‹ La question sociale et l'opinion du paysChapitre 11 sur 19 · DANS LE LOIR-ET-CHER · texte numérisé non relu

DANS LE LOIR-ET-CHER

Blois, ]ei24 juillet 1893.

Le département du Loir-et-Cher est, avant tout paisible et calme ; mais la bataille électorale n'3^ sera pas moins chaude ni moins acharnée pour cela. Les nombreuses opinions que yy ai recueillies ne me permettent point d'avoir des idées bien arrêtées au sujet des chances de succès des divers partis en présence.

Je vais donc, pour mettre les lecteurs du Figaro en mesure de juger eux-mêmes de l'état des esprits dans ce département, me borner à leur rapporter les déclarations de deux hommes autorisés à qui leur situation donne toutes les facilités possibles pour connaître l'opinion publique.

C'est dans son cabinet, à l'Hôtel de Ville, que M. J. Guéritte, industriel, maire de Blois, veut bien me recevoir. M. Guéritte est en compagnie de ses deux ad'oints, auxquels il me présente, et, dès les premiers mots, il me dit :

— « Vous devriez nous faire un questionnaire, ce serait plus commode !

— « Peut-être, monsieur le maire, mais ce serait fort long et ça n'aurait point l'imprévu d'une conversation, Voulez- vous me permettre de vous poser

quelques questions ? Quelle est l'opinion de la majorité du département ?

— (' Les trois quarts des habitants de Loir-et-Cher sont républicains ; j'entends par là absolument opposés à toute atteinte à la forme du gouvernement, et anticléricaux.

— « Et quel sera, selon vous, le résultat des élections dans la première circonscription de Blois ?

— « Hum ! c'est assez difficile à prophétiser. Xous savez que le député sortant, M. Deniau, se retire définitivement :il est malade et il est probable aussi qu'il sent qu'il ne serait point réélu. La lutte alors va se circonscrire entre M. le général Riu et M. Duros, ancien secrétaire général de la préfecture de Loir-et-Cher. Notre parti socialiste n'est point partisan des troubles, des grèves et de l'agitation. Nous avons à Blois près de 8.000 ouvriers, qui sont de très braves gens, amis du progrès, réclamant des réformes justes, mais très éloignés de tout ce qui ressemble à la violence.

« Le gouvernement va soutenir M. Duros ; ce dernier n'est pourtant point persona gy^ata vis-à vis de M. ïassin, qui est le tyran de notre département. M. Tassin, qui est autoritaire, n'aime pas beaucoup M. Duros. qui se réclame de >L Constans qui est aussi un autoritaire. M. Tassin llatteen ce moment de l'espoir de succédera M. Deniau, comme député, M. Gauvin, un modéré, fort honnête

homme, type du parfait vigneron. Mais je crois fort que M. Gauvin se désistera au second tour en faveur de M. Dures et qu'une entente se fera entre M. Dures et M. Tassin. Malgré la pression officielle qui sera faite en faveur de M. Dures, les républicains indépendants et les socialistes voteront pour le général Riu et nous espérons bien qu'il passera.

— « La puissance de M. Tassin est donc bien grande.

— « Tellement grande que dans la deuxième circonscription il n'y a aucun moyen de lutter avec son protégé, M. Ragot, qu'il a déjà désigné, lors de son élection au Sénat, comme son successeur. M. Tassin tient absolument dans sa main sa circonscription : c'est son « bourg pourri ». On n'a pas donné une place dans cette circonscription sans l'intervention, de M. Tassin. Aussi tout appartient là-bas non au mérite, mais à la faveur; Et la population est si peu portée à s'insurger contre le pouvoir établi, qu'il nous est impossible à nous républicains, d'aller nous faire entendre dans ces quatre cantons : on n'y écoute que les protégés de M. Tassin. Mais M. Ragot lui-même, qui fut autrefois le rival de M. Tassin, s'est —je n'hésite pas à dire le mot — vendu entièrement à ce dernier Pendant huit ans, ils sont restés sans se parler; puis l'entente s'est faite et alors M. Ragot a été, comme maire de Saint-Aignan, successivement

nommé officier d'académie, de l'instruction publique, chevalier de la Légion d'honneur : il va être député !

— - M. Jullien a t-il la même inlluence que M. Tassin?

— « Oh ! non ; mais à llomorantin, je ne vois guère de concurrent sérieux à lui opposer et il pourrait bien être réélu.

« Quant à M. de Possesse, à Vendôme, c'est un homme très aimable, très^stimé même de ses adversaires ; mais la circonscription est républicaine au fond, et M. Bozérian, lils du sénateur, a beaucoup de chances de remporter la victoire.

— On m'a dit, monsieur le maire, que vous êtes radical-socialiste, parce que vous avez fait voter par votre Conseil un crédit de 600 francs pour le dernier congrès socialiste ?

— «Pour moi, monsieur, je suis républicain progressiste, ou, si vous préférez, socialiste sage . Je crois que lorsqu'un ouvrier a usé ses bras à travailler, il est équitable de lui assurer une retraite. Il faut que les malheureux, qui accomplissent toute leur vie leur devoir envers la société, ne soient pas abandonnés par cette même société lorsqu'ils deviennent incapables de trouver eux-mêmeleur subsistance. Kn résumé, toutes les réformes justes et susceptibles d'améliorer le sort des classes ouvrières trouveront en moi et en ces messieurs, ajoutat-il en désignant ses adjoints, des défenseurs convaincus, i

Quelques royalistes intransigeants refusent de suivre les conseils de S. S. Léon XIII ; par contre des hommes éminents et éclairés se sont dévoués immédiatement et sans arrière-pensée à la politique préconisée par le Pape. Ils ont fondé à Blois un journal quotidien à cinq centimes, le Petit Blésois pour répandre leurs opinions et défendre leur cause. Les chefs de ce parti, qui prend à Blois une importance de plus en plus grande, sont MM. de Monttrichard, Evariste Martin et Miron de L'Espinay.

J'ai eu la bonne fortune de voir M. Miron de L'Espina3% maire de Ghitney et d'avoir avec lui une longue conversation que je vais résumer le plus brièvement possible.

— « 11 faut être aveugle, m'a dit M. de L'Espinay, pour ne pas voir toute l'opportunité de la politique que nous conseille le Saint-Père. La lutte contre la Constitution actuelle est maladroite, attendu que cette Constitution est l'œuvre des conservateurs eux-mêmes. Et puis, aujourd'hui, il ne s'agit pas de renverser le moins du monde la République ; nous voulons simplement une République honnête et sage. La question est de savoir si nous allons laisser les francs-maçons faire verser la France dans l'athéisme : on persécute la religion, on essaie de détruire les saines et forlifiantes croyances qui existent encore chez notre peuple ; voilà ce que nous voulons combattre, voilà ce

que nous voulons faire cesser. Nous avons bien le droit, n'est-ce pas 1 de réclamer la liberté religieuse !

«Dans le Loir-et-Cber — et c'est bien un peu partout la même chose en France — on est partisan du gouvernement qui existe, parce qu'on craint les changements et aussi, il faut le dire, parce que les hommes qui nous gouvernent, et qui ont fait de la République un régime de sectaires, ont perverti le peuple par tous les mo^^ns possil)les. On a fait voir aux paysans, aux ouvriers, aux petits bourgeois que tout était soumis au bon plaisir des autorités, que rien ne se faisait que par faveur et que, seuls, les bien pensants étaient dignes d'obtenir ce qui était dû â tout le monde. Avec cette façon d'agir, on en est arrivé à auiener nos populations à un degré de scepticisme inouï. Ainsi, dernièrement, quand on a prouvé la vénalité et les actions scandaleuses de certains hommes politiques, que croyez-vous qu'a pensé le paysan ? Il s'est dit : Bah ! il 3^ a toujours eu des exploiteurs et des exploités et je serai toujours exploité. 11 ne croit plus — ou bien rarement — à la vertu.

« J'estime que la politique du Saint-Pére, politique d'honnêteté, de modération et de progrés pacifique, doit être défendue par des hommes nouveaux, par des hommes non compromis par des déclarations poHtiques antérieures. Il vaut beau-

coup mieux que des conservateurs, qui ont l'estime et l'affection de leurs concitoyens, viennent dire simplement au peuple : « Conservateur n'a jamais voulu dire révolutionnaire ; nous sommes des amis de l'ordre, de la liberté pour tous ; vous savez que nous sommes d'honnêtes gens, incapables de voler ou de mentir, que nous ne voulons que la tranquillité et la prospérité "du pays ! Si vous tenez à être sagement gouvernés, votez pour nous ! »

Je crois qu'en tenant ce langage dénué d'artifices à nos populations, on aurait des chances de rallier tous les suffrages. Pour ma part c'est la conviction que j'ai rapportée des nombreux rapports que j'ai avec mes administrés en ma qualité de maire de Chitney.

— Vous devriez, monsieur, donner l'exemple et vous présenter à la députation avec ce programme.

— « Je ne peux pas en prendre encore l'engagement, mais il est possible que je me présente contre M. Ragot, surtout si MM. Raguin et Pujol maintiennent contre lui leurs candidatures. Je le ferai dans ce cas par dévouement pour la politique de Sa Sainteté et parce que je crois que ce serait mon devoir.

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