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CHAPITRE XIII

DANS l'aNJOU

Angers, 5 août 1893

Le département de Maine-et-Loire est un des plus riches et des plus prospères de France ; il est également un des plus modérés. Tout ce qui, de près ou de loin, ressemble au désordre, à la violence ou à la révolution ne comptera jamais en Anjou qu'une infime minorité.

On s'explique parfaitement le tempérament pacifique des habitants de l'Anjou, si l'on songe à la merveilleuse fertilité de ce beau pays propre à toutes les cultures. Plus de la moitié de la population du Maine-et-Loire est occupée aux travaux agricoles; les agglomérations ouvrières sont peu nombreuses et les industries du département sont prospères. Les sujets de plaintes et de mécontentement sont rares par conséquent, et la grande majorité des Angevins ne demande qu'à améliorer encore tout doucement son sort déjà très acceptable t

Nous avons vu, afin de nous faire une opinion très impartiale de la situation économique de l'Anjou, plusieurs membres de la Chambre de commerce d'Angers et des sociétés et syndicats agricoles de Maine-et-Loire. Ici toutes les cloches don-

nent un son presque pareil ; et afin de ne pas nous répéter, nous allons résumer rapidement toutes les déclarations qui nous ont été faites.

Tout le monde nous a fait la même réponse : (> pourrait aller mieux encore, mais, à moins d'être très exigeant, on doit se montrer satisfait. Il est clair que cette année les conditions climatériques n'ont point été bonnes ; les fourrages sont peu abondants et l'élève du bétail, qui est une affaire des plus importantes dans ce département, souffrira. Par contre, la récolte de blé sera satisfaisante: elle donnera environ trente millions. Les vignes, bien qu'en partie atteintes par le pbj^lloxéra. donneront cette année pour prés de trente millions aussi de vins excellents comme qualité

Les fermiers du département sont tous riches; la plupart possèdent au moins cent mille francs d'économies. Mais cela ne les empêchera point cet hiver de restreindre un peu leurs dépenses, afin de rattraper les pertes qu'ils pourront subir sur le bétail. Les commerçants des villes, ceux d'Angers surtout, qui approvisionnent les campagnes, verront sans doute un ralentissement se produire dans le mouvement de leurs affaires ; mais c'est à cela que se bornera la crise que pourra traverser le département, crise qui sera due surtout à l'esprit d'économie des paysans.

L'Anjou est une preuve irréfutable de la vérité de la balance du commerce, théorie que certains

économistes cherchent encore à combattre avec des arguments spécieux et faux : il est cependant clair comme le jour « que plus on reçoit et moins on donne, plus on s'enrichit ». C'est le cas de TAnjou, qui n'importe presque rien et qui fait une très grande exportation de matières premières, de produits agricoles et manufacturés.

Rien qu'avec l'Angleterre, il se fait un gros commerce d'exportation de primeurs qui est une source de fortune pour le pays. Les faillites sont très rares, et les propriétaires du département cherchent leurs revenus dans l'exploitation intelligente de leurs domaines, et non dans la spéculation : c'est certainement ce qu'ils peuvent faire de plus sage.

L'industrie des cordes et cordages est prospère ; les chanvres ont baissé de prix par suite d'une grande importation des chanvres étrangers, mais cette baisse n'a fait que faciliter l'exportation des produits manufacturés. L'industrie des toiles et des laines de Cholet n'a pas à se plaindre ; quant aux ardoisières de Trélazé et autres lieux, elles continuent à donner d'excellents résultats.

La bataille électorale sera surtout chaude et intéressante dans la première circonscription d'Angers.

Le candidat qui fait le plus parler de lui en ce moment est M. le docteur Guignard, maire d'Angers, chevalier de la Légion d'honneur. Le doc-

leur (luignard est une figure tout à fait originale, un homme très aimable, très franc d'allures et qui jouit de l'estime publique. Comme maire d'Angers, il a su se faire apprécier, et les conservateurs d'Angers déclarent qu'ils ne voleront point pour lui, par la seule raison qu'ils veulent le conserver à la tête de leur municipalité et ne pas le forcer à les quitter, en le nommant député.

Je suis allé rendre visite à M. le docteur Guignard, qui m'a parfaitement reçu, et pendant plus de quarante minutes je ne me suis point ennuyé. M. (iuignard est un grand et bel homme, aux longs favoris gris, à la moustache rasée ; il parle très facilement et a l'éloquence imagée. Qu'on en juge d'ailleurs :

— u D'abord, monsieur, laissez-moi vous dire que je suis républicain sans épithète. Je n'ai pas et ne veux point avoir de programme, car je ne saurais contenter tout le monde et refuserais absolument d'être le mandataire d'une coterie ou d'une secte, quelle qu'elle soit! Je suis très libéral, très tolérant, j'estime que la République doit être le gouvernement de tout le monde, qu'elle doit respecter toutes les libertés et laisser chacun agir et penser à sa guise, à la seule condition de ne pas troubler l'ordre public.

« Ce qu'on pense à Angers ? 11 3' a des royalistes qui mourront dans l'impénitence finale, ou pour mieux dire dans un attachement inébranlable â

leur cro3^ance. Je ne les blâme pas, je le constate. Mais je crois que la masse des conservateurs est plus sensible aux conseils de l'Encyclique; et, comme les électeurs de ce pays sont avant tout modérés, ils voterontprincipalement pour l'homme qui leur semblera leur donner le plus de garanties de tranquillité et de modération. C'est l'homme, plus encore que la politique, qui inspirera confiance.

« Je ne pense pas qu'on puisse susciter contre moi une candidature ouvrière sérieuse ; une candidature socialiste n'aurait aucune chance. Pourquoi alors les ouvriers en favoriseraient-ils une? Mais je suis socialiste, moi, dans le bon sens de ce mot, et je crois que les ouvriers le savent bien, La société doit chercher à améliorer le sort des travailleurs et leur assurer leur existence, non seulement lorsqu'ils sont capables de gagner leur vie à la sueur de leur front, mais encore lorsqu'ils sont vieux, impotents ou infirmes. Je veux que les hautes classes aiment leur prochain et s'efforcent de l'élever jusqu'à elles ; mais je ne veux pas que les malheureux, qui ne possèdent point, cherchent à abaisser ceux qui ont une situation plus élevée que la leur !

« Les ouvriers d'ailleurs ne sont point portés vers la violence : ils comprennent qu'ils ont tout à gagner en restant dans la légalité ; mais il ne faut pas les provoquer. Ici, nous avons eu quelques

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manifestations et quelques grèves. Les ouvriers de Trèlazé sont venus à la mairie me demander un local pour tenir leur meeting. Je leur ai dit : « Mes amis, je vais vous donner la grande salle de la mairie, vous y serez comme chez vous, mais trois d'entre vous seront responsables de tous les dégâts, si vous en faites ! Cela a suffi ; ils sont venus, ils ont été plus sages que des députés.

« Quand la grève a été déclarée, j'ai pris mes mesures pour éviter toute excitation, toute provocation. J'avais donné à la police l'ordre formel de laisser les ouvriers se mettre dans leur tort ; en cas de désordre, j'aurais fait arrêter immédiatement deux cents meneurs, mais vous entendez bien, pas d'honnêtes ouvriers, des misérables gredins, des repris de justice! Je n'aurais agi qu'à coup sûr, très énergiquement alors, afin de faire un exemple.

« Mais, sMl plaisait aux ouvriers de se promener sans empêcher la circulation ni arrêter la vie normale de la cité, pourquoi les en empêcher? Il ne faut pas faire obstacle au Ilot populaire, il faut le laisser s'écouler entre deux digues.

« Ayons de la bonhomie et de la fermeté. Soyons tolérants surtout. Voyez ce qui vient de se passer à Paris. Ah ! ce M. Bérenger ! On n'est pas plus maladroit que lui ! Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, à sa place ? Je vais vous le conter. D'abord, je n'aurais pasdemandé les poursuites; mais admet-

tons que je Taie fait. J'aurais dit aux étudiants: « Vous voulez me porter une feuille de vigne? portez m'en donc le plus possible et venez chez moi, je vais vous offrir des bocks, ou une absinthe, si vous préférez. Vous m'exposerez vos doléances et j'irai même avec vous jusqu'à chanter un hymne à Vénus ! » Tout cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas ?

« Entre nous, si ici des demoiselles voulaient lever la jambe dans un bal comme celui du Moulin-Rouge, je lear dirais ; « Vous êtes dans une salle où ne pénètrent que ceux qui veulent bien y aller et payer, faites donc ce qui vous amuse et décrochez les astres avec le bout de votre pied, si vous pouvez. Ça m'est bien égal ! Ceux que ça gêne n'ont qu'à ne pas y aller f

« En résumé, s'il faut empêcher le racolage dans les rues et punir très sévèrement les attentats à la pudeur, il est bon d'être tolérant sous le rapport de la jeunesse et des gauloiseries. Nous sommes Français et le Français aime à rire.

« Vous avezenténduj n'est-ce pas, quelques-uns des cris de hibou que poussent contre moi les opportunistes. Ce sont d'infâmes sectaires, il n'y a pas de jour qu'ils ne m'invectivent. Vous avez vu, à un des Salons, un tableau représentant la barque du Dante et de Virgile entourée de démons hideux et de damnés hurlant et grimaçant : ma barque est de même assiégée par les opportunistes qui se sen-

tent condamnés par l'opinion publique et qui beit- (jlent (sic) de désespoir et de rage. Je n'en ai cure.

« Ici, d'ailleurs, ils sont irrémédiablenaent perdus ; ils prétendaient, ces messieurs, ne considérer la chose publique que comme leur chose à eux, ne gouverner et n'administrer que selon leur bon plaisir et leurs intérêts. Le peuple s'en est bien aperçu à la longue !

a II n'y a pas de comparaison possible entre l'opportuniste et le rallié ; les ralliés sont des hommes d'honneur, de bons Français estimés et aimés de leurs concit03'ens. Si un conservateur vient me dire : « Je me rallie sincèrement à la Constitu- « tion, je considère que la France et la République a sont après tout deux choses inséparables », eh bien ! je suis fier et heureux, moi, d'accueillir cet homme de bien, car les hommes aux convictions véritables ont toujours une religion qui nous est commune à tous, celle de l'honneur !

« Mais ces opportunistes, jamais nous ne saurions trop les traiter en ennemis ! Voilà des hommes qui, depuis vingt ans, crient : « Vive la République ! » Et ils n'ont lait que rechercher les polsde-vin, les bureaux de tabac; ils ne souhaitent encore que la curée des emplois du gouvernement ! Ce sont des hcirpics, ce ne sont point des républicains.

« Personnellement, comme médecin, je suis sceptique par profession; mais je respecte tous ceux

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qui croient, lorsqu'ils sont sincères, et je veux toutes les libertés pour chacun. Si l'ouvrier veut manifester paisiblement, qu'il le fasse ! Si les catholiques veulent faire des processions et qu'il n'y ait pas de danger pour l'ordre public, qu'ils les fassent ! C'est leur droit. Est-ce que la République ne veut pas dire : tolérance et liberté ?

« La seule chose que je défends, c'est de troubler l'ordre, parce que c'est un attentat à la liberté individuelle des citoyens. »

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