‹ La question sociale et l'opinion du paysChapitre 10 sur 19 · DANS LE CHER · texte numérisé non relu

DANS LE CHER

Bourges,le 14 juillet 1893.

M. Dubois, avocat, est un des chefs les plus écoutés du parti libéral du Cher : il est assuré du succès de M. le prince d'Arenberg dans la première circonscription et il fait des vœux sincères pour le succès de M. Picot contre Henry Maret. M. Dubois désire que les conservateurs et les modérés s'entendent pour former un parti répubUcain libéral : la plus grande faute des conservateurs jusqu'à ce jour a été de combattre la forme du gouvernement et de préférer voter pour les socialistes plutôt que pour les républicains centre gauche.

— « Notre population est très bonne, très facile à gouverner : elle est républicaine, parce que le gouvernement est républicain. Elle commence bien à s'apercevoir qu'elle a été exploitée jusqu'à ce jour par des hâbleurs, par des hommes peurecommandables. Mais n'est-ce point la faute des hautes classes, qui se sont enfermées dans une politique d'opposition violente? Il ne faut pasessayer de faire revenir le pays en arrière ; dans le Cher, comma ailleurs, on veut le progrès et conserver toutes les libertés. Pour ma part, quand je cause

avec nos pa3^sans, je m'efiforce de Jes convaincre de la nécessité d'envo3'er à la Chambre des hommes capables de bien gouverner le pays. Quand vous achetez un cheval ou une vache, leur dis-je, vous n'êtes point assez naïfs pour ne pas acheter une bonne bête, solide, saine. Quand vous choisissez un député, pourquoi prenez vous un négociant qui n'a pas su faire ses affaires ou un médecin sans clientèle pour luiconfierlesaflfairesdupays?Il vous serait bien plus avantageux de voter pour un homme compétent, connaissant les questions politiques et économiques : avec cet homme-là. vos intérêts seront bien défendus à la Chambre. Mais si vous votez pour votre vétérinaire, il ne saura pas plus faire de bonne politique que vous ne sauriez faire ce qui n'est pas de votre métier !

« Eh bien ! ils comprennent que j'ai raison, mais ils se méfient tout de même un peu de ceux qui ont été longtemps les adversaires delà République et qui se présentent aujourd'hui comme républicains.

« Celui-là ne peut pas être républicain sincère, pensent-ils, puisque hier encore il était réactionnaire ; il se dit républicain pour nous tromper: quand ilseraaupouvoir,il cherchera à renverser le gouvernement et ça fera une révolution que nous ne voulons pas ! 11 est clair que le parti libéral doit s'efforcer de présenter des hommes nouveattx,des hommes qui ne sont pas déjà compromis par des

déclarations politiques antérieures. Sans cela, il n'aura pas la confiance des électeurs.

tt Ne nous dissimulons pas non plus que les petites causes ont très souvent de grands effets. Ainsi notre liste municipale a échoué aux dernières élections pour une cause d'apparence bien futile, mais que l'on a perfidement exploitée contre nous. Je vais vous la conter.

« Les municipalités qui nous avaient précédés avaient décidé que les loyers de 200 fr. et au-dessous seraient exempts d'impôts. Lors de notre passage au Conseil municipal, nous fîmes cette réflexion qu'il n'est pas juste que des célibataires ai • ses qui, avec un appartementde 200 francs de loyer annuel, sont à Bourges confortablement logés, ne paient point d'impôt, alors que des pères de famille moins fortunés, obligés d'avoir, à cause de leur» enfants, un loyer supérieur à 200 francs, sont soumis à un impôt équivalent à 11 ou 12 0/0 de la valeur locative. Nous décidâmes alors de faire payer l'impôt non plus sur le loyer, mais sur le revenu : tout contribuable ayant plus de 1,200 francs de revenus par an devait payer l'impôc.

« Ce vote de notre Conseil municipal eut lieu peu de temps avant les élections municipales ; nous» pensions que la nouvelle répartition de l'impôt ailait nous attirer les bénédictions de la population. Nous avions compté sans le répartiteur ! Ce der-nier, dans je ne sais quel dessein, au lieu de s'en-

quérir consciencieusement des revenus de chacun des habitants de Bourges, décida tout bonnement que tout le monde à Bourges devait être astreint à Pimpôt. car tout le monde gagnait au moins 1.200 francs par an. Il calculait sans tenir compte des jours de chômage forcé que les ouvriers subissent malgré eux. Naturellement, vous comprenez que notre populalion ouvrière, qui auparavant était exonérée, fut fort vexée de recevoir la veille des élections les feuilles de contributions. Le résultat le plus clair de la façon cavalière d'agir du répartiteur fut de faire élire la liste moitié radicale moitié socialiste où figurait le docteur Mirpied. Vous voyez qu'il est difficile de faire de bonnes réformes, mais qu'il est plus difficile encore de les appliquer ! »

Nous avons eu, en allant rendre visite à M. le colonel Gaërtner, président de la Société de Géographie de Bourges, l'occasion de constater que le reproche d'incurie, que tout le monde adresse à la municipalité de cette ville, est absolument mérité.

Par ces chaleurs torrides, toute une partie de Bourges boulevard du Progrès, avenue de la Gare, rue de la Frange, etc.) est infectée par les émanations pestilentielles qui se dégagent de l'Yvrette, petit cours d'eau qui traverse la ville et qui esta sec tous les étés. Figurez- vous que la municipalité se sert du lit de l'Yvrette comme dun égout collée-

teur et ne le fait pas curer. Ce n'est plus de l'eau qui remplit le lit desséché de cette petite rivière, ce sont des immondices et du purin. Cet égout à ciel ouvert ne peut rester plus longtemps dans cet état sans amener à Bourges une épidémie de choléra ou tout au moins des fièvres malignes.

M. le colonel Gaërlner, qui a consacré les loisirs de sa retraite à la défense des intérêts de la ville de Bourges, a fait à ce sujet un rapport au préfet du Cher, il a remis à M. le maire une pétition signée de plus de 600 personnes, demandant le curage et la désinfection du lit de l'Yvrette. M. le maire, un docteur, s. v. p. ! à qui j'ai parlé de cette pétition, l'a mise dans les cartons et déclare que cet égout au centre de Bourges n'a que l'inconvénient de sentir mauvais : si on le poussait un peu, il affirmerait sans doute que les émanations du purin sont hygiéniques. Les habitants de Bourges nous seront reconnaissants de signaler à qui de droit cette attitude inconcevable du chef de leur municipalité.

Tous les ouvriers des ateliers et magasins militaires de Bourges sont socialistes ; ils ont envoyé quelques-uns des leurs siéger au Conseil municipal. Je tenais à connaître leurs aspirations et leur programme.

M. Jean Sommier, conseiller socialiste, demeure avec sa femme et sa belle-mère, qui est âgée, 20,

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rue de Baumont, dans le quartier ouvrier de Bourges. Il habite le rez-de-chaussèe d'une petite maison élevée d'un seul étage comme la plupart des maisons de Bourges. Lorsque je me suis présenté chez lui à dix heures du matin, après avoir cherché pendant plus d'une heure son domicile dans le quartier, je ne trouvai que sa femme. J'ai rapporté de cette visite à un ménage ouvrier de Bourges une impression de tristesse et de consolation en même temps. La pauvreté de ces braves gens n'égale que leur propreté et leur douceur : on sent que les ambitions de ces honnêtes travailleurs sont bien petites et qu'ils demandent surtout à avoir un emploi toute l'année, à ne pas être réduits à mourir de faim. Ah! monsieur, me disait Mme Sommier, si on congédie encore des ouvriers des ateliers militaires, qu'allons-nous devenir ? Nous avons déjà tant de peine à vivre !

Le soir, après son travail, M. Hommierest venu me trouver et nous avons causé : c'est un homme de petite taille, brun, à la flgure douce, triste, intelligente !

— « Votre parti, lui ai-je dit, est-il organisé?

— « Certainement, monsieur ; nous avons des (Comités partout ; et Baudin va venir assister à leur réunion. Nous allons formuler notre programme et choisir les candidats que nous présenterons.

— « Voyons ! Parlons franchement : Xe trouvez-vous pas que Baudin, avec ses allures batail-

leuses, fait plus de tort que de bien à votre parti ?

— (( Je vais vous donner, monsieur, l'opinion vraie des ouvriers à ce sujet. Nous sommes tous ici partisans de la lutte contre nos adversaires politiques par le bulletin de vote ; nous n'aimons ni le bruit ni le désordre. Mais lorsqu'on vient nous dire que Baudin est un provocateur, nous protestons énergiquement. Baudin a été une victime de la police, monsieur; c'est unhommetrès convaincu; très résolu, mais très pacifique; il ne ferait pas de mal à une mouche...

— « Il me semble pourtant qu'il est de taille à emplo3^er parfois des arguments frappants

— « Oui, c'est un gars bien bâti; mais la police, en essayant de l'assommer, ne fait qu'accroître sa popularité parmi nous. Baudin a fait à Carmaux une campagne qui a doublé le nombre des socialistes en France. Et croyez-vous qu'il n'a pas rendu des services aux travailleurs en les syndiquant, en les poussant à la grève ? Dernièrement encore il a fait obtenir aux bûcherons une augmentation de salaires: voilà des gens qui travaillaient pour 60 centimes par jour. N'était-ce pas indigne ?

— « Quel sera votre programme dans ses grandes lignes ?

— « Nous demandons la suppression de la présidence de la République, la suppression du Sénat, la suppression des sous- préfectures, la suppression..,

— « C'est très bien, supprimer ; mais ce n'est pas tout !

— « Nous voulons arriver a ce que l'ouvrier ne soit plus regardé comme quantité négligeable, qu'on lui donne sa part de soleil et de gouvernement ; nous voulons la séparation de l'Église etde l'État, et enfm arrivera établir entre tous les cito3'ens une égalité absolue en enlevant à l'argent la toute- puissance qu'il a aujourd'hui.

— « Pourquoi ne croyez-vous pas plutôt les hommes honnêtes et sérieux qui vous parlent le langage de la raison, que les charlatans qui vous promettent toutes sortes de choses irréalisables 1

— « Croyez bien, Monsieur, que, parmi nous, plus personne n'est assez naïf pour écouter les radicaux et leurs belles paroles : ces gens-là, ne sont pas des nôtres, ce sont des bourgeois tarés ou chassés par leurs semblables. Ils n'ont d'autre but que de nous exploiter. Nous n'accorderons plus notre confiance qu'à nous-mêmes, qu'à des ouvriers comme nous: eux seuls défendront bien nos intérêts. Mais les radicaux, ce sont des hâbleurs ! En résumé, monsieur, voici notre plus grand désir : aujourd'hui nous sommes, malgré la République, les serfs d'une féodalité financière plus dure que la féodalité du moyen-àge. Eli bien ! nous voulons nous atîranchir de la domination du capital, nous voulons que le travail et le capital puissent traiter d'égal à égal ! »

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