‹ La question sociale et l'opinion du paysChapitre 9 sur 19 · DANS LE CHER · texte numérisé non relu

DANS LE CHER

liourges, le 12 juillet 1898.

Les géographes estiment que le Cher est le département le plus central de la France : la capitale de Charles VIL la ville d'adoption de Jacques Cœur, méritait donc notre visite. Les Berrichons ne nous en voudront pas d'avoir tenu à connaître leurs opinions : en révélant la situation économique et politique de ce coin de France, où le caractère de notre race est demeuré intact, nous permettrons sans doute à beaucoup de gens de mieux comprendre à quelles mesquines questions de rivalités locales â quels malentendus résultant du manque de déclarations Tranches et catégoriques, sont dues les élections parfois les plus bizarres et les plus déraisonnables.

Ainsi nous voici parmi une population essentiellement calme, modérée, respectueuse de l'autorilé et qui, si elle désire obtenir certaines améliorations sociales par une sage évolution, déteste absolument toutes les révolutions; eh bien ! elle n'en est pas moins représentée par le plus révolutionnaire des députés; elle a envoyé Baudin, l'homme de toutes les manifestations, siéger au Palais-Bourboi)

avec des modérés comme MM. le prince d'ArenbergetdeMontsaulnin.

Cela prouve, direz-vous, que ce qui est vérité dans la première circonscription de Bourc^es est erreur dans ladeuxiéme. Vous vous trompez : cela tient seulement à ce que, tandis que dans la premiere circonscription il n'y avait qu'un modéré en

présence d'un républicain avancé, dansladeuxièmo Il y avait plusieurs candidats de nuances diverses empêchant l'union des républicains modérés et des conservateurs.

Car on ne saurait trop le répéter, partout où les libéraux de droite et de gauche voudront s'allier franchement pour soutenir des doctrines républicaines sages, ils auront beaucoup de chances d'avoir la majorité.

?^ous avons longuement causé de la situation politique et économique du département du Cher avec les hommes lesplus autorisés de tous les partis politiques. Rapporter les opinions détaillées de chacun deux nous ferait accuser deprolixité ; nous nous contenterons seulement de résumer les plus intéressantes déclarations qui nous ont été faites Nous croyons fermement que letat des affaires dans une contrée influe beaucoup sur les tendances politiques de ses habitants. Quand le bâtiment va, tout val Quand l'industrieetl'agriculture n'ont pas à se plaindre, les ouvriers et les paysans, qui

gagnent leur vie, sont réfractaires aux théories subversives ! Nous nous sommes donc rendu chez le président de la Chambre de commerce de Bourges, à qui sa situation même permettait de nous donner d'intéressants renseignements. Avec une parfaite bonne grâce, M. Dupuis nous a reçu dans la belle maison qu'il habite sur la place George- Sand. M. Dupuis, directeur des usines de Rosières, est un grand industriel, ami du progrès, entreprenant; au physique, il est de taille mo3'enne, brun, portant les favoris et la moustache. Laissons-le parler.

— a Le Cher est un département agricole et industriel. Notre Chambre de commerce est donc en majorité protectionniste ; mais, en économie politique aussi bien qu'en politique, nous sommes des modérés. Nous avons été opposés aux traités de commerce, car nous estimons qu'une nation doit s'efforcer de conserver toujours sa liberté d'action. Ce qui paraît avantageux aujourd'hui peut nous mettre demain dans une position défavorable; il iinporte que nous puissions profiter des leçons de lexpérience, et que nous ne nous trouvions jamais pieds et poings liés par des traités de longue durée. Mais nous ne voulions pas aller aUssi loin que M. Méline dans la voie de la protection : nous avions proposé des tarifs bénins, tout juste suffisants pour protéger nos industriels et nosagricultours par une équitable compensation. Et nous

n'approuvons pas la guerre de tarifs que nous soutenons contre la Suisse et l'Espagne. Evidemment l'Espagne y a mis de la mauvaise volonté, mais, de notre côté, nous aurions pu nous montrer plus conciliants vis-à-vis de la Suisse.

« Une des grandes industries du département, celle des porcelaines, a perdu par le fait de la guerre des tarifs la plus grande partie de ses exportations en Espagne. Nos fabriques de porcelaine de Vierzon et de Mehun sont très importantes ; nos verreries aussi sont bien connues. Et il faut avouer qu'elles traversent une période difficile. Ainsi, en Suisse, c'est au prix de grands sacrifices qu'elles sont parvenues à maintenir à peu près leur ancien chiffre d'affaires. Elles ont dû se syndiquer et prendre des voyageurs en commun, afin de ne pas se grever inutilement de la taxe de 300 francs qu'on exige de chaque voyageur de commerce en Suisse. En outre, nos fabriques ont pris les droits d'entrée en Suisse à leur charge ; c'est ainsi qu'elles peuvent lutter avec les fabriques étrangères sur le marché suisse. Mais ce sont là des frais considérables : pourront-elles les supporter longtemps?

€ Quant à la meunerie, naturellement protectionniste, elle est importante dans notre département; mais malgré la protection, elle se plaint toujours delà concurrencedescéréalesétrangères. En outre, nous n'avons pas eu, depuis six ans, une seule bonne récolte ; nos paysans ont gagné à peine de

quoi joindre les deux bouts. Cette année sera mauvaise; les fourrages sont perdus: la crise de sécheresse que nous avons traversée a été surtout néfaste pour la partie fertile du département où l'on fait beaucoup d'élevage. Dans la vallée de Germiny, par exemple, les fermiers ne savent comment nourrir leurs bestiaux. Dans le canton de Dun, depuis que le phylloxéra a détruit les vignobles, il y a beaucoup de gène parmi les agriculteurs.

« En somme, l'hiver prochain sera bien dur pour tous ces braves gens : c'est la misère pour la plupart de ceux qui n'ont pas d'économies. Dès maintenant, on mange, dans nos campagnes, la soupe sans beurre : vous savez ce que c'est que la soupe de nos pa3^sans, vous voyez donc que, sans beurre, ce n'est pas un mets de luxe î

« C'est bien triste, cette situation ! Mais encore nos paysans ne peuvent accuser que l'inclémence de la température qui leur refuse depuis plusieurs années une bonne récolte. Les ouvriers de Bourges ont le droit d'accuser au contraire l'administration de tous leurs malheurs.

« Ah ! si nous nous permettions, nous autres industriels, d'agir vis-à-vis de nos ouvriers de la même façon que l'administration militaire vis-à-vis des siens! C'est alors qu'on clabaudorait et qu'on nous accuserait d'exploiter indignement les ouvriers. L'Etat n'a point les mêmes scrupules que

nous; il ne craint pas les grèves et l'administration des établissements militaires embauche ou renvoie sans façon des milliers d'ouvriers selon ses besoins- Nos députés, qui ne parviennent jamais à voter le budget à date fixe, ne se doutent peut-être pas des misères dont ils sont la cause de ce fait. Quand le budget est en suspens, l'administration ralentit ses travaux et règle ses dépenses sur les sommes que l'Etat met mensuellement à sa disposition. A-t-elle 200,000 francs seulement à dépenser par mois ? elle renvoie mille ou deux mille ouvriers brutalement, militairement.

« Comme ces pauvres gens n'ont ici aucun moyen de trouver un emploi, c'est la misère noire. Depuis quelques mois, les ateliers de l'Etat ont mis ainsi sur le pavé près de 3,000 ouvriers. Si demain le vote du budget met à la disposition de l'administration militaire 400,000 francs par mois, elle va rembaucher d'un seul coup plus de deux mille ouvriers. Cette ficon d'agir est très préjudiciable aux intérêts des ouvriers et à ceux de la Ville de Bourges. Les gros travaux exécutés en vue de la réfection de l'armement avaient attiré à Bourges une masse d'ouvriers qui no trouvent plus à s'employer ; à un certain moment, les industries privées du département ne trouvaient plus de travailleurs, l'administration leur offrait des salaires de 50 0/0 plus élevés. Or, aujourd'hui, plus de cinq cents familles ont dû abandonner Bourges, les

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lo3^ers diminuent et nous avons une grande misère.

c( Nous ei'nplo3^ons, nous autres, à nos usines de Rosières, neuf cents ouvriers d'un bout de l'année à l'autre ; et, malgré cela, nous avons des grèves I Des grèves pour rien du tout, pour des bagatelles î C'est d'ailleurs le résultat le plus clair des efforts de Bâudin dans notre département. Il fait beaucoup de mal aux ouvriers sans s'en douter ; figurez-vous qu'il a syndiqué tous les travailleurs du département, même ceux qui n'en avaient cure. Certes la loi sur les syndicats a du bon. mais il faudrait l'emplo3'er avec mesure; il faut la réformer si l'on ne veut point mettre totalement les patrons à la merci des ouvriers. Et puis le droit de grève aussi, c'est 1res joli! Mais si cela peut parfois aider les ouvriers à obtenir une juste amélioration de leurs salaires, ça leur sert le plus souvent à imposer aux patrons leurs volontés pour des questions insignifiantes. En outre, voici une conséquence plus grave :.Baudin a fait S3'ndiquer les moissonneurs euxmeme. Voyez donc ces braves gens se mettre en grève au moment de couper les blés ! La récolte, si on attend quelques jours, sera perdue. Savez-vous qu'on pourrait ainsi menacer un pays entier de la famine ?

« La Chambre des députés est composée, pour la plus grande partie, de médecins, de rentiers, d'avocats, et non d'hommes techniques et pratiques

pouvant faire des lois applicables ! L'impuissance de la Chambre est extraordinaire. Non seulement elle vote peu de lois d'apparence utile, mais ces lois elles-mêmes sont d'une application impossible. Ainsi, je vais vous citer un cas : une loi récente oblige les industriels à déclarer au juge de paix et â faire constater le jour même les accidents qui surviennent aux ouvriers. Or, si les grands accidents entraînant mort d'homme sont rares, il ne se passe pas de jours, chez nous, par exemple, où un de nos neuf cents ouvriers ne se brûle la main ou ne reçoive une éclaboussure de métal en fusion. Ce sontdes bobos qui nécessitent trois ou quatrejours de reposetsontguérisensuite. Eh bien! notrejuge de paix demeure à quatre kilomètres des usines et, si je voulais le mettre sur les dents, je pourrais, la loi à la main, le forcer à venir constater tous les jours un accident. Croyez-vous que l'Etat mettrait une voiture à sa disposition? Et, pour les heures de travail, mes ouvriers se plaignent parce que la loi m'oblige à n'employer les femmes et les enfants que pendant certaines heures. Je leur réponds : — Mes amis, vos législateurs connaissent mieux que vous vos besoins, et il faut obéir ! »

Puis, M. le président de la Chambre de commerce veut bien me donner son opinion sur la situation des partis politiques dans le Cher. Quant à lui, il refuse énergiquement de quitter sa situation pour briguer un mandat de député, a J'ai neuf cents ou-

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vrier à nourriers. m dit-il avec simplicité, et ce n'est point une petite affaire ; ici, je suis utile ; à la Chambre, je ne parviendrais peut-être pasà faire entendre raison à des collègues prévenus. Or, je ne crains rien tant que perdre mon temps ! »

* ■•• ^I. le docteur Mirpied, libre-penseur qui va faire baptiser ses filles à Paris, est maire de Bourges depuis peu de temps et d'aucuns déclarent déjà, en parlant de lui, qu'il a dû s'apercevoir que la roche tarpéïenne est prés du Capitole. C'est un homme très nerveux, le docteur ^^lirpied, et les difficultés qu'il rencontre à la mairie l'exaspèrent un peu. Il me reçoit aimablement dans le grand salon de l'Hôtel de Ville de Bourges.

— « Je suis bien décidé à ne pas faire moi-même les frais de mon élection, me déclare-t-il. Si le Comité républicain, comme je l'espère, veut bien me nommer son candidat et patronner mon élection, je crois que je serai élu député de Bourges. D'ailleurs le préfet me soutiendra, j'en ai la conviction. Entre un républicain comme moi et un rallié comme M. d'Arenberg, le gouvernement ne peut pas hésiter : il doit me soutenir (I ! 1)

— « Maison m'a dit (jUcM. le préfetduCher avait pour principe de ne point s'immiscer dans les affaires politiques du département: est-ce exact .'

— « C'est un charmant homme que notre préfet, un vrai gascon, plein d'esprit: on le calomnie à

plaisir. Il acontre lui tous les députés et sénateurs du département pour avoir pris trop en riant certaines questions qui vraiment ne méritaient point un autre accueil. Ah ! c'est qu'il faut faire assaut de pédantisme avec tous ces bonzes-là, {sic) 1

— « Et que dites-vous, monsieur le maire, de l'impression produite par les scandales du Panam dans le Cher ?

— « Peuh ! l'impression a été la même dans toute la France, allez ! Que M. de Lesseps se présente demain à la députation,on l'élira avec enthousiasme. C'est toujours la même foutaise (sic) ! »

Mes lecteurs ne me pardonneraient pas de leur celer une petite anecdote absolument vraie et qui jette un jour tout nouveau sur M. le docteur Mirpied, fervent adepte d'Allan Kardec. Il a réuni, il y a quelquesjours, ses adjoints, MM. Perrié, Commenge, Labbé-Florentin, et un conseiller municipal, M. Larpent — (je donne les noms afin d'éviter toute équivoque) — dans un petit salon du Grand- Café de Bourges, afin de les convaincre de son pouvoir de médium. Ces messieurs ont vu tourner la table et ont assisté à une conversation du plus haut intérêt entre M. le maire actuel et un de ses prédécesseurs, feu M. Eugène Brisson, cousin de M. Henri Brisson, dontM. le docteur Mirpied a évoqué l'esprit. Je ne veuxpoint rapporter les déclarations extraordinaires que M. Mirpied a fait

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faire à l'esprit de M. Brisson, car je trouve la plaisanterie d'un goût fort douteux.

Beaucoup sont de mon avis et je suis persuadé que, malgré son pouvoir sur les esprits, l'élection de M. le docteur Mirpied n'est pas assurée du touti

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