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nouveau, des trônes leur seront réservés : il crée, en effet, une sorte de hiérarchie de dignitaires, n'ayant aucun pouvoir, mais jouant un rôle décoratif. Pour capter, d'autre part, les faveurs des riches, il
maintient dans son système la propriété, Théritage, rinégalité des fortunes : c( L'ordre sociétaire va remplir le vœu des nations en assurant à chacun l'opulence graduée, objet de tous les désirs » (id. Il, 128). H assure môme qu'en harmonie les capitaux
rappoileront 18 à 36 p. 100. Dans le phalanstère,
on pourra manger à volonté dans sa chambre ou à table d'hôte, et il y aura plusieurs catégories de pensions d'après le chiffre de la dépense que l'on voudra faire ; mais, s'il y a plusieurs classes, du moins la table de la dernière sera-t-elle meilleure que les meilleures tables des plus riches civilisés :
« Les mets de 3' classe, qui seront le pis aller du
peuple, surpasseront en délicatesse ceux qui font à présent les délices de nos gastronomes. Quant à la variété de mets qui régnera aux tables du peuple, on ne peut pas Testimer moins de 30 à 40 plats, renouvelés par tiers tous les jours, avec une douzaine de boissons différentes et variées à chaque repas »
(Théorie des quatre moavemenU, 246). De plus, si les
fortunes sont diverses, du moins tous les sociétaires sans exception auront une part dans le capital social. Il y aura, sur le produit total, une triple rémunération à prélever : pour le travail, les 5/12 ; pour le capital, les 4/12; pour le talent, les 3/12 {Théorie de V Unité Universelle, 111, 517). De plus.
pour corriger rinégalité des biens, Fourier imagine une combinaison d'après laquelle les petites parts rapporteront beaucoup plus que les grandes : il divise, en effet, les actions en trois classes, la première rapportant 40 0/0, la seconde beaucoup moins,
et la troisième 5 0/0, actions ouvrières, foncières, banquières. Or, les premières ne seront attribuées qu'à ceux possédant très peu de parts dans la propriété sociale ; au delà d'un certain chiffre, ils ne
pourront avoir qtie des actions de la seconde catégorie; et, s'ils en dépassent le nombre, ils ne pourront acquérir que des actions de la troisième espèce. De plus, un minimum en nourriture, logement, vêtements et distractions, sera avancé à tous les phalanstériens, sans exiger du bénéficiaire aucun travail en retour : « Le premier droit est le droit de ?e
nourrir, de manger quand on a faim,... et ce droit
impose au corps social le devoir d'assurer au peuple un minimum d'entretien » (La Fausse Industrie, I, 391). Et que l'on ne prétende pas que tous voudront recevoir le minimum sauf travailler: ceux-là seront, au contraire, très peu nombreux, puisque le régime de l'harmonie suppose le travail devenu si
attrayant que l'on sera sollicité de s'y livrer avec passion. Enfin, il n'y a plus de salariat puisqu'il n'y
a plus de travail mercenaire ; au salariat est substitué une part dans les bénéfices, un dividende.
Voilà la répartition réformée. Mais une autre idée chère à Fourier est qu'il convient plutôt de réformer le mode de production des richesses que leur mode
Martin 6
de répartition, l'inégalité des richesses étant un moindre mal que leur insuffisance. Or, dans la société des civilisés, les forces productives sont très
mal utilisées; de là un reiidemenl bien inférieur à celui que l'on pourrait atteindre (1). Pour réformer
la production, non-seulement le travail doit être
rendu attrayant, mais encore, et cette idée est diamétralement opposée à celle des socialistes ou anarchistes contemporains, il faut pousser la division du travail jusqu'à ses dernières limites; de là, la division de chaque phalange en 135 séries, chacune d'elles subdivisée en groupes et sous groupes. Mais, pour remédier à la monotonie de ces occupations si
minutieusement spécialisées, les différents travaux seront variés, en ce sens que l'on passera alternativement de l'un à Fautre. Enfin il y aura davantage de bras employés à produire : d'abord parce que la consommation en commun supprimera le gaspillage causé par la vie en ménages séparés, ensuite parce
que la Constitution de phalanstères échangeant directement entre eux fera disparaître le parasitisme des intermédiaires : « Comment ne s'est-on pas
aperçu que la principale économie doit être Vèconomie des bras, des agents superflus qu'on pourrait épargner, et que nous prodiguons à des fonctions improductives comme celles du commerce? » (Théo-
rie des quatre mouvements, 373).
Fourier est donc à l'antipode du déterminisme
1. Idée développée avec une grande abondance de détails par Novicow, Les gaspillages dans les sociétés modernes.
autoritaire des marxistes. Ceux-ci entendent faire
des hommes autant de sages grâce à l'influence extérieure d'un système de règlements et de lois. Fourier, au cou traire, « ne fait jamais appel qu'à la liberté, et c'est sur elle qu'il compte, soit pour l'initiative à
prendre des premières sociétés parfaites, dont
l'exemple doit, pense-t-il, entraîner un mouvement universel d'imitation, sans lois ni décrets d'aucune sorte, soit pour régler la vie et le travail des associés et les rapports mutuels des associations, pourvu seulement que celles-ci aient été tout d'abord constituées de manière à satisfaire aux conditions divinement préordonnées qu'il a découvertes». {La philosophie de Fourier par M. Renouvier, dans La critique philosophique, année 1883, 1, 210). Fourier
(( a prétendu tout à la fois organiser le monde social et conserver, ou, pour mieux dire, réaliser, créer la liberté absolue; il n'a admis aucun genre de contrainte, aucun devoir proprement dit, imposé matériellement du dehors, ou moralement du dedans,
pour tenir les passions dans l'ordre ». (éd., 211). Il n'y a ni bien ni mal, ni vice ni vertu, mais des
maux dus à la méconnaissance des lois providentielles. Or Dieu, qui ne peut vouloir le mal, nous a doué de passions. C'est donc qu'elles sont légitimes et bonnes. Nous souffrons de la négation de cette
vérité. Laissez les passions s'exprimer librement au
dehors : l'harmonie sociale naîtra de leur concours spontané ; l'attraction passionnelle liera en faisceau
leurs puissances, de même que l'attraction universelle détermine la danse cadencée des planètes.
Comment donc expliquer la présence du mal, la
succession des périodes de Sauvagerie, Patriarcat, Barbarie et Civilisation, puisque l'harmonie a été
donnée par Dieu comme principe fondamental de l'organisation universelle? Fourier l'explique parce qu'il appelle et la %" exception on à peu près » : « Les calculs sur l'attraction et sur le mouvement
social sont tous sujets à l'exception de 1/8 ou de
1/9 : elle sera toujours sous-entendue, lors même que je n'en ferai pas mention. Par exemple, si je dis en thèse générale : tes civilisés sont très malheureux, c'est dire que les 7/8 ou 7/9 d'entre eux sont réduits à l'état d'infortune et de privation, que 1/8 seulement échappe au malheur général et jouit d'un
sort digne d'envie ». (Théorie des quatre mouvements, 47). D'ailleurs, cette 8^ exception se retrouve dans
toute la nature, et non pas seulement dans « le mouvement social ».
Cette conception que l'harmonie ne doit pas être seulement sociale, mais cosmique, est une caractéristique essentielle du système de Fourier : l'harmonie sociale n'est qu'une partie de l'harmonie intégrale ; elle est liée à l'harmonie physique terrestre et sidérale. Fourier est parti de là pour formuler
les vues les plus excentriques : il déclare que la réalisation de son système social marche de pair avec le renouvellement de la face du monde : les climats changés, la configuration des continents modifiée,
le globe terrestre redressé sur son axe et doté de nouvelles lunes. « Le matériel atmosphérique du globe ayant été dégradé et faussé, le spirituel et social a dû être faussé de même, s'il est vrai, comme le disent tous les philosophes, qu'il y a unité dans le système de la nature, analogie entre toutes ses parties, que tout y est lié. 11 y a donc double restauration à opérer, celle du matériel atmosphérique, et celle du mécanisme social dont il faut retrouver
lancienne structure, le mode qui employait utilement les passions, instincts, caractères, et autres ressorts naturels ». {La Fausse Industrie, 1, 157).
Les extravagances abondent. De l'influence réciproque de toutes les parties du monde, il conclut très sérieusement à l'intervention des astres dans la création des végétaux et des animaux. De ce qu'il
existe des espèces animales malfaisantes et de ce
que la Providence a dû vouloir le bien, il conclut qu'il sera créé des animaux parfaits opposés aux animaux nuisibles: « Il convient de réitérer fréquemment ces remarques sur les désordres de nos créations presque entièrement contre-moulées et scissionnaires avec l'homme, avec Fètre pivotai d'harmonie auquel tout doit se rallier... Ce serait pour nous une connaissance bien vaine que celle du système de la nature, si elle ne nous donnait pas les moyens de corriger le mal existant et remplacer les produits scissionnaires, les êtres nuisibles à l'homme, par des contre-moules ou Serviteurs utiles. Que nous importerait de savoir en quel ordre chaque
astre est intervenu dans la création... ? Après ces
notions acquises, il nous resterait ia fâcheuse certitude que ces astres, qualifiés de promeneurs oisifs, ont, au contraire, fait sur notre globe, sept fois trop d'ouvrage, en nous donnant un mobilier dont les 7/8 sont malfaisants. Ce qui nous sera précieux, ce
sera l'art de les ramener en scène de création pour un travail contremoulé, par lequel Celui qui nous a donné le lion, nous donnera un contre-moule, un superbe et docile quadrupède, un porteur élastique, Vanti-lion, avec des relais, duquel un cavalier, partant le matin de Calais ou Bruxelles, ira déjeuner à Paris, dînera Lyon etsouper à Marseille, moins fatigué de cette journée qu'un de nos courriers à franc étrier, car le cheval est un porteur rude et simple, solipède, qui sera à l'anti-lion, ce qu'est la voiture
sans soupente à la voiture suspendue. Le cheval sera laissé pour attelages et parades, quand on possédera la famille des porteurs élastiques, anti-lion,
anti-tigre, anti-léopard, qui seront de dimension
triple des moules actuels. Ainsi un anti-lion franchira aisément à chaque pas quatre toises par bond
et saut, et le cavalier sur le dos de ce coureur, sera
aussi mollement que dans une berline suspendue. Il y aura plaisir à habiter le monde quand on y jouira de pareils serviteurs. Les nouvelles créations
qu'on peut voir commencer sous cinq ans donnent
à profusion de telles richesses en tous règnes, dans les mers comme sur les terres... Tous ces brillants
produits seront les effets nécessaires d'une création
îl
en arômes contre-moulés, qui débutera par un bain aromal sphérique purgeant les mers de leurs bitumes » (Traité de r association domestique agricole, L 328-529). Fourier a pressenti les merveilleux progrès de la Science. Mais, il part de cette intuition pour créer par une transformation bizarre, une
fantasmagorie qui étonne les plus imaginatifs. Il a la manie de la précision mathématique appliquée à l'expression de ses rêveries. Après avoir lâché son imagination, il la note toujours enchiflfres. S'il devine une inventiou féconde do l'avenir, c'est sous un travestissement pratique: les hommes devaient créer les chemins de fer, Fourier avait pensé qu'ils auraient été dotés par les astres d'un anti-lion.
Laissant de côté ces extravagances, on peut résumer de la façon suivante son système : le monde
céleste est régi par l'attraction matérielle. Le monde social, par l'attraction passionnelle. Newton a découvert l'une, Fourier se présente comme l'inventeur de l'autre. De même que les forces physiques,
sous l'impulsion attractive, se sont spontanément coordonnées en un tout harmonieux, de même les
passions, abandonnées ù elles-mêmes dans le phalanstère, réaliseront l'Harmonie sociale. Le mal vient de ce queles passions sont entravées dans leur essor. En elles-mêmes, les passions sont bonnes, puisque
Dieu, qui est la bonté même, n'a pu donner à l'homme
qu'une nature excellente. Les vices sont le produit d'une nature opprimée par la notion du devoir, et
les lois ou préjugés que cette idée entraîne. Il faut libérer la nature de toutes ces entraves. Sous Fin-
fliieiice de l'attraction, les hommes s'associeront en groupes et en séries pour produire. Tous, spontanément, travailleront avec ardeur, car ils y trouveront
du plaisir, le travail ayant été rendu attrayant par son peu de durée et sa variété. Harmonie entre le
monde sidéral et le monde terrestre, entre notre planète et le monde sociétaire, entre les millions de phalanstères semés sur le globe, entre les séries de travailleurs et les séries de travaux, entre les séries
de travaux et les séries de produits, entre les séries
de produits et les séries de besoins, entre les séries de goûts et de plaisirs des producteurs et les séries de goûts et de plaisirs des consommateurs: tel sera le produit spontané du jeu des passions laissées en liberté dans le phalanstère. Notre nature est bonne; abandonnez-là à elle-même ; elle créera cette harmonie universelle, et ce vaste mécanisme marchera sans heurt et sans rupture.
C'est ce qu'expriment les disciples de Fourier : « Comme attributs constitutifs de l'être, comme forces primordiales et causes des manifestations de
la vie sociale, les passions sont ce quelles doivent être, les moyens dont Thomme est pourvu pour vivre en société, pour y chercher et y atteindre un bonheur
plus OU moins complet » (Barrier, Principes de sociologie, I, 133). « Les instincts donnés aux animaux et
à rhomme pour satisfaire des besoins physiologiques, ne peuvent être que bons et légitimes; de même les
passions, qui ne sont au fond que des désirs dont le
but est le bonheur, ne peuvent, comme telles, être
mauvaises et condamnées » (/d., I, 141). « Prétendre que nous paraissons sur la terre avec des tendances
au mal, tendances natives et constitutives de notre organisme, c'est prétendre, en changeant les termes, que Dieu nous a organisés de manière à contrarier
ses propres vues sur nous; car les vues de Dieu sont bienfaisantes, et un germe de mal ne pourrait venir de lui sans qu'il se trouvât en contradiction avec lui-même » (Renaud, Destinée de rhomme, 69). Nous répondrons qu'il faut distinguer entre le
premier couple humain et sa postérité. Le premier couple humain ne naît pas avec des tendances au mal, mais seulement avec la faculté de choix. Au contraire, sa postérité naît avec les tendances transmises par les ascendants, et ces tendances peuvent être mauvaises.
« Nous affirmons que, si nos penchants produisent, dans certaines circonstances, le mal, ils produisent le bien dans d'autres, que c'est en prévision de
ces bons efifets qu'ils nous ont été donnés. Nous affirmons que, si Ton était parvenu à supprimer un de nos penchants, on aurait fait une bien mauvaise
besogne On aurait ainsi gâté l'homme, tout autant
qu'on gâterait un clavier musical, en en retranchant une note » (Id., 71). — Cela est contestable : il faut
distinguer entre les penchants que Dieu nous a donnés, et ceux que l'homme s'est donnés à luimême ; ce sont ces derniers qui sont mauvais et qu'il faut détruire ; or, si le premier homme ne possédait
que des penchants heureux, les générations suivan-
tes héritent des tendances mauvaises qu'ont créées les péchés des ascendants. Les t'oiiriéristes raisonnent toujours comme s'ils se plaçaient dans l'hypothèse du premier couple humain. 11 faut en faire abstraction en sociologie puisque nous n'avons affaire
qu'aux descendants de ce premier couple, et que la
condition de ces descendants est modifiée par les phénomènes d'hérédité.
« Ces penchants ne jouent pas convenablement dans nos sociétés; concluons qu'il faut modifier le mécanisme social, notre ouvrage, pour le mettre en
accord avec notre mécanisme où la volonté de Dieu
s'est traduite » {Id., 72). — Certes, la société peut développer des instinct s mauvais et contrarier de bons
instincts. Mais il s'agit de savoir s'il suffit de reformer la société. Or, cela ne saurait suffireque si nous n'avions en nous aucun instinct mauvais, et cette hypothèse est inexacte. Donc, une réforme sociale
ne sulfU pas.
« En voulant prouver la dépravation native de l'homme, suite de sa déchéance, des écrivains ont
affirmé que Tenfant vient au monde naturellement porté au mal. Cette affirmation serait-elle vraie? » (W., 74). — Il n'y a pas lieu d'en douter : la théorie de l'hérédité le démontre.
On prétend que les défauts de Tenfant viennent
uniquement de ce qu'il ne reçoit pas une éducation appropriée à son âge et à ses besoins : « Avons-nous songé à un système d'éducation calculé sur les impulsions mêmes qu'ils (les enfants) ont reçues de
Dieu ; à une combinaison qui les mettrait en rapport seulement avec les objets qu'ils doivent manier, avec les obstacles qu'ils peuvent surmonter, avec les questions dont ils sont capables de comprendre les réponses? C'est au milieu des choses et des idées,
destinées à l'homme fait, que nous les élevons.
L'enfant souff're de ce contact inconvenant, il réagit et nous tait souffrir; et c'est lui seul que nous accusons!» (/d., 75).— Sans aucun doute, une éducation non appropriée peut créer ou développer des instincts mauvais. Mais, par l'hérédité, l'enfant apporte des
mauvais instincts. Pour les réformer, il ne suffit pas
de réformer l'éducation qu'il reçoit.
Fourier est Tancètre direct des anarchistes. Ceux-
ci comme celui-là affirmentl'excellence de notre nature, placent la souveraineté dans Findividu, font de sa volonté la loi, de ses désirs la règle morale, professent une confiance aveugle dans la toute puissance de l'initiative individuelle. Les groupements
se formeront et se dissoudront au gré des individus. Plus d'appareil coercitif, ni gouvernement pour faire
des lois, ni sanctions imposées par la force pour contraindre à l'observation desrèglements, llsconsidèrent que cette absolue indépendance est, avec le communisme, la garantie du parfait accord entre tous.
Mais, tandis que Fourier ne croit cette harmonie possible que dans le phalanstère, les anarchistes
l'affirment résulter d'une organisation quelconque née spontanément et expurgée de tout principe autorilaire. Aussi, alorsque Fourier détaille minutieu-
sèment le régime sociétaire, les anarchistes ne tentent aucune construction positive. Omettant toute
indication de fait, ils se cantonnent dans la région
des principes.
Même ils ne donnent de leur théorie que quelques traits hâtifs, des renseignements vagues, généraux, et parfois des aperçus contradictoires. Leur doctrine
est encore dans sa période de formation ; elle cherche ses formules : de là, des contours un peu flous,
des démonstrations insuffisantes ou des affirmations non démontrées, des conclusions qui souvent s'opposent. L'anarchie est encore aujourd'hui à l'état de nébuleuse. Elle est flottante et incertaine. Idéal très net lorsqu'on le résume en quelques mots: plus
de gouvernement, plus de propriété, l'individu libre, — imprécis, au contraire, sitôt qu'on le creuse, amorphe, se dérobant à l'étreinte d'une analyse serrée. Il s'est d'ailleurs modifié quelque peu sous Taction de ses propres créateurs. Apparu dès l'abord comme formule de destruction pure et simple, il
s'est peu à peu éloigné d'un nihilisme aussi puéril
que dangereux pour tenter la rédaction d'un programme positif. Mais il fourmille d'idées inachevées et d'opinions qui se boudent.
L'idée mère, la notion fondamentale dont les conceptions diverses de l'anarchie s'inspirent, est sans conteste celled'autonomie absolue de l'individu,
de plein épanouissement de la personnalité, de liberté complète pour fous. De là, le rejet des concepts gouvernement et d'Etat.
Ce culte de l'individu a donné naissance à l'anar-
chisme littéraire de Maurice Barres, Zo d'Axa, Tailhade, 0. Mirbeau, Tabarant, Paul Adam, Bernard Lazare. On affirme le culte du moi déifié, et qu'il n'y a pas lieu de se préoccuper, pour le développer complètement, des autres humains. L'individu
est le tout de l'univers et chacun doit chérir, cultiver, grandir sa personnalité propre, la satisfaire, l'accroître, sans songer aux « vagues humanités » qui s'agitent autour d'elle et qui pourraient en souffrir. <ï Qu'importe, pourvu que le geste soit beau !» Ces individualistes disent constituer une élite, une aristocratie intellectuelle, s'épanouissant comme
une fleur sur le fumier de la méprisable multitude.
Les théoriciens anarchistes répudient cette conception de dilettante. Evidemment, disent-ils, « son propre bonheur doit être le seul but de l'individu » (J. Grave, Lindividu et la Société, 178). Mais ils ajoutent que « l'individu n'est pas une entité abstraite. C'est une réalité se subdivisant en centaines
de millions d'exemplaires, répartis sur la surface de
notre globe, chacun de ces exemplaires apportant avec lui, en naissant, les virtualités qui lui sont propres, ce qui comporte pour chacun également les droite» que l'on a voulu attribuer à l'entité, c'està-dire le droit d'évoluer à sa guise, selon ses aptitudes et de poursuivre la réalisation de son propre
bonheur selon sa façon de le concevoir » (id., 179).
Le correctif est juste. Si les hommes vivaientiso-
lément, ils pourraient sans nul doute se développer
indépendamment de toute considération étrangère à leur moi. Mais ils vivent en société. Or, « pour vivre en société, l'homme est forcé de tenir compte
de ses semblables » {id., 18o) ; « comme il ne peut se suffire à lui-même, et que, pour rendre tous leurs etfets, ses etïorts doivent être associés aux efforts de
ses congénères ; comme la réalisation de son bonheur en emprunte les éléments au milieu dans lequel il se meut,... l'individu, dans la conception de son bonheur, doit donc tenir compte de ce qui existe
autour de lui et comprendre que le bonheur de ceux
au milieu desquels il est appelé à évoluer, ne sera pas sans influence sur le sien propre » (éd., 187). Les doctrinaires de l'anarchie opposent donc à la conception de l'individu isolé celle des individus associés : (( Ce n'est pas un individu qu'il existe sur
terre, mais des centaines de millions à la fois » (/d.,
193). Us ne sont pas simplement juxtaposés ; il y a entre eux « solidarité dans l'état social » (id.)-Nous voilà loin de J.-J. Rousseau, dérivant cet état de nature, supérieur à l'état social et dans lequel l'homme aurait vécu isolé, libre et heureux. J. Grave s'en sépare radicalement ; « c'est parce qu'il a vécu
en société, que l'individu est sorti de l'animal. C'est
parce qu'il a pu échanger ses idées rudimentaires avec ses semblables, qu'elles se sont élargies, modifiées, en ont enfanté d'autres et que s'est développé son cerveau, que ses facultés ont progressé... Livré à ses seules forces, à ses seules ressources, l'individu, incontestablement, serait profondément misé-
rable. 11 se verrait, comme à l'époque où la pierre éclatée lui fournissait ses premières armes et Outils, condamné à lutter au jour le jour pour subvenir à sa
subsistance. Sans trêve ni répit, il lui faudrait tenir constamment en éveil toutes ses facultés, pourn'arriver à produire que des jouissances grossières, rudimentaires et en petit nombre » (id., 187-188). « Sous peine de déchoir, l'être humain ne peut vivre isolé ; l'état social est pour lui une condition sine qua non de bien être et de progrès » (id., 195).
11 semble en résulter que l'autonomie de Tindi-
vidu, dans la société, ne peut se concevoir que sous réserve de la limitation résultant des droits et de l'activité d'autrui. Une vie en commun est faite nécessairement de concessions grâce auxquelles peut se réaliser cet accord indispensable pour l'action collective. Cependant on le nie. La contradiction est
ici manifeste. J. Grave prétend que cette affirmation: « pour pouvoir vivre en bonne harmonie, les êtres associés sont forcés d'abandonner une partie de leur liberté, de subordonner leur initiative à une volonté directrice », équivaut à « raisonner avec nos préjugés reçus, avec la hantise de notre état social dont
l'organisation rend les individus antagoniques les
uns aux autres » (id., 200). Assurément, si l'unanimité était possible sur tous les points, cette conséquence fâcheuse ne se pourrait constater. Mais, en fait, il n'en est jamais ainsi. Il faut donc tenir compte d'autrui et, dans une certaine mesure, faire des concessions. On vit de concessions. J. Grave le
reconnaît ; « il esl'bien vrai que l'homme associé, s'il veut tirer profit de son association, doit subordonner son action à l'action de ceux avec lesquels il s'est uni, voilà la part de vérité contenue dans Taroumentation autoritaire ; mais où il y a erreur, c'est lorsque, arbitrairement, on en conclut que, du moment qu'il concerte et combine ses efforts avec ses semblables, l'homme abandonne une part de son autonomie » (tV/., 203-204V — Maiscommentpeut-on subordonner son action à celle d'autrui sans rien abandonner de son autonomie? Voilà une opposition que Ton ne résoud pas.
11 y d'autres indécisions, et sur certains points
d'une importance majeure, notamment la nature de
l'homme.
J. Grave semble d'abord nous la présenter comnie
originellement mauvaise, lorsqu'il adopte la théorie
delà descendance animale de l'homme : « Quand
1 homme commença àse grouper avec ses semblables,
il devait être encore un animal plutôt qu'un homme »
{La société mourante et V anarchie, p. 44). Les luttes continuelles, qui signalèrent les débuts de l'humanité, durent « développer chez les individus l'instinct sanguinaire et despotique » (id., 45).
Mais cette question est d'une importance minime au point de vue réformiste, si Ton songe que, n'étant doué d\nucune liberté, l'homme est incapable
de se transformer lui-même ; il est ce que le fait la société. J. Grave abandonne donc sa position première pour adopter l'opinion des socialistes autori-
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taires : l'homme est produit du milieu, par conséquent bon ou mauvais suivantque le milieu est l*un
ou l'autre. « Le plus grand nombre accepte comme actes justes et naturels les dénis de justice les plus flagrants, pourvu qu'ils soient sanctionnés par l'usage. Et c'est cette facilité à se plier aux coutumes
traditionnelles, à ne pas heurter lopinion courante
de ses semblables, qui démontre que Thomme n'est primitivement, ni bon ni mauvais, mais seulement ce que le font le milieu et les circonstances » (i'mdmàn et la société, 128). L'homme n'est ni bon ni mauvais » {kl, 129).
Puis J. Grave, dans le même chapitre, corrige celte opinion neutre : « L'autorité, l'exploitation de
la masse par la minorité des privilégiés, ne subsiste que par l'abnégation des exploités ; ce n'est qu'en
faisant appel à leurs sentiments d ordre, d'harmonie, deaolidarité, que l'on arriveà justifier et maintenir l'ordre social qui les écrase » {id., 132-133). L'homme estdoncdoué positivement de sentiments
pacifiques, de douceur et de vertu. Mais « l'état social actuel est organisé de façon à le rendre mauvais, féroce, impitoyable à l'égard de ses semblables; à en faire un être tout à fait insociable, et la société n'a pas encore croulé sous l'action intérieure de ses forces dissociées » {id., 134). La société surexcite l'antagonisme entre ses membres,elle les arme et en fait autant d'ennemis. Or, « malgré tous les ferments de haîne qu'elle développe,.. loin de devenir chaque
MarUn ^
riiK'j;.
jour plus insociable, l'homme tend de plus en plus vers un état harmonique » (id., 135),
La conclusion devrait donc être : l'homme est
bon ; la société le pervertît. Cependant J. Grave revient à l'idée de nature neutre : « L'homme n'est ni bon ni mauvais encore une fois» {id., 141). Puis à l'opinion marxiste : « L'homme est un êire presque passif, subissant la pousée de ses besoins, obéissant à la pression des circonstances extérieures. Il est, surtout, ce que le fait le milieu dans lequel il évolue. Sa passivité n'est pas absolu puisque, selon l'intensité de sa vitalité, il réagit plus ou
moins contre les difficultés extérieures, mais ce n'est que pour aboutir,en (in décompte, à obéir aux passions qui l'impulsent» (id., 141-142). Le déterminisme est ainsi article de foi. L'influence sociale est
souveraine : « Comme tous les autres animaux,
l'homme n'est que le produit d'une évolution qui s'accomplit sous l'influence du milieu dans lequel il
vit, et des conditions d'existence qu'il est forcé de subir ou de combattre» (La société mourante et rancirchie, 46). Une refonte du milieu s'impose donc, car « il suffit d'étudier le mécanisme de la société bourgeoise pour reconnaître qu'elle ne peut rien produire de bon. 11 faut que les aspirations vers le
beau et le bon soient bien vivaces dans la race humaine pour que ces aspirations n'aient pas été étouffées par l'égoïsme étroit, irraisonné, et la rapacité que la société officielle lui inculque dès le berceau » {id., 40-41).
Il y avait donc, dans la race humaine, des « aspirations vivaces vers le beau et le bon »? — Mais d'où
venaient-elles ? Ce ne peut être de la filiation animale. Ni des débuts pénibles de l'humanité livrée aux luttes meurtrières. Ni de l'influence sociale dont on nous signale les déplorables conséquences. Jl ne reste plus qu'à les supposer impliquées dans la nature originelle de l'espèce humaine. On revient ainsi à penser qu'elle est bonne. On avoue du reste que
les vices de l'individu s'épanouissent-dans la mesure où ses aspirations vertueuses on tété « étouff*ées par l'égoïsme étroit, irraisonné, et la rapacité que la société officielle lui inculque dès le berceau. » D'ailleurs, il le faut avouer, on nous présentait en rhomme un sigulier animal, apte « à savoir raisonner sur son origine, à formuler des aspirations sur
son avenir », à telle enseigne qu' « il dépend de lui
de conjurer cette fatalité du mal que l'on prétend attachée à son existence. En arrivant à se créer
d'autres conditions de vie, il arrivera à se modifier lui-même » {id., 47). De telle sorte que, maintenant, l'on ne nous dépeint plus l'individu comme un produit du milieu, mais le milieu comme un pnxluit
de l'individu, et celui-ci comme capable, par ce procédé, de «se modifier lui-même *. Quelle pensée
flottante! Elle semble se préciser au chap. X, « Influence des milieux. » L'opinion de l'auteur peut ainsi se résumer : « L'homme ne s'est pas fait tout seul, ni moralement, ni physiquement.... il est le produit d'uû concours <le circonstaaces, de combi-
naisons et d'association de matière » {id,, il9). Mais « lui aussi peut Iransformer le milieu où il
évolue » (id., M7).
C'est ce dernier point de vue qui finit par dominer tout l'anarchisme. A cet égard il constitue sur le marxisme primitif un progrès réel ; jusqu'à M. De-
vllle, cette école avait négligé de mettre en relief la réaction modificalrice de l'individu surson milieu;
et la correction apportée par M. Deville ne saurait acquérir uiïe importance prépondérante sans détruire le fatalisme historique de Marx. Tout à rencontre, les anarchistes mettent en relief, placent en première ligne, l'individu. Si l'homme est produit par le milieu, il réagit contre lui énergiquement et sans cesse. Si l'homme n'est pas doué de libre arbitre, du moins est-il impulsé par ses idées et sentiments, et l'idéal supérieur qui apparaît dans le champ clos de sa conscience le pousse à suivre la direction qu'il lui trace. L'homme est bien agi : mais il l'est moins par la contrainte des faits
que par la flamme qui brille au-dedans de luimême. 11 est un passif agissant à son tour, etqui est agi à agir. L'anarchie ne sort donc pas du déterminisme, mais elle l'élargit singulièrement. L'homme demeure un jouet dans la succession des événements ; mais les faits passent nécessairement par le
prisme de sa conscience, s'y déforment, et n'en
sortent que pour imprimer sur l'écran de l'avenir des nuances jusqu'alors inconnues. Tandis que,
pour les socialistes autoritaires, Thistoire se déve-
loppe indépendamment de l'homme, pour les socialistes libertaires, l'histoire se développe nécessairement aveC lui. Les uns affirmeraient volontiers que, si l'homme disparaissaitde lascènedu monde, le monde suivrait cependant une courbe identique d'évolution ; les autres soutiennent que cette trajectoire est modifiée dans son profil par l'individu,
rouage le plus souvent actif, et qui, môme passif, demeure rigoureusement nécessaire.
De ces deux conceptions théoriques résulte une divergence dans les applications sociologiques. Les marxistes disent : l'évolution économique se produit d'elle-même, elle va du régime de la concurrence antagonique au régitne du collectivisme harmonieux ; laissez faire, laissez passer, pourraientils formuler à leur tour; que les libéraux le veuillent ou s'y opposent, la société collectiviste sortira du féodéalisme industriel, comme sur une tige vient s'épanouir la fleur. Les anarchistes ne se placent pas ainsi en position d attente ; ils répudient cette attitude contemplative, ce rêve de brahmane, cet immobilisme de Flnde, ce calme plat de fataliste
oriental ; ils ont foi en l'action, l'énergique action de l'individu : c'est l'individu qui peut et qui doit réformer la société ; c'est par son initiative, son énergie, sa recherche du mieux, son travail infatigable, son activité inclassée, sa fougue, sa persévérance, que le milieu social deviendra meilleur: « Nous disons que, aujourd'hui, la volonté individuelle pouvant intervenir dans le processus de l'évolution de l'espèce, le devoir de chacun est de
chercher à s'orienter vers ce qui lui semble le mieux, au lieu d'accepter passivement les choses
qui lui semblent mauvaises » {V individu et la société ,
203). Aussi le grand objectif est-il de faire « l'éducation de la volonté » (id. chap. XIII) : « Le plus
grand obstacle à la réalisation de l'idéal que nous rêvons, la véritable entrave à l'affranchissement individuel, c'est le manque d'initiative des individus » {id. 213). « Ce que Ton pourrait faire, tout
de même, si on savait vouloir ! » (l) (214). Cette
absence de volonté a permis à l'Etat d'étendre partout sa protection oppressive, de se substituer aux individus, de les emprisonner dans les mailles serrées de ses lois, décrets, règlements et sanctions. L'homme doit revenir sur cette abdication et reprendre ses pleins pouvoirs. En regagnant peu à
peu ce terrain perdu, il préparera la rénovation sociale : « Si les individus pouvaient s'habituaient
à ne jamais rien demander ni à TEtat, ni aux groupements dont ils font partie, ni aux individus en lesquels ils ont confiance,... il y aurait un grand pas de fait vers la révolution transformatrice que nous attendons » (224). « C'est dans les cerveaux, avant tout, qu'il nous faut d'abord faire la révolution d (218). (( Il est temps que l'homme
comprenne qu'il n'a rien à attendre de qui que ce soit ; que tout doit venir de lui, et que la transformation qu'il rêve d'accomplir dans le milieu, doit, au préalable, être accomplie en lui » (221-222). (l)Maislevouloirsupposelaliberté.EtJ.Gravenielaliberlé»
« Quelles que soient les vertus bienfaisantes dont notre imagination ail doté la révolution, quelle que soit la puissance que nous lui attribuions en nos désirs, elle ne pourra être que ce que seront ceux qui l'accompliront » (247).
Les anarchistes complètent donc et corrigent heureusement les insutfisances et les erreurs des rparxistes. Mais leurs idées sur ce point appellent ellesmêmes un complément et un redressement, Il ne
suffit pas d'éduquer la volonté. Il faut réformer les
mœurs. Eduquer la volonté, la fortifier, puis lui apprendre à vouloir le bien moral, cela suppose chez
rhomme le libre arbitre. Il convient donc de se dégager complètement du déterminisme, et de compléter l'autonomie extérieure de l'homme pour son autonomie interne.
Mais les anarchistes n'admettent pas le libre arbitre, et, pour eux, cette réforme des mœurs sera la conséquence naturelle d'u ne réforme de la société :
« La société étant basée sur l'antagonisme des individus, elle entraîne donc fatalement des conflits en- tre individus. Mais que l'on organise une société où les individus aient intérêt à se respecter mutuellement, OÙ l'observation de la parole donnée soit tenue pour un bien parce que cela est profitable à tout le monde et non parce que cela pourrait entraîner une peine physique... La disparition des délits n'est pas dans l'organisation d'un appareil formidable de répression, mais dans une meilleure organisation sociale ».. (La société future, 379-380). « La société,
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qui est une première tentative d'un essai de solidarisation devrait avoir pour but d'améliorer les individus, de leur apprendre à pratiquer cette solidarité en vue de laquelle ils se sont associés, de les faire s^aimer comme des frères, de les amener à tout
mettre en commun ; joies, plaisirs, jouissances,
peines, douleurs et souffrances, travail et production. La société, au contraire, n'a trouvé rien de mieux que de les diviser en une foule de castes qui peuvent se résorber en deux principales : les gouvernants et les possédants d'un côté, les gouvernés et les non possédants de l'autre. Côté des premiers :
jouissances et pléthore ; côté des seconds : misère,
privation et anémie. Ce qui a pour résultat de poser ces deux catégories d'individus en ennemis, entre lesquels se perpétue une guerre féroce qui ne doit prendre fin que par l'asservissement sans retour des seconds, où la destruction complète, en tant que classe et privilèges tout au moins, des premiers.
Mais l'organisation défectueuse et mal comprise de
la Société en deux classes distinctes, ne borne pas là ses pernicieux eff*ets. Basée sur Tantagonisme des intérêts, elle oppose, dans chaque classe, individu à individu ; elle sème la guerre entre eux par son institution de la propriété individuelle qui force les individus à thésauriser pour s'assurer du lendemain
que la société ne peut leur garantir... Etablie sur
cette lutte des individus, la société a fait de chaque être Tennemi de tous ; elle provoque la guerre, le
crime, le vol et tous les délits que Ton attribue à la
mauvaise nature de l'homme quand ils ne sont que
la conséquence de l'ordre social, que la société continue à perpétuer quand ils devraient disparaître sous rinfluence des nouvelles notions morales acquises par rhomme. » (La société mourante et Va-
narchie, 121-122). « On crie contre les fainéants,
contre les voleurs et les assassins, on invoque le côte foncièrement mauvais de la nature humaine, et on ne s aperçoit pas que ces vices, ne demandent qu'à disparaître, s'ils n'étaient entretenus et développés par l'organisation sociale. » {id,, 126) : « L'homme est un animal perfectible qui a des défauts, mais
aussi des qualités ; organisez un état social qui lui
permette l'usage de ces qualités, enraie ces défauts ou fasse que leur mise en action entraîne son propre châtiment. Faites surtout que cet état social ne comporte pas d'institutions où ces défauts pourront trouver des armes pour opprimer les autres, et vous verrez les hommes savoir s'entr'aider sans force coer-
citive». {La société future, 200). Voilà Tidéal anar-
chique : plus de force coercitive. « Une nouvelle société ne demandant ni lois, ni institutions, ni force armée ; un état social où l'individu ne serait sollicité d'agir que par des mobiles qui, tout en lui étant agréables, concouraient au bien général, au plus grand profit de l'espèce». {LHndivida et la société,
216). « Une société où n'existeraient plus de gendarmes, plus de juges ». (i'/., 28t>). « Une société où personne n'aurait à obéir, oii chaque être pourrait
développer son initiative, sans avoir à en rendre
compte à personne, n'ayant à accepter d'autres limites que celles qu'il s'imposerait lui-môme, s'abstenant d'empiéter sur le champ d'activité de sesvoisins afin que ceux-ci ne viennent pas entraver sa propre initiative ». {id,, 287).
Comment cela peut-il se faire? Fourier avait tenté de le dire. J. Grave n'essaie pas de l'expliquer.
S. Faure a entrepris un exposé logique et collèrent de la doctrine anarchiste. Il se propose de le
développer en trois volumes. Le premier seulement a jusqu'ici paru.
D'après S. Faure, la solution de la question sociale ne consiste pas dans une réglementation destinée à prévenir les excès de la concurrence, à assurer aux ouvriers du travail, et l'assistance contre la
maladie, la vieillesse, les infirmités, mutualités,
syndicats, crédit populaire, toutes ces institutions corrigent à peine les effets les plus mauvais d'une
organisation sociale mauvaise. Il faut la refaire. Mais il ne suffît pas pour cela d'assurer à chacun, par la mise en commun des instruments de production, le produit intégral de son travail, car c'est
laisser subsister l'Etat oppresseur, et « faire de la question sociale une question purement économique, et ne voir en l'homme qu'un appareil digestif », (S. Faure, La Douleur universelle, p. 8), alors qu' c^ elle est à la fois politique, économique et morale, parce qu'elle embrasse l'homme tout entier ». {id).. 9).
Le problème social se pose ainsi : (( instaurer un
milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au développement progressif de l'humanité x>. (id., 10). Le but cherché est donc d'assurer à tous le bonheur, ctlui-ci étant « pour chaque individu, la faculté de satisfaire librement tous ses besoins, physiques, intellectuels, moraux ». (p. 25).
Or nous sommes loin de compte, car notre société réalise « la douleur universelle » : — pour le « prolétariat manuel » : « labeur exessif, privations, salaire insuffisant, vieillesse indigente, mendiants,
vagabonds, voleurs, prostituées, morts par la faim,
suicides » ; — pour le « prolétariat intellectuel » : « employés d'administration, monotonie de leurs occupations, difficulté de l'avancement, absence
d'idéal, sujétion, routine, misère en redingote ; employés de commerce et d'industrie, insécurité du lendemain, sans place » ; — dans la « classe
moyenne > : « petit commerce, lutte concurrentielle, menaces de faillite, ruine fatale; petite industrie, infériorité résultant de l'outillage, écrasement certain ; petite propriété, impôt, usure, hypothèques, mauvaises récoltes » ; — dans la « classe
élevée » : « souffrance d'une autre nature, mais très réelle, cœurs broyés, pessimisme universel ». (V.
Quelles sont les causes de cette universelle douleur?
Ce ne sont, ni la nature, ni l'individu. On les en
a accusés bien à tort l'un et l'autre. — On allègue
l'insuffisance des richesses naturelles : d'après S. Fanre, la production industrielle et agricole est supérieure à la somme des besoins. On prétend que la
nature irrémédiablement vicieuse de l'homme, fourberie, mensonge, cruauté, égoïsme, est la cause de ses malheurs : pour S. Faure, « l'homme à sa naissance, n'est ni bon ni mauvais ; au point de vue moral, il est neutre; mais, suivant l'influence qu'exerceront sur lui les trois facteurs suivants, rhérédité, l'éducation, le milieu, ces deux derniers surtout, il
est susceptible de devenir ceci ou cela, d'entrer dans
la voie la plus juste comme dans celle de l'inique, et, tour à tour, de s'honorer par ses bonnes ou de s'avilir par ses mauvaises actions ». (p. 101). L'auteur ne prétend pas que « l'homme naît bon, mais seulement qu'il n'est pas mauvais de par sa nature ». (id)., — Dire que la nature de l'homme est neutre
revient à affirmer qu'elle est bonne, car c'est nier
l'existence, en elle, de toute inclination mauvaise, et énoncer qu'elle ne peut, par son développement
spontané, présenter aucune déviation vicieuse, celles-ci résultant exclusivement de l'influence des agents externes. Et l'auteur estime, en effet, que ces choses bienTaisantes se manifesteront dans une organisation sociale oii rien ne viendra les entraver. Aussi réclame-t-il la suppression de toute autorité :
ni lois, ni gouvernement, ni juges, ni soldats, mais le « fais ce que veulx » aimable que Rabelais écrivait à la porte de l'abbaye de Thélème. — L'individu reilétant le milieu où il naît et où il grandit, sa « per-
versité s'explique sans qu'il y ait lieu d'y impliquer les impulsions inhérentes à l'individu lui-même, elle n'est qu'une résultante fatale des conditions extérieures à l'homme lui-même ». (p. 103).
Le mal est donc guérissable : il suffit que les motifs de l'éviter aient sur nous plus d'empire. Or, ce sont présentement ces raisons qui ont le moins de
force. L'homme chérit la paresse, parce qu'il voit réunis toujours l'oisiveté et l'opulence, la misère et le dur labeur ; il est égoïste, parce que le conflit aigu
des intérêts, la guerre à outrance de chacun contre
chacun le contraint à piétiner sur ses semblables s'il ne veut être écrasé par eux; violent, parce qu'il vit dans un monde de violences déchaînées où l'emporte toujours la raison du plus fort ; menteur, parce que la ruse est une force, et que l'éducation luienseigne, par la politesse, à farder sa pensée. La richesse,
parce qu'elle confère la puissance, les jouissances et
la considération, le rend cupide. La disposition hiérarchique de nos sociétés, comprimant les désirs
d'indépendance, enseignant la joie mauvaise de
broyer la volonté d'autrui et de se l'asservir, surexcite une soif ardente de domination. « Dans un milieu antagonique, violent, faux, hiérarchique, il
est fatal que l'être soit égoïste, batailleur, hypocrite,
dominateur » (p. 121).
La douleur universelle n'a sa source parconséquent ni dans la nature, ni dans l'individu. Ses causes secondes sont : les institutions sociales, c'est-à-dire l'iniquité économique, l'iniquité politique et Tini-
ÊtVi..
— iiO —
quité niorale. Sa cause unique et première est le
principe d'autorité.
L'iniquité économique se résume en l'idée de propriété individuelle; tout appartient à quelques-uns. Or, l'appropriation individuelle du sol entraîne la servitude et la misère du prolétariat agricole ; Tappropriation individuelle des instruments de travail
provoque, à tout progrès, une augmentation de la
misère des travailleurs, par les conflits avec les patrons, les grèves, les crises de surproduction ; l'appropriation individuelle des produits détermine cette concurrence aiguë d'où résultent la sophistication des objets, le gaspillage des réclames, et la concentration des capitaux, des usines et de la terre dans
un toujours plus petit nombre de mains.
L'iniquité politique se résoud en l'idée de gouvernement : tous obéissent à quelques-uns. Le système représentatif détruit la souveraineté populaire, car, déléguer son pouvoir, c'est le perdre. La loi est supposée l'expression de la volonté du plus grand nombre, et même vrai, cela serait détestable, car la justice est exprimée par les espoirs de la minorité pressentant l'avenir. La loi, enfin, est contraire en
droit, car elle est oppressive au bénéfice exclusif des possédants et des gouvernants. Le parlementarisme prépare la voie aux coups d'Etat des César. Le système électoral corrompt les électeurs et les élus. Ce
régime d'oppression et d'injustice encourage la révolte, que la société s'attache, parles policiers et les magistrats, à répritnei' après l'avoir fait naiire.
Et il y a l'iniquité morale. Le principe utilitaire
devrait inspirer toute morale, car le bien consiste à se rendre heureux soi-même. Cet égotisme peut s'accorder du reste avec l'altruisme dans « une organisation sociale au sein de laquelle, les intérêts de chacun se conciliant harmoniquement avec ceux de tous par la suppression des causes artificielles de
discorde sociale, non seulement nul ne puisse trouver son bonheur dans le malheur d'autrui, mais encore le plaisir de chacun soit indissolublement lié au plaisir de tous et la souffrance imposée à un seul ressentie par tous grâce au libre jeu de la solidarisation de la douleur et du contentement » (p. 293). Dans cette morale, nulle obligation, mais la plus absolue liberté laissée à tous nos instincts, à toutes nos passions, à tous nos désirs. Toute contrainte, toute retenue sont sacrilèges. Le plein épanouissement de l'être, sous l'inspiration secrète des inclinations de sa nature : voilà la morale, et voilà le chemm du bonheur. « Cette philosophie a la loyauté
et l'audace de proclamer à la face des rhéteurs et
pédagogues de la morale religieuse et de la philosophie stoïcienne, que le seul bien, c'est le plaisir, la volupté, la jouissance, le bonheur » (p. 295). Si de nos penchants dérivent actuellement des vices, c'est à raison des entraves qu'on leur oppose : règles des morales basées sur le devoir, règles des sociétés fondées sur le pouvoir, les unes et les autres filles du
principe d'autorité, mutilent notre nature, pervertissent nos désirs, déchaînent la guerre entre les
hommes. En morale : plus de devoir; en politique: plus de pouvoir; nulle part, l'autorité; partout, la volonté individuelle souverainement absolue. — C'est
donc bien admettre l'excellence originelle de notre
nature, et non pas seulement sa neutralité, puisque
c'est prétendre que les maux qu'elle cause provien» nent des obstacles mis à son expansion. — Ces obstacles créés par les fausses morales, la loi les renforce parfois et les sanctionne : « La loi nous prescrit de quelle façon il est bien ou mal d'aimer; elle stipule la forme sous laquelle la calomnie appelée diffamation, est punissable, par conséquent coupable, et indique aux langues venimeuses ou aux plumes agressives les moyens d'attaquer, sans que trop parler nuise, la réputation d'^un ennemi » (p. 306).
Il y a ainsi une morale légale, et pour beaucoup de gens elle est la seule morale : « Ce que la loi défend
est mal ; ce qu'elle ne défend pas est bien ; ce qu'elle
ordonne est sublime » (p. 307). Et comme la loi, à elle seule, pourrait être impuissante à remplir l'objet que le législateur se propose, celui-ci « a trouvé et développé habilement dans le milieu social des agents qui lui facilitent merveilleusement la mission qu'il s'est attribuée : vaincre les suprêmes résistances
de la nature, émousser ses appétits, prévenir ses rébellions, brider ses passions, pour faire enfin de l'individu un être dépouillé de toute indépendance, de toute volonté personnelle », agents nombreux, dont les principaux sont : « La religion, la famille, l'éducation, l'opinion publique » (p. 308). La consé-
quence, « c'est Técrasement complet de l'individu et de la collectivité » (p. 338), c'est la compression douloureuse due aux obstacles artificiels opposés au
libi^e cours des passions; or, sachez-le, « moralistes,
les crimes, les monstruosités, sont la brutale revanche des passions que vous voulez endiguer, et dont VOUS tatalisez le terrible déchaînement » (p. 343).
Mais la cause unique et première de la douleur universelle est le principe d'autorité. La source unique de la douleur, et que l'on découvre dans les
causes secondes précédemment analysées, a c'est
l'autorité, parce qu'elle engendre toutes les servitudes, s oppose à la libre satisfaction de tous les
besoins : physiques, intellectuels et moraux, satisfaction qui constitue pour chaque individu le bonheur, tout le bonheur! » (p. 358). Et ce principe d'autorité se traduit par un triple organe, la propriété, le gouvernement, la morale : « La propriété
tyrannise le ventre; le gouvernement opprime le cerveau: la morale broie la conscience. » (p. 364).
« D'où vient toute souffrance? D'un besoin privé de satisfaction. D'où vient cotte privation? D'une loi, d'un règlement, d'une menace, d'une contrainte matérielle ou morale. D'où vient cette pression morale ou matéi^ielle? De rauforité. » (p. 366). «En dehors de la liberté sociale conquise par l'abolition
de l'aulorité sociale, c'est la misère, l'oppression, la contrainte, la douleur, sans qu'il y puisse être porté remède. A ce point de vue, l'élimination complète du principe d'autorité d'une part, l'ainmialion MarUn 3
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