EN TOURAINE
Loches, le 29 juillet 4893.
Dès mon arrivée à Loches, j'ai pu me convaincre d'une chose qui me. paraissait étrange, de la popularité de M. Wilson. Dans sa circonscription, il n'est question que de lui ; ceux qui ne pensent pas que le digne gendre de M. Grévy est un véritable saint, un modèle d'honnêteté et un politique impeccable, se gardent bien de dire tout haut leur façon de penser. Dans les cafés et les restaurants, on ne parle de lui qu'après avoir jeté un coup d'œil circulaire dans la salle. La crainte qu'inspire Wilson est égale au culte que certains Lochois lui ont voué.
J'ai eu tout de suite la note exacte des sentiments de ses partisans, en causant avec le propriéiaire de l'hôtel où j'ai déjeuné. « M. Wilson, ma-t-ildit, est un grand persécuté ; on l'a calomnié de toutes les façons, mais il n'3^ a rien de vrai dans tout ce que l'on a dit contre lui. La meilleure preuve, c'est qu'on ne l'a pas condamné. Et puis, a-t-il ajouté avec un sourire malin, auprès du Panama, comme toutes les accusations portées contre M. Wilson deviennent légères et maladroites î S'il voulait seulement se servir de ses dossiers, c'est alors que
],A (^LESTION StJClALE HT L'oPINIoX DU PAYS 01
VOUS assisteriez â de formidables scandales ! Tous ceux qui ont jeté la pierre â M. Wilson valent cent fois moins que lui ; oh î mais c'est un malin que M. Wilson, allez ! Il ne dit rien, mais il saura bien agir quand il le faudra î »
Et, en baissant lavoix, il me murmure à l'oreille: « C'est un peu grâce à lui qu'on a su quelques-uns des scandales du Panama ; mais s'il avait voulu, il aurait fait bien d'autres révélations.
— Vous cro3^ez ?
— J'en suis sûr ; d'ailleurs c'est un rude homme que M. Wilson, et si les rèactionaires(5/c) n'avaient pas tout fait pour le couvrir de boue, il serait certainement président de la République. »
Je ne pus m empêcher de sourire et de manifester ma stupéfaction en présence de ce raisonnement ; mais bien m'en prit de ne pas insister, car mon interlocuteur me regarda de travers et fut immédiatement convaincu que j'étais un anti\vilsonien. Du moment que je n'admettais pas ses droits à la présidence de la République ! ! Avouez que c'était un crime de ma part.
* * J'ai voulu savoir exactement quelles sont les chances de succès de M. Wilson aux élections prochaines et j'ai interrogé à ce sujet beaucoup de gens. Wilson a passablement d'ennemis ; il compte beaucoup de partisans fanatiques, qui le considèrent comme le Dauphin de France, quoi qu'on leur
dise ; mais le plus grand nombre des Lochois le craint comme la peste et la terreur qu'il inspire est une des causes de son influence. Quant à de véritables amis, il n'en a point t
Un notaire des environs de Loches m'a donné de très curieuses indications de l'état d'âme des paysans ; je vais le laisser parler :
« Notre paysan est l'être le plus terre à terre et le plus égoïste qu'il y ait en ce monde. Il ne connaît qu'une chose : son bien ! Parlez-lui de ses récoltes, de sa vigne, de son blé, de ses bestiaux, cela l'intéresse. Quant au reste, ce n'est pas la peine de l'interroger.
(c Ainsi, moi qui ai des rapports constants d'affaires avec eux, moi qui ai leur confiance comme notaire, si je leur parle du Panama ou de ce qui se passe à Paris, ils me traitent de naïf ! «Mais vous savez ben, me répondent-ils, que tout ce que disent les journaux, c'est des menteries ! Et puis, qu'est-ce que ça peut nous faire ! Ça fera-t-il hausser le blé I Non ; alors nous nous en moquons ! » Et si je leur fais observer que le Panama a ruiné beaucoup de pauvres gens et que des hommes politiques ont fait dans cette entreprise des bénéfices illicites, nos paysans me déclarent carrément : « Ils ont bien fait ; fallait pas mettre de l'argent dans cet affaire-là ! Tant pis pour ceux qui sont pinces ! ))
« Que si je leur raconte les émeutes qui ont lieu
J.A (QUESTION SOCIALE KT lNjPINION 1)U PAYS M
à Paris, voici ce qu'ils diront : « C'est bien fait pour ceux qui vont dans ces bagarres; pourquoi}^ vont-ils? Je n'}^ suis point, moi, n'est-ce pas? Qu'ils fassent comme moi. D'ailleurs, il peuvent bien se cogner et se tuer tant qu'ils voudront à Paris, il en restera toujours trop. » Je vous jure, monsieur, que voilà ce que pensent nos paysans: instinctivement ils ont le mépris de tout ce qui ne les concerne pas eux-mêmes, ils ne croient que ce qu'ils voient.
(f Ainsi, ils sont convaincus de l'innocence de W'ilson, parce qu'ils n'ont pas vu les gendarmes aller le chercher. Voilà I c'est triste, mais c'est ainsi.
« Quant au fait de se servir de son influence de député ou de fonctionnaire pour trafiquer, ils n'en font un crime à personne. Le contraire leur semblerait extraordinaire. Ce pays est tellement corrompu que nos paysans nous disent : « S'il a de l'iniluence, il fait bien d'en faire de l'argent. C'est son métier, à cet homme ! Une élection, ça coûte gros, n'est-ce pas ! Pourquoi donc qu'on paierait pour être élu, si on ne faisait pas des bénéfices après ? » Ce raisonnement de nos paysans n'est pas si bête qu'on pourrait le croire; ils sont tellement âpres au gain, qu'ils sont persuadés de la vénalité de tout le monde. Ici, les élections se font à coups de billlets de mille francs: il y a à peu prés autant de wilsonicns que d'antiwilsonicns :
pour avoir la majorité, il s'agit de déplacer sept ou huit cents voix qui sont neutres. Ce senties voix à vendre, elles sont au dernier et plus fort enchérisseur ! Si Wilson est élu, ça lui coûtera cher ! »
J'ai étudié les moyens d'action de Wilson : ils sont bien intéressants. Cet homme emploie, pour maintenir son influence dans sa circonscription, toutes sortes de combinaisons et de manœuvres. On lui fait, à Loches et aux environs, une réputation de malice et d'habileté qui n'est peut-être pas usurpée.
Il affecte de ne sortir que rarement de chez lui et de se montrer le moins possible. Il est loin le temps où, lorsqu'il arrivait à Loches, la municipalité, le sous-préfet, les délégués des 68 communes de l'arrondissement, les musiques et une foule de curieux allaient le chercher à la gare ! Aujourd'hui, on le fuit, on l'évite : les Lochois, qui ont peur avant tout de se compromettre, ne tiennent pas beaucoup à le rencontrer et craignent, en le saluant, de se déclarer les ennemis de l'administration, qui est ouvertement hostile à M. Wilson. Aussi ce fin renard seconflne-t-il dans sa propriété de Montin : il n'en sort que pour aller à la mairie, expédier les affaires courantes, avec ses créatures du conseil municipal.
Wilson a élevé la corruption à la hauteur de
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toutes les institutions connues; mais, avec beaucoup d'adresse, il s'est arrangé de façon à ne donner que contre reçus, et il tient tout son arrondissement, ou à peu prés, par une quantité de petits papiers. C'est toujours le système des dossiers. Il a depuis 1869, beaucoup prêté d'argent aux uns et aux autres, mais il s'est fait faire des reconnaissances en règle et il est aujourd'hui le créancier de beaucoup de gens. Tant qu'on marche avec lui, il ne réclame rien; mais si on a le malheur de n'être pas d'accord avec lui, vite le papier timbré. Il faut rendre le capital et les intérêts. Vous comprenez que les Lochois ne veulent point rendre et se le tiennent pour dit.
Il a soin, en outre, avec ceux qui n'offrent aucune surface, d'agir différemment : il les emploie à toutes sortes de travaux qu'il fait faire dans ce qu'on appelle son château. C'est une grande bâtisse sans aucun style, à laquelle il a ajouté une aile et dont il fait restaurer les dépendances. Il a toujours quelques jardiniers qu'il fait travailler dans son parc ; autrefois, ilenaemployéjusquadeuxcentsà la fois àdéfaireet refaire cequi avait été déjà fait. Il aacheté quclquespetites usines où il fait travanller des ouvriers qu'il change tous les quinze jours. Tous les individus bons à tout faire de la localité sont sesagents électoraux ; il leur donne de l'argent de temps en
temps moins maintenant qu'autrefois ; il se fait tirer la manche pour lâcher sa pièce de cent sous et, comme il est très hien renseigné sur tout ce qui se passe dans l'arrondissement et sur la situation de chacun, lorsqu'il donne cinq francs, il en obtient un aussi grand résultat que s'il donnait dix francs.
Il y a un art où il excelle, c'est l'art de faire des promesses, qu'il ne tient jamais. Il promet tout ce qu'on veut, tout ce qu'on lai demande.
Quand il va dans les villages environnants, il n'est pas un paysan à qui il ne fait des promesses ; le plus curieux, c'est qu'on y croit! Il est vrai que, comme il ne doit les réaliser que lorsqu'il aura reconquis son influence de jadis, on peut attendre longtemps.
A tous il tient ce langage : « Nommez-moi député, et je me souviendrai de vous; vous ne perdrez rien,mon brave !))Et,surcës fallacieuses paroles, les bons paysans s'en vont en répétant : « M. Wilson a dit que nous serions payés, il est riche, il nous paiera quand il retournera là-bas ! »
Retourner là-bas! Gela veut tout dire pour les Lochois. Quand ilsauront fait retourner Wilson làbas, c'est-à-dire à la Chambre des Députés, ils sont sûrs qu'il aura encore la même situation
prépondérante qu'il avait sous le règne de M (rrévy.
Pour les pa3^sans de Loches, M. Grévy ^irégné et Wilson est son gendre : c'est cela aussi qui fait sa force.