Indépendante du temps. — Les générations
antérieures lient celles qui les suivent en leur léguant un stock d'opinions et de coutumes ; par là, elles leur tracent le lit où elles devront s'écouler d'abord, quittes à le modifier plus tard si elles le veulent et le peuvent. Les habitudes d'une période historique peuvent survivre dans une période nouvelle : la Rome impériale demeura toujours entièrement imprégnée des formes républicaines, et ses propres traditions furent l'âme de Byzance.
2. Indépendante de l'espace. — L'influence d'une nation plus avancée dans la civilisation se fait sentir sur les autres peuples. Une révolution se répercute au delà des frontières du pays où elle éclate : la révo^ lution française du siècle dernier et celle de 1848
eurent leur contre-coup dans l'Europe entière. L'ét
tatde culture scienlifiqne, on littéraire, ou artistique d'un peuple, suscite, chez ses voisins, des imitateurs, des émules. Les sentiments d'aninjosilé nationaleentre deux peuples, excitent les individus qui les
composent à des sentiments d'hostilité personnelle:
le conflit collectif aigrit les rapports entre individus. Le présentdéveloppement économique du monde
met vigoureusement en relief cette solidarité de tout le genre humain : par la division du travail, national, une ville ne saurait subsister si ses communications cessaient avec tout le territoire, et, par la division du travail international, un peuple entier
souffrirait, si une nation lointaine devenait incapable de remplir sa tâche ; la guerre de sécession a porté un coup terrible à l'industrie cotonnière anglaise ; les progrès industriels de TExtrême-Orient sont gros de conséquences pour la prépondérance économique de l'Europe ; une crise aux Indes, la
découverte de gisements ignorés dans quelque désert inaccessible, l'entrée de peuples sauvages dans
Taclivité productive, sont des événements où se trouve intéressé tout l'univers.
La solidarité n'est pas seulement une loi humaine, elle est une loi religieuse et divine. 11 y a division du travail et solidarité, mais par « attribution «dans
l'unité substantielle, entre les trois personnes de la Trinité. Il y a division du travail et solidarité par coopération de deux éléments distincts et incomparables, entre Dieu et l'homme, dans l'œuvre commune de la création, puisque c'est Thomme qui Ta-
chève en se conformant à la loi. Dans l'état de surnature octroyé au premier homme, une tâche très nette était dévotueàcelui-ci : ildevait, parson obéissance, conserver l'ordre établi. Après la chute, sa
coopération devient plus évidente encore : la terre
inculte est livrée à son industrie, et, de plus, il doit lutter pour se parfaire lui-même ; il apparaît ainsi
comme un véritable associé, chargé de terminer l'exécution du plan divin. La Rédemption se présente comme une intervention à laquelle l'homme devra d'être puissamment aidé dans cette tâche. Or,
la Rédemption futla conséquence de la chute originelle. Celle-ci ne serait-elle pas une preuve nouvelle
de la solidarité humaine ?
Mieux que cela : elle est l'expression mystique de cette même solidarité. Ce caractère ressort de la solution qu'il convient de donner à une objection adressée au péché originel et que nous n'avons pas
abordée encore.
N'est-il pas injuste que nous subissions les conséquences d'une faute que nous n'avons pas commise ? Faut-il dire que « cette justice, qui punit les innocents pour les coupables,... c'est la vendetta barbare, ce n'est pas la justice des hommes éclairés » (Janet, Les Problèmes du X/X' siècle, 481).
Nullement. Il y a là une conséquence toute ordinaire, humaine, normale, de la loi de solidarité. Or cette loi trouve dans la théologie sa plus parfaite expression. 11 est juste que nous supportions les
conséquences fâcheuses de la défaillance du premier homme, puisque nous eussions bénéficié des suites heureuses de sa persévérance. Le châtiment
nous est transmis de même que la justice et sainteté originelles nous eussent été léguées. « Comme notre père commun devait, s'il était demeuré fidèle, transmettre à toute sa postérité la justice originelle avec la natui^e humaine ; ainsi, la perversion contraire, le désordre causé par sa révolte se propage de race en race à travers les siècles » (St. Th. d'Aq., Somme l'^' 11% 9, LXXXl, a. 2). « De même que le don de la grâce primitive, la justice originelle, se fût propagée dans le cours des siècles, si Adam avait conservé Tinnocence, ainsi son péché se transmet
avec la nature humaine à ses descendants, parce
que tous les hommes forment comme les membres d'un seul corps » (id., a. i). « Le péché originel n'est pas un acte, c'est un état de privation. Pour expliquercette privation..., il suffit d'appliquer àla race humaine la loi d'hérédité en vertu de laquelle un être ne transmet à ses descendants que ce qu'il
est et que ce qu'il possède.... Telle que Dieu Ta établie, l'hérédité est éminemment une loi de solidarité. Elle fait dépendre le sort de ceux qui naissent du sort de leurs générateurs, parce qu'ils peuvent être considérés comme ne formant avec eux qu'un seul homme » (Le P. Monsabré, Confèr. de N.-D, 28« confér., Carême de 1877, p. 209-210).
Le péché originel n'esl pas l'unique expression de
la solidarité religieuse. Celle-ci résulte encore de
l'application des mérites individuels à autrui, de la prière, de la doctrine des indulgences (1), de la communion des saints.
La solidarité n'estdonc pas seulementloi humaine, elle est loi divine. Aussi cesse-t-elle d'être purer
ment matérielle et extérieure comme lorsqu'elle est produite par la division du travail, ou psychique comme lorsqu'elle est produite par la suggestion,
pour devenir purement intérieure, mentale, spirituelle et vivante. La solidarité religieuse s'exprime par la communauté doctrinale qui unit les pensées dans un même cr^do : nous avons mêmes origines, mêmes destinées, nous sommes l'objet d'un même
1. « Non seulement l'homme jouit de ses propres mérites, mais les satisfactions étrangères lui sont imputées par la jus-
tice éternelle, pourvu qu'il l'ait voulu et qu'il se soit rendu digne de cette réversibilité. Nos frères séparés nous ont conlesté ce principe, comme si la rédemption qu'ilsadorent avec nous élait autre chose qu'une grande indulgence, accordée au genre humain par les mérites infinis de l'innocence par excellence, volontairement immolée pour lui... Ils ont dit : l'Homme-Dieu a payé pour nous, donc nous n'avons pas besoin d'autres mérites ; il fallait dire : donc les mérites de Tinnocenl peuvent servir au coupable. Gomme la rédemption
n'est qu'une grande indulgence, l'indulgence h son tour n'est
qu'une rédemption diminuée. »MaisDieu n'agit pour Thomme
qu'avec son consentement; il faut donc que la volonté de celui-ci acquiesce à ce bénéfice. Par conséquent, « il faut que, par une humble et courageuse coopération, Thomme s'approprie cette satisfaction, autremeni elle lui denaeurera étrangère. Il doit prier sans doute comme s'il ne pouvait rien; mais il doit agir aussi comme s'il pouvait tout. Rien n'est accordé qu'à ses efforts, soit qu'il mérite par lui même, soit qu'il s'approprie les œuvres d'un autre » (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, iQe entrelien).
rachat inspiré par un même amour pour tous. Et elle s'exprime par la communauté de sentiment et d'affection, donnant à tous înême bouche et même cœur, unissant chacun à chacun par les liens inaltérables
de la chrétienne charité : « que le Dieu de patience et
de consolation vous fasse la grâce d'être toujours unis de sentiment et d'a/fection entre vous, selon J.-Ch., afin que, tous ensemble, d'un même cœur et d'une même bouche, vous rendiez gloire à Dieu le Père de N.-S. J.-Gh. j> (Rom., XV, 5, 6.) « Aimez-vous les uns les autres avec une charité fraternelle... Réjouis-
sez-vous avec ceux qui se réjouissent, et pleurez
avnc ceux qui pleurent. Soyez tous unis dans un même esprit » (Rom. XII, 10, 15, 16). « Celui qui aime son prochain accomplit la loi... tous les commandements sont compris en abrégé dans cette parole : vous aimerez votre prochain comme vousmême. » (Rom., XIII, 8, 9). (( Mais surtout ayez la
charité, qui est le lien de la perfection ; faites régner dans vos cœurs la paix de J.-Gh. à laquelle vous avez été appelés/>o?/r ne faire qu'Hun corps. » ( Coloss., m, 14, 13). « Mes bien-aimés, conduisez-vous avec sagesse, veillez et priez ; mais avant tout ayez une charité persévérante les uns pour les autres, car la charité couvre la multitude des péchés » (1, Petr.
IV, 7, 8). (( Ce qui nous a fait connaître Tamour de Dieu envers nous, c'est qu'il a donné sa vie pour
nous; de môme, nous devons donner notre vie pour nos frères. Comment un homme qui possède les biens (le ce monde, et qui, voyant son frère dans le besoin.
lui ferme son cœur, aurait-il en lui l'amour de Dieu ? Mes petits enfants, n'aimons pas de bouche ni en paroles, mais en œuvre et en vérité » (I. Joan., III, 16, 17, 18). « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n'ai la charité, je ne suis que comme un airain sonnant et. une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de prophétie, quand je pénétrerais tous les mystères,
quand je posséderais toutes les sciences, et quand j'aurais toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai la charité, je ne suis rien. Et
quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir
les pauvres, quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai la charité, tout cela ne me sert de rien... Ces trois vertus, la foi, l'espérance et la charité, demeurent maintenant ; mais la charilé ej^t la plus excellente des trois » (I, Cor., XIU, 1, 2, 3, 13). « C'est pourquoi, renonçant au mensonge, que chacun de VOUS parle à son prochain selon la vérité ;
car nous sommes tous membres d'un même corps » (Ephes., IV, 25). « Vous n'êtes qu'un même corps et qu'un seul esprit, et vous avez tous été appelés à la même espérance » (Ephes., IV, 4). « Car, comme dans un seul corps nous avons plusieurs membres, et comme tous ces membres n'ont pas la môme fonction, ainsi, quoique nous soyons plusieurs, nous ne
sommes tous néanmoins qu'un seul corps en J.-Gh., et nous sommes tous réciproquement membres les
uns des autres en J.-Ch. notre Seigneur i> (I, Cor. XII, 12-14). « Il n'y aura qu'un troupeau et qu'un Pasteur » (Joan., X, 16).
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