que la résonnance d'une note musicale fait vibrer 1 a même note dans toutes les tables
(!) A. Daudet a utilisé ce fnit d'observation pour analyser ce qui, dans Sapho, a été emprunté par elle à plusieurs de ses anaants.
d'harmonie qui, étant susceptibles de donner cette note, se trouvent sous l'influence du son émis, de même aussi la manifestation d'un sentiment, d'une passion, excite le même élément instinctif, le met en activité,
le fait vibrer pour ainsi dire chez tout individu susceptible par sa constitution morale d'éprouver plus ou moins vivement ce même élément instinctif. » (Despine,D6 la contagionmorale ^13), hdimème opinion,
est exprimée par Ebrard {Le suicide, ch. vu;, Jolly (De V imitation^ dans V Union médicale, viii, 369, année 1869), Moreau de Tours (De la contagion du suicide), le h^ Corre (Préface à l'ouvrage du D'^ Aubry sur La contagion du meurtre), le D"" Aubry (La contagion du meutre).
Mais la contagion morale n'offre avec l'imitation qu'une différence de mots. M. Tarde lui-même, dans son livre sur Vlmitation, comploie parfois ce mot
de « contagion », M. Marion en fait aussi usage (De
la solidarité morale, 185). La question est de savoir comment cette contagion gagne de proche en proche. Une première explication en est donnée par M.Tarde.D'aprèslui, l'imitation est cet état normal, dont la suggestion hypnotique constitue Thyperexcitation morbide. Ce somnambulisme social se constateàde certaines époquesoù tout un peuple subit le prestige d'un homme, grand réformateur ou grand guerrier. L'enfant est lui-même l'objet des suggestions de l'éducation familiale, puis scolaire, puis sociale. L'organisme de l'adulte est d'autant plus docile à ces suggestions qu'il y a été accoutumé dès le
jenue âge, et les générations nouvelles sont d'autant plus souples à les recevoii\que la succession desancêlresaétépliéeà en subir l'empreinte « Il n'estpas besoin d'un objet aussi brillant, aussi éclatant que la gloire ou le génie d'un hommepour nous fasciner et nousendormir. Non seulement un nouveau qui arrive dans une COUr de collège, mais un Japonais voyageant en Europe, mais un rural débarqué à Paris, sont frappés de stupeur comparable à l'état cataleptique.Leuraltention,àforcedes'atlacheràtoutcequ'ils
voient ou entendent, surtout aux actions des êtres humains qui les entourent, se détache absolument de tout ce qu'ils ont vu et entendu jusqu'alors, même
des actes et des pensées de leur vie passée. Ce n'est
pas que leur mémoire soit abolie, elle n'a jamais été si vive, si prompte à entrer en scène et en mouvement au moindre mot qui évoque en eux la patrie lointaine, l'existence antérieure, le foyer, avec une richesse de détails hallucinatoire. Mais elle est devenue toute paralysée, dépourvuede toute spontanéité
propre. Dans cet état singulier d'attention exclusive et forte, d'imagination forte etpassive, ces êtres stupéfiés et enfiévrés subissent invinciblement le charme magique de leur nouveau milieu ; ils croient tout ce qu'ils voient faire. Ils resteront ainsi longtemps. Penser spontanément est toujours plus fatigant que
penser par autrui. Aussi, toutes les fois qu'un homme vit dans un milieu animé, dans une société intense et variée, qui lui fournit desspectacles et des concerts, des conversations et des lectures toujours
renouvelées, il se dispense par degrés de tout eflPort ' intellectuel ; et, s'engourdissant à la fois et se surexcitant de plus en plus, son esprit se fait somnambule. » (Tarde, id., 90-91).
Les agents de propagation de ce somnambulisme social sont nombreux: — le charme d'un individu sur un autre, ou d'une société sur une autre société; —
l'intimidation qu'une supériorité quelconque produit; car, dans le premier cas, le charme fascine, persuade, amadoue, s'insinue, et, dans le second, l'intimidation, en paralysant la personne dont elle s'empare, lui ôle ses moyens de défense et la rend plus accessible à l'influence extérieure; — enfin, le i^espect, — et la crainte ; car on tend à s'identifier avec ceux que l'on respecte, parce qu'on les admire et qu'on les aime, avec ceux que Ton craint pour se concilier leurs bonnes gi^âces. De là, cette définition : « la société, c'est l'imitation, et l'imitation, c'est une espèce de somnambulisme » (Tarde, id., 95).
11 y a donc, dans la société, suggestion d'homme
à homme, de même qu'il y a, dans chaque cerveau, suggestion de cellule à cellule. C'est aussi lopinion de Sergi (Psicosi epidPMÎca, p. 4) : L'acte exécuté serait le réflexe de l'idée reçue. On pourrait appuyer cette indication par l'étude des impulsifs, c'est-àdire des individus privés de toute faculté d'inhibition ; toute idée, (|u'ils reçoivent, s'actualise par
leur intermédiaire aussitôt ; ils ne peuvent pas l'arrêter au passage, la discuter, la contrôler; il faut
i t4 i ^ ^JhêK^ d^
qu'elle ressorte aussitôt, les entraînant dans son tourbillon; c'est une aboulie complète. Cet anéantissenient du vouloir se retrouverait, partiellement
réalisé, chez les êtres normaux, sous Taction du
milieu social; il y aurait paralysie plus ou moins grave de leur liberté, selon que la suggestion aurait plus OU moins de vivacité. L'expérience courante corrobore ces observations ; une personne peut transmettre ses habitudes et ses idées à une autre dont elle fait son ordinaire compagnie ; elle les lui
suggérera plus sûrement si elle possède plus de savoir et d'expérience. Un fou peut suggérer sa folie à ceux qui sont avec lui en contact permanent; la pathologie mentale abonde en exemples de folie
à deux, à quatre, cinq personnes, et plus. Cette suggestion peut ne produire ses effets qu'à la longue.
Mais elle peut aussi être instantanée ; c'est le cas
de la reproduction des mouvements épileptiques par les spectateurs d'une attaque d'épilepsie. Même remarque pour le suicide, pour le crime. Dans tous les cas, il y a suggestion, soit d'une personne sur
une autre, soit d'une sur plusieurs, soit d'une sur beaucoup d'autres. Cette loi de suggestion peut
ainsi se formuler : « La représentation d'un état
émotionnel provoque la naissance de ce même état chez celui qui en est le témoin. » (Espianas, Les Sociétés animales, 358). Ccot ce qui explique comment
toute une foule peut être mise en mouvement, lancéedans une certaine direction, par un cri isolé, un appel jeté au hasard par quelque inconnu. C'est ce
qui explique en sens inverse la formidable pression exercée sur les individus par l'influence des foules, masses inorganisées, ou des sociétés, masses organisées, car elles possèdent une puissance de suggestion incomparablement plus forte que celle d'un seul homme.
Cette suggestion pourrait ette-mênre être expliquée par la théorie de M. Fouillée sur l'idée force. Toute idée tend à s'actualiser : elle s'accompagne, en effet, d'un mouvement dans le cerveau, et ce mouvement se continue de lui-même au dehors. L'idée
est un mouvement commencé, de même que le mouvement est une idée continuée, il faut un acte de volonté pour arrêter cette extension d'idée corrélative d'une propagation de mouvement. Or, on ne peut voir un acte ou en percevoir le récit, sans le penser. Si cet acte est frappant, on le pensera fortement, et la pensée se traduira en acte à son tour, avec d'autant plus de facilité qu'elle sera plus forte et que la volonté de l'être pensant sera moindre.
De là cette gradation : l'imitation atteint son maximum chez les passifs, les impulsifs, les êtres dénués de vouloir et de personnalité, c'est-à-dire les aliénés, puis chez les personnes atteintes de maladies
nerveuses. Chez les individus sains, à l'état normal,
l'imitation sera en raison de la faiblesse de l'individualité, du manque de cohésion du moi. Elle atteindra donc son maximum chez l'enfant, et, parmi les adultes, elle aura d'autant plus d'influence qu'ils seront plus simplistes, c'est-à-dire qu'ils auront
moins de culture, un savoir plus restreint et une faculté de jugement plus rudimentaire. De là, d'une part, les précautions à observer vis-à-vis l'enfance. De là aussi, les dangers d'entraînement que présentent surtout les fouies composées d'individus gtossiers, ignorants, d'hommes chez lesquels la personnalité est encore à l'état embryonnaire, qui ont coutume de conformer leur conduite à celle du milieu, d'y puiser leurs inspirations, et de s'abandonner au contre-coup des émotions collectives. De là enfin le danger de la foule, même composée d'hommes instruits, car leur réunion implique un certain abandon de soi-même et rétablissement d'une moyenne qui
pèse sur les volontés.
Cela nous amène à une nouvelle explication de l'imitation. Si ridée est une force, comme l'idée se note par une expression physique, mime, geste, etc., ce langage agi aura pour effet de susciter les idées, et par conséquent de faire entrer leur force en jeu. M. Marion Ta bien signalé; si les pensées entraînent
les attitudes appropriées, réciproquement les attitudes font naître les pensées correspondantes. C'est
une cause fréquente de propagation imitative. Ce phénomène est très saillantdans les états anormaux. Chez un sujet hypnotisé, l'attitude que l'expérimentateur lui donne entraîne immédiatement l'état d'esprit correspondant et le fait agir conformément
à cet état d'esprit. A l'état normal de sommeil, le même phénomène se constate, bien qu'atténué : une attitude, un bruit font naître les pensées çor-
respondantes. A l'état normal de veille, même phénomène, mais encore plus atténué : ce dans une attitude fière, on se sent plus ou moins en humeur de fierté, de même qu'à prendre une attitude humble, on entre plus facilement dans des sentiments d'humilité » (Marion, /)c^ la solidarité morale, 194).
Cela démontre Tinfluence moralisatrice des riles religieux ; par eux-mêmes, ils sont succeptibles ds cette valeur et de cette vertu ; l'attitude physiquement repentante qu'il faut prendre au confessionnal est propre à éveiller dans l'âme, par association automatique, des idées de repentir; la position de la prière provoque machinalement le désir de prier ;
l'acte extérieur et matériel du croyant invite à la croyance. Si vous ne pouvez croire, disait Pascal,
il faut faire comme si vous croyiez : « prendre de l'eau bénite, naturellement même cela vous fera croire » (Pensées).
Et voilà qui fait apparaître une cinquième explication de l'imitation. Si l'attitude est un langage figuré par des gestes, le langage est une attitude
parlée, animée par des mots. C'est donc un véhicule d'idées. Par le langage, des façons dépenser et d'agir so répandent. Telle est la raison de l'influence des mots. Certains mots ont le don, à certaines époques, d'exciter l'enthousiasmeetd'enleverles cœurs. Le maniement adroit de cette phraséologie goûtée par une génération vantaux orateurs et aux politiciens leur succès et leur influence. Dans le langage courant, maint proverbe usuel vaut raison et
justification. Les particularités propres à un peuple se traduisent dans sa langue : c'est pourquoi la
connaissance de plusieurs langues élargit Thorizon mental en y charriant, par la voie des mots, des éléments mentaux jusqu^aiors ignorés.
Toutes les explications qui précèdent montrent à quel degré nous nous tenons les uns les autres. Nous avons vu les individus, « dans la vie sociale, exerçant, mèmeàleurinsu, une telleaction les uns sur les autres, influant de telle sorte, non sur le sort
seulement, mais sur le caractère les uns des autres, que la prétention chez l'un d'eux d'accomplir sans les autres toute sa destinée, d'atteindre isolément le bonheur et la perfection que sa nature comporte, apparaît comme une suprême naïveté. L'individualisme àoutran ce n'est plus seulement l'exaltation déplaisante de nos tendances égoïstes ; il suppose l'ignorance profonde de notre condition et la méconnaissance des lois de notre nature : c'est plus qu'une laideur et une faute, c'est une sottise.» (Marion, De la solidarité morale, préf. de la 4« édit., p. III.) Pour tout dire, nous sommes solidaires.
Cette solidarité n'est pas justifiée que par les explications que nous avons précédemment étudiées. Elle n'est pas provoquée seulement par ces phénomènes d'ordre intérieur que nous avons passés en revue : imitation, contagion, suggestion, force de ridée, influence du langage parlé ou mimé. Elle est produite, en outre, par l'existence d'un phénomène
d'ordre extérieur : la division du travail.
M. Dukheim, le premier, a mis en relief les conséquences morales de ce principe, dont on n'avait
souligné jusqu'alors que les conséquences économiques ; il voit, dans ce principe, la cause explicative de la solidarité.
L'attrait, qui cause l'amitié, est dû tantôt à certaines ressemblances, tantôtà certaines dissemblances entre les deux personnes. Mais ces dissemblances ne sont pas des oppositions de caractères qui les
font se heurter; ce ne sont pas des différences quelconques : il faut qu'elles consistent en un complément de sentiments et d'idées ; nous aimons en elles
des qualités qui nousfont défaut ; et ainsi, nous nous achevons en elles. L'amitié constitue donc une société, dans laquelle chaque associé apporte sa part contributive à l'œuvre commune d'affection ; il y a une
division du travail entre les amis, il en est de même de la société conjugale ; l'amour naît de la différence de nature entre l'homme et la femme, différence par laquelle l'un et l'autre se complètent mutuellement ; leur union réalise un tout plus parfait. Le progrès a amené entre l'homme et la femme des différences toujours croissantes : à cette spécialisation
incessamment accrue a correspondu une stabilité toujours plus grande des liens conjugaux. Dans les sociétés primitives, la femme travaille comme l'homme, et, comme lui, vaà la guerre ; elleestdouée d'une grande vigueur physique ; or la famille revêt la forme matriarcale, le mariage a uu caractère temporaire ; il est toujours révocable et n'entraîne ja-
mais le devoir de fidélité. A mesure que l'on progresse au contraire, l'union monogamique, indissoluble, imposeledevoirde fidélité; mais aussi la femme est devenue délicate et élégante, et ses occupations se concentrent sur des objets différents de ceux qui sollicitent l'activité de l'homme (1).
Voilà les effets moraux de la division du travail : elle suscite l'amitié, elle crée la famille.
Mais elle explique aussi la solidarité : « le plus remarquable effet de la division du travail n'est pas qu'elle augmente le rendement des fonctions divisées, mais qu'elle les rend solidaires. Son rôle n'est pas simplement d'embellir ou d'améliorer des sociétés existantes, mais de rendre possibles des sociétés
qui sans elle n'existaient pas. Faites régresser au delà d'un certain point la division du travail sexuel,
et la société conjugale s'évanouit pour ne laisser subsister que des relations sexuelles éminemment éphémères ; si même les sexes ne s'étaient pas séparés du tout, toute une forme de la vie sociale ne serait pas née. Il est possible que l'utilité économique
(1) Il n'en (au(irail rien conclure contre le mouvenaent (ëminisle lendanl à faire cesser le monopole dont les hommes sont investis pour certaines carrières. La spécialisation de la période antérieure ayant créé une menlalilé féminine, les femmes apporteraient dans Texercice de leurs professions nouvelles leur tour d'esprit original : on verrait apparaître une nouvelle forme de littérature, d'art, Tart féminin, la littérature féminine. La (liffércnciation de l'homme et de la
femme en serait plus accrue encore. On ne saurait donc ac-
cuser le léminismede préparer ridentification des deux sexes,
et de compromettre la stabilité de la famille en nous ramenant h la grossièreté de ses formes anciennes.
de la division du travail soit pour quelc|ue chose
dans ce résultat, niais en tout cas, il dépasse intiniment la sphère des intérêts purement économiques, car il consiste dans l'établissement d'un ordre social et moral sui generis. Des individus sont liés les uns aux autres qui sans cela seraient indépendants ; au lieu de se développer séparément, ils concertent leurs efforts; ilssontsolidaireset d'une solidarité qui n'agit pas seulement dans les courts instants où les services s'échangent,mais qui s'étend bien au delà » (Durkheim, De la division du travail social^ 62-63). La division du travail est l'explication la plus universelle de la loi de solidarité. La division du travail se retrouve dans tout l'univers, et c'est toujours la solidarité qu'elle engendre.
<( La solidarité est un fait positif, universel, fondamental, non pas seulement d'ordre sociologique, mais aussi d'ordre biologique, et même d'ordre chimique. La solidarité morale a ses racines dans les profondeurs du monde physique » (Izoulet, La cité moderne, 10).
Les éléments simples du monde inorganique ne restent pas en effet isolés ; ils entrent incessamment dans le jeu compliqué de combinaisons infiniment variées, et toutes ces fusions font apparaître des corps nouveaux doués de qualités spéciales, de propriétés jusqu'alors inconnues.
Cette ébauche de solidarité s'accuse plus nettement en biologie : « Le fait de la solidarité a des
racines biologiques dans le monde vital » (irf., 48).
Martin , 23
„ rA3S
ilK-U'uli»!
Le métazoaire, organisme pliiri-cellulaire, est un système de cellules, tandis que le protozoaire, organisme uni-cellulaire, est une cellule isolée. Celui-ci
est la vie à Tétat infime. Celui-là va permettre le plus riche épanouissement de la vie. Gomment ? Par l'association basée sur cette division du travail qui engendre la solidarité. Chez Tanimal rudimentaire, toutes les parties du corps sont aptes à remplir indistinctement les fonctions les plus variées et à se suppléer mutuellement dans Taccomplissement de
leurs tâches [\). Au contraire, plus on s'élève dans réchelle animale, plus chaque organe se spécialise dans Taccomplissement d'une fonction unique, toujours la même, et c'est du concours régulier de ces différents rouages se prêtant un réciproque appui que découle l'harmonie totale de Findividu ; cette variété des fonctions localisées entraîne la différenciation des appareils et la complexité de structure, la coordination des organes et leur subordination.
Là solidarité physique et biologique n'est que l'expression extérieure de cette solidarité intime qui exerce son action au dedans de chacun de nous. La
1. « Chez ces animaux, la destruction d'une partie quelconque du corps n'entraîne la perte complète d'aucune faculté ; chaque fragment de l'organisme, s'il vient à être isolé, peut continuer à fonctionner comme avant sa séparation et agir comme agissait la masse tout entière. Là il n'existe donc aucune division du travail vital, et chaque portion de l'individu est à la fois un instrument de sensibilité, de mouvement, de nutrition et de reproduction » (Milne-Edwards, Leçmis sur la physiologie et Vanatomie comparées de Vhomme et des animaux)»
perpétuelle ébullition de nos sentiments, de nos idées, de nos volitions brouille l'écheveau de leurs influences réciproques. A tout instant, par une décision présente, nous engageons l'avenir, de même que notre décision actuelle était engagée par le passé. A tout instant en effet nous faisons naître une habitude, car une pensée isolée tend à se répéter, une pensée répétée crée un désir qui tend à se grandir en se répétant, le désir accru finit par passer en acte, l'acte isolé tend à se reproduire et à créer une habitude. Sans nul doute, nos habitudes de pensée, de cœur, de conduite, sont à tout instant réformables ; bonnes ou mauvaises, elles se peuvent rompre, nous pouvons les quitter. Mais du moins le conflit de l'habitude et du vouloir est-il d'autant plus aigu, et son issue d'autant moins certaine en faveur de celui-ci que celle-là est plus invétérée. A tout instant donc, nous forgeons quelque anneau d'une chaîne qui nous pèse, nous faisons un lien à nos membres et un nouveau tour à ce lien qui les
entrave. Certaines décisions ont, sur notre vie, une influence plus protonde que toute autre, car elles
n'apportent pas une tendance de détail, mais elles
nous font entrer dans un cercle fermé où règne une influence générale à laquelle on ne se dérobe pas, par exemple, le choix d'un Wétier, l'engagement du mariage. Un métier comporte en effet un certain état d'esprit professionnel. Le mariage est une garantie de moralité. Pendant la jeunesse, le choix d'un ami
est une de ces décisions qui peuvent avoir sur notre
vie rinfluence heureuse ou perturbatrice la plus profonde, car il en résulte le contact intime et réciproque de deux âmes en voie de formation.
S'il est une telle solidarité, au dedans du moi, entre tous les phénomènes psychologiques qui s'agitent et luttent dans les replis les plus obscurs pour
apparaître dans l'orbe de la conscience et y régner
en maîtres, comment pourrait-il ne pas y avoir, au dehors de nous, application de cette même loi? De même que les actions et réactions mutuelles incessantes de nos sensations forment un tout compact qui pèse sur notre activité ultérieure, de même les actions et réactions réciproques de tous les inoi groupés ensemble font apparaître une résultante qui dominera les volontés particulières. A la solidarilé psychique individuelle fait suite la solidarité psychique collective.
Elle apparaît dans la famille. En ce cercle étroit, les idées et sentiments mis en commun courbent
vers une direction déterminée la trajectoire que
notre individualité est appelée à parcourir. Cette influence ne se borne pas à notre courte vie, elle engage ces générations futures que nous appellerons à la vie à, notre tour : « Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en sont agacées » (Jérémie, XXXI, 29) (1).
1. Mais la solidarilé n'exclut pas la rcsponsabililé personnelle que nous avons établie dans la première partie de ce travail : « Chacun mourra pour son iniquité ; loul homme qui mangera du raisin vert, ses dents en seront agacées » (Jérémie, XXXl, 30).
La solidarité sociale apparaît ainsi comme la suite nécessaire de la solidarité familiale. Résultant d'une
coopération de tous, elle produit en chacun les conséquences les plus riches. Une rapide analyse suffira à uous en convaincre.
Le protiste, qui est unicellulaire, est doué seulement d'irritabilité. L'association pluricellulaire, qui constitueranimal,estconditionphysiologiquoderapparition de son instinct. Cet instinct se traduit par les
manifestations les plus variées dans les sociétés animales d'abeilles ou de fourmis. A un plus haut degré encore nous trouvons les sociétés humaines. Or, lu vie en société est condition sociologique de l'apparition, chez les individus, de la raison, et les manifestations de la raison humaine deviennent d'autant plus éclatantes que le progrès des sociétés s'accentue davantage. C'est la conséquence de la division du travail. II y a, dans la société comme dans l'organisme, division du travail. Chaque membre de la société se spécialise dans une recherche particulière, et, par un
exercice continu, affine, aiguise, (îxalte une certaine faculté. Chacun se crée un compartiment où il s'enferme. Chacun concentre sur un objet étroit son activité propre. Et chacun bénéficie par la suite des résultats de ce labeur qui absorbe toute la vie d'un autre (t). Autant une activité dis-