‹ La question sociale et l'opinion du paysChapitre 12 sur 19 · EN TOURAINE · texte numérisé non relu

EN TOURAINE

Tours, le 26 juillet 1893

Le chef du parti libéral-catholique du déparlement d'Indre-et-Loire est M. le comte de la Ferté, ancien officier, dévoué àlapohtique conseillée par le Saint-Père. J'ai eu Ihonneur de causer longuement avec M. de la Ferté et je vais résumer ses appréciations de la situation électorale en Indreet-Loire.

« Notre département, m'a4-il dit, a été très longtemps royaliste. Depuis que, pour avoir voulu faire une opposition maladroite au gouvernement impérial, le parti clérical a favorisé, en 1869, l'élection de Wilson contre l'honorable M. ]^Iame, notre département a été dévo^^é, corrompu, pourri par celui qui a été le maire du palais de ce pauvre M. Grév}'. Puisque vous allez à Loches, vous verrez par vous-même les résultats des agissements de Wilson.

a II y a, en Indre-et-Loire, un noj^au d'excellents catholiqueset.je ne désespère pas de voir triompher un jour ici la politique si sage et si éclairée de Sa Sainteté. Quelques chefs de grandes familles aristocratiques nous font, il est vrai, une opposition

aveugle. Pourquoi ? Est-ce dans le seul dessein de se révolter contre le Pape, de ne pas obéir ? Certes, je comprends fort bien qu'on n'abandonne pas ses préférences, qu'on reste monarchiste lorsqu'on l'a été ; mais l'intérêt de la nation, l'intérêt de l'Eglise commandent aujourd'hui de se soumettre à la Constitution actuelle. Si nous ne voulons point que le peuple tombe sous la dépendance des radicaux athées, il faut que nous allions vers lui, que nous nous efforcions de lui faire comprendre que son intérêt estd'être défendupar d'honnêtes gens, amis de l'ordre et de la propriété, par des hommes incapables de mentir et de tromper, plutôt que par des ambitieux sans scrupule, qui ne songent qu'às'engraisser à ses dépens. Moi, pour ma part, je considère les avis du Saint-Père comme des ordres sacrés et j'espère qu'avec le temps, les dissidents du parti catholique comprendront leur erreur et se joindront à nous.

« Pour le moment nous faisons des vœux pour le succès de M. Muller, à Loches ; de MM. du Saussay et Moisan, à Tours ; de M. Delahaye, à Chinon. Nous acceptons toujours un candidat modéré et sage, respectueux de toutes les libertés, car il importe avant tout de ne pas faire le jeu des énergumènes radicaux ou socialistes.

« Une grande faute commise par l'aristocratie a été de se désintéresser de la politique depuis J830, de vivre à l'écart des populations. Ce n'est

qu'en fréquentant le peuple, en lui donnant l'exemple des vertus, qu'on peut le moraliser. On atellement répété aux travailleurs que les descendants des anciens nobles n'étaient bons qu'à faire la fête qu'ils ont fini par le croire ; il laut réagir contre celte opinion et faire bien comprendre aux ouvriers et aux agriculteurs que les gens bien nés sont aussi aptes à partager leurs soucis et à défendre leur cause que tout autre ! ^

Un basard providentiel m'a fait rencontrer, à Tours, mon ami le comte Jean de Pontevés-Sabran, major du 8° cuirassiers et l'auteur si eslimè de deux livres qui ont fait sensation : L'Inde à fond dr train et Un Raid en Asie.

Curieux de savoir ce que pense de la question sociale un des descendants d'une de nos plus grandes familles, je l'ai interrogé hardiment.

« Cette question, ma-t-il répondu, frise de trop prés — défrise surtout de trop prés — la politique, pour que j'aie le droit, moi soldat, de dire publiquement ce que j'en pense.

« — Je le sais, mais, étant par métier au contact perpétuel de l'homme et vous occupant de philosophie par goût, cette question doit forcément vous intéresser.

« — (^ui, beaucoup; même j'occupe les rares loisirs que me laissent mes occupations militaires à écrire un livre où ce sujet sera longuement traité.

b8 LA QUESTION SOCIALE ET L OPINION DU PAYS

— Son titre?...

— Essai sur V Esprit de Dieu.

— Diable ! vous remontez un peu haut, ce me semble.

— Je ne le crois pas; nous sommes moralement descendus si bas, qu'on ne saurait remonter trop haut ; d'ailleurs, tout est dans l'Evangile, oui, tout, tout, la question sociale au premier chef ! Aussi l'Evangile sera-t-il le divin leitmotiv de mon travail.

— Ce sera curieux, l'Evangile expliqué et commenté ad usum populi par un des plus brillants officiers de cavalerie. Quand paraîtra cet ouvrage ?

— Dans un an ou dans deux ans, ou peut-être jamais, si je n'en suis pas relativement satisfait. »

— Pouvez-vous m'en communiquer quelques aperçus ?

— Volontiers, mais à la condition expresse que rien n'en transpirera (le mot est de circonstance par ces chaleurs). La discipline militaire, vous le savez, nous interdisant de rien publier sans autorisation spéciale. »

Je regrette de ne pas pouvoir faire goûter à nos lecteurs une partie du vif plaisir que j'ai prisa écouter plusieurs passages du livre de M. de Pontevès-Sabran :,on comprendra ma discrétion, mais je peux dès maintenant affirmer que cet ouvrage plein de sentiments orthodoxes et philosophiques, tou-

LA QUESTION bOClALE ET L OPINION DU PAYS fc9

chant à tout, écrit dans unst3'le élégant et plein de brio, aura un grand succès dans toutes les classes de la société, lors de sa publication. Moraliser, en toute connaissance religieuse, philosophique et économique, aussi en toutabsolu désintéressement, voila le critérium de ce livre et le dessein assurément digne d'éloges de M. de Pontevés.

Après avoir dégusté une tasse de thé, M. de Pontevès-Sabran me fait admirer dans la cour de sa coquette maison une souche d'hortensia rose dont voici les dimensions extraordinaires : deux mètres vingt centimètresde hauteur,cinqmètres soixantedix centimètres de circonférence. Cette souche géante ne porte pas moins de deux cent vingt-deux fleurs énormes. Je livre ces chiffres à l'émerveillement des amis des fleurs et je serre bien cordialement la main à l'heureux propriétaire du plus bel hortensia de la Touraine.

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