CHAPITRE XIV
DANS l'aNJOU
Durtal, U août 189;i.
M. le comte de Blois, candidat à ladéputationen 1891, dans l'arrondissement de Baugé, qui lui a donné une belle minorité, représente au Conseil général de Maine-et-Loire le canton de Durtal où il a une situation inattaquable. Il y habite le château de La Rochejacquelin toute l'année, partageant son temps entre ses occupations agricoles devenues très importantes depuis la mort de son oncle, le comte de Falloux, des études historiques qui portent sur la marine d'autrefois, et l'administration des journaux conservateurs du département.
Tout en vivant beaucoup dans le passé. M. de Blois est bien de son temps. On s'en aperçoit vite. Chez lui, le signe distinctif,c'est l'amour de la hiérarchie, d'une large et belle hiérarchie où la noblesse de l'intelligence et du cœur tient la première place. Il faut l'entendre parler de ceux qu'il appelle ses chefs de lile ; de M. de Maillé, du général d'Andigné, de M. lilavier, comme de MM. de La Bourdonnaye. Merlot et de Soland !
Il a la franchise d'un Breton d'origine et répond sans détour à toutes mes questions.
« Je ne suis candidat à rien ,me dit-il, et je ne saurais par conséquent être soupçonné de partialité.
— Vous seriez candidat, monsieur, que ce serait la même chose : on ne vous soupçonnera jamais de manquer de franchise. Permettez-moi de vous demander quel effet l'Encyclique a produit dans votre département?
— « Je vois que vous voulez mettre ma sincérité à répreuve. Eh bien ! laissez-moi vous dire tout net mon sentiment et celui de beaucoup de conservateurs. Ici, nous n'avons pas commis la faute, qu'ont faite les royalistes en certains endroits de se tenir à l'écart des populations et de rester sur les hauteurs. Nous nous efforçon's, au contraire, d'être toujours en rapport avec nos électeurs, et, grâce à ce contact perpétuel, nous croyons connaître l'opinion publique. Beaucoup d'entre nous habitent la campagne toute l'année, qaelques-uns même passent leur dimanche au milieu des fermiers, des ouvriers des bourgs et des campagnes, et, pour ma part, cette société, loin de m'ennuyer, me charme. Je trouve dans ce milieu beaucoup de bon sens, de diplomatie curieuse et de vivacité d'esprit, dans une langue naïve et crue qui rappelle celle de Joinville.
« Cela nous permet aussi, au moment des élections locales, de ne pas quêter les suffrages : on vote en connaissance de cause. Mes amis sont convaincus comme moi que nos électeurs verraient
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dans notre adhésion au régime actuel une bassesse, une abjuration et qu'ils nous retireraient leur estime.
« Nos électeurs savent que ?ious n'avojis aucun dessein de renverser la République^ que nous ne sommes pas les ennemis de la Constitution et que nous n'avons qu'un drapeau, le drapeau trico lore ! Ils savent aussi que, respectueux de l'autorité, nous sommes les premiers à leur donner l'exemple de la déférence, quand, dans les conseils de revision, les comices et réunions de toutes sortes, nous rencontrons les représentants du pouvoir.
" Ils se disent : Ces hommes, après tout, veulent ce que nous voulons nous-mêmes, la tranquillité, un gouvernement ferme et modéré tout à la fois : nous les connaissons de longue date, ils nous ont rendu mille services qui ne s'obtiennent pas tous par les représentants du pouvoir. Pourquoi les changerions-nous ? Serait-ce. par hasard, parce qu'eux ne changent pas ? Que non ; ils sont bon teint, voilà tout î
« C'est là le langage courant, et comme cesélecteurs savent en outre que le gouvernement tranquille et prospère qu'ils rêvent avec nous jjourrait leur être donné par iine République tolérante, qu'ils ont connue et qu'ils nous ont vus sey^vir sous M. Thiers et le maréchal de Mac- Mahon, ils n'ont aucune raison et aucune eyivie de nou^ prendre pour des révolutionnaires.
a Vousvo3^ez que nous suivons parfaitement les instructions du Souverain Pontife. Je dirai même que nous les suivions depuis longtemps déjà sans nous en douterjorsqu'ila jugé à propos de nous les adresser sous une forme solennelle. Seulement le Pape veut que nous prenions l'étiquette, tandis que nous trouvons qu'il est plus digne et plus sage de ne pas nous en parer.
i< Nous laissons cet ornement â d'autres qui s'intitulent ralliés — vilain mot qui implique l'idée de je ne sais quelle porte basse sous laquelle on pénètre dans i'édiflce. C'est une question de goût, mais j'aimerais mieux, à leur place, m'appeler constitutionnels et surtout voir à la tête du parti d'autres hommes que ceux qui ont voulu nous compromettre dans le boulangisme et qui ont tout perdu.
« L'homme désigné pour les commander, c'est M. Etienne Lamy, qui devrait partager la direction avec M. Piou. Je rêve, je vous l'assure, d'un liémic3^cle dans lequel nos amis occuperaient la droite et seraient placés à côté de ces braves constitutionnels qui pensent, qui parlent comme eux et n'en sont différenciés que par leur foi aveugle dans ce que Montaigne appelait la i^ipo^ie des mots. Plus loin s'étageraient toutes les nuances républicaines et nous aurions ainsi, dans leur ampleur, le parti des Whigs et celui des Tories avec la représentation proportionnelle de la minorité, ce qui est indispensable dans un pays divisé
comme le nôtre en deux armées à peu prés d'égale force.
c< Nous serions les tories et je ne vois pas en quoi le culte de nos traditions, de tant de souvenirs glorieux auxquels se rattache la consolidation de l'unité française pourrait effrayer et le gouvernement et la masse des électeurs.
« Du reste, il y a dans le parti républicain un petit nombre d'hommif^ qui comprennent cette situation et savent tirer un parti très intelligent de l'évocation de nos traditions. Je vous citerai le préfet actuel de Maine-et-Loire, M. Hermann Ligier. L'an passé, dans un discours d'une rare élévation en même temps que d'une rare élégance, il a exprimé cette pensée qu'il fallait bien se garder d'attaquer la vieille France, celle qui nous avait donné des politiques comme Suger et Richelieu, des souverains comme Henri IV et Louis XIV, des soldats comme Condé, des ministres comme Colbert ; que, loin de rompre violemment la chaîne des traditions, il fallait au contraire la resserrer et l'entretenir, parce que la République était Yhéritière légitime de la Monarchie qui avait accompli torde sa destinée. Si j'étais scolastique, je dirais : nego consequentiayn ; mais j'ai applaudi vivement, en patriote que je suis, à la majeure du raisonnement et je trouve ce langage aussi habile et politique que possil)le. Pourquoi faut-il que les manuels d'histoire de nos écoles primaires, émaillés d'à-
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neries sur l'ancien régime, ne le reproduisent pas ?
« Vous le voj^ez, si les plus intelligents de nos adversaires se réclament de nos traditions, à plus forte raison nos électeurs doivent-ils trouver naturel que nous les conservions soigneusement; si nous les délaissions, nous serions considérablement diminués à leurs yeux, résultat que certainement le Souverain Pontife ne poursuit pas. Nous tenons, je vous assure, un grand compte des avis de Sa Sainteté Léon XIII.
— Mais, vous ne les suivez pas complètement, insinuai-je en souriant.
— « Pardon, c'est une erreur : on a exploité l'Encyclique, on l'a dénaturée; au fond elle ne prêche qu'une chose, c^ est la modération, V union de tous les hommes sages pour empêcher le triomphe de Vanarchie. Je vous affirme de nouveau qu'en Anjou le parti conservateur s'est toujours conduit avec une modération extrême.
« Nous ne discutoiis pas la forme du gouvernement actuel, nous ne lui faisons d'opposition que lorsqu'il présente des lois qui portent atteinte à nos libertés, à nos consciences. Mais il nous sera bien permis, n'est-ce pas? d'entretenir dans nos foyers une chapelle intime où nous puissions, de temps à autre, nous retremper dans des souvenirs glorieux et réconfortants, qu'il est bon d'entretenir au cœur de nos enfants pour leur faire aimer davantage leur pays-
— Ce n'est que trop juste. Mais enfin ne vaudrait-il pas mieux, pour le triomphe même des idées sages, qu'il n'3^ ait plus, sous un gouvernement constitutionnel comme le nôtre, que desWhigs et des Tories ?
— « Soit î Je viens de vous le dire, nous ne demandons pas mieux que de nous ranger parmi les tories ; mais pourquoi voulez-vous, puisque nous avons la confiance des populations, que nous allions nous discréditer auprès d'elles? Si nous leur disions : nous sommes ralliés à la République, elles ne comprendraient pas seulement que nous reconnaissons la Constitution, mais elles croiraient en plus que nous approuvons tous les actes des gens qui nous gouvernent, actes que nous sommes le plus souvent obligés de blâmer. Le seul moyen pour nous de leur prouver que nous poursuivons sans faiblir le retrait des lois antilibérales qui les oppriment, c'est de rester ce que nous sommes ; gens d'honneur et de liberté.
— « Alors vous devez estimer que pour soutenir intégralement là ])o\'dH[\ie dn Saint-Pére. il faudrait des hommes nouveaux '!
— « Mais il faut sans cesse des hommes nouveaux, parce que les éléments politiques se renouvellent d'autant plus vite que la lutte est plus âpre et le terrain moins solide. D'ailleurs, l'homme politique qui arrive jeune a (les avantages considérables. Mais je ne vois pas pourquoi nos députés
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conservateurs, qui sont de toutes façons des gens solides, ne garderaient pas leur place dans l'assemblée idéale dont nous venons de parler, pour y constituer la droite du parti tor.y. Non seulement le Saint-Pére ne souhaite pas leur retraite, mais je suis convaincu qu'il apprécie mieux la conduite de ces fidèles de la tradition que celle de certains royalistes qui ont renversé leurs autels et brûlé ce qu'ils avaient adoré !
— « Vos raisons sont en effet de grande valeur et la délicatesse des sentiments que vous invoquez est très remarquable. Mais que pensez-vous, monsieur le comte, du succès que pourrait avoir ici la politique catholique pure?
— « Vous voulez parler probablement de la politique du journal la Croix, qui est dirigé dans le département par des hommes que j'aime beaucoup, et parmi ceux-là T\[. le baron de Villebois, esprit sincère et généreux, mais qui, à mon sens, voit le remède social là où il n'est pas. Le parti qu'il représente restera longtemps un état-major sans soldats, parce que chez nos électeurs les plus religieux, la fameuse formule est en vogue : le prêtre dans son église, le maire dans sa mairie, l'instituteur dans son école — formule qui est interprétée bien différemment par le parti républicain et par nous. Tandis que les républicains refusent au 'prètre fonctionnaire le droit d'intervenir dans les questions électorales, nous autres conserva-
teurs nous reconnaissons au prêtre citoyen un droit que les fonctions sacrées dont il est revêtu ne peuvent lui avoir fait perdre. Mais en raison même de ces fonctions sacrées qui relèvent audessus des autres hommes, nous cro3'ons qu'il agit sagement en restant en dehors des luttes électorales. C'est ce que le clergé a d'ailleurs toujours fait en Anjou, où il est aimé et écouté, beaucoup à cause de sa réserve. La Croix fera bien de ne pas tenter de len faire sortir.
— « Ètes-vous favorable aux S3mdicats?
— « .Mais je trouve que les s^mdicats mixtes, composés de patrons et d'ouvriers, ont fait beaucoup de bien et sont appelés à rendre des services ; quant à la loi elle-même sur les s^^ndicats, il faut la réformer, cela n'est pas douteux; tout le monde le demande.
— « Ètes-vous satisfait, Monsieur, des progrès de vos opinions, de votre parti que j'appellerai conservateur libéral'^.
— « Oui, surtout quand je songe, qu'au milieu du régime de Yordre moral, il y avait en Maineet-Loire quatre députés répiihlicains sur sept, tandis qu'il n'y en a plus qiCnn, et treize conseillers généraux républicains sur 31, tandis qiCil n'y en a que liuit aiijourdliui. Pour maintenir ces résultats il ne faut qu'une chose : la discipline; il ne faut pas que desambitions trop pressées se jettent à la traverse. Heureusement nous
avons des jeunes hommes pleins d'avenir et d'ardeur, qui comprennent cette nécessité et sauront attendre, je l'espère. Si des conseils perfides les poussent dans la mêlée, ils paieront cher cette précipitation, car le succès lui-même ne suffit pas à justifier la présomption.
« Une de nos forces principales est la presse. Notre presse conservatrice en Anjou est parfaitement organisée etdisciplinée. Nous avons fusionné les trois journaux qui, avec des nuances diverses, défendaient les idées monarchiques, et réuni dans un même conseil d'administration les hommes qui les dirigeaient autrefois. Je puis vous affirmer qu'ils s'entendent à merveille et qu'ils ont renoncé aux disputes d'école pour se consacrer uniquement à la défense de la liberté et des intérêts économiques de la région. — Encore un acte de déférence aux désirs du Pape ! — Trois hebdomadaires, qui s'adressent surtout aux habitants des campagnes, complètent cette organisation qui, grâce au concours de journalistes jeunes et énergiques, donne les meilleurs résultats. Voyez-vous, tant que nous serons disciplinés, nous aurons la confiance des électeurs. Et la discipline est douce avec les chefs que nous avons : M. de Maillé, président du comité conservateur, est adoré. Rien qu'en l'abordant, on devine chez lui l'habitude des choses nobles et simples et comme un commerce familier avec ces sentiments d'abnégation, de générosité,
de patriotisme sans lesquels on ne peut être le chef incontesté d'un grand parti.
— (f Vos chefs ont eu en effet un rôle glorieux pendant la guerre.
— « En Vendée, on se rappelle avec fierté la conduite de M. de Maillé lors de nos désastres, quand, â l'âge de cinquante-quatre ans, il quitta sa femme et ses enfants pour mener comme un seigneur d'aulre fois ses gens à la bataille. Et le général d'Andigné, criblé de blessures à Sedan, et en qui revit le patriotisme éclairé et la foi chevaleresque de son père? Tous nos sénateurs et nos députés ont fait leur devoir à ce moment, les uns dans les armées, les autres dans les ambulances.
<f En Anjou, on n'a pas oublié tout cela. Par un heureux mélange de sentiments chevaleresques et d'idées pratiques, l'Angevin aime bien à voir les gens riches, qui ont des traditions et des loisirs, remplir dans leur commune lesfonctions de maire, fonctions souvent ingrates, toujours assujétissantes. Et permettez-moi, à ce sujet, de formuler un vœu :
« J'aurais souhaité — je vais avoir lair de Garo en remontrant à son curé — que rEnc3xlique de Léon XIII se terminât par un dispositifainsi conçu: t Tous les catholiques en situation d'être maires devront, sous peine de péché grave — en accepter et en remplir les fonctions. » Si les cadres du parti conservateur veulent se maintenir et gagner
du terrain, ils n'ont qu'une chose à faire : résider dans leurs terres^ y faire travailler et ceindre Vérharpe là oit ils le pourront — et l'avenir sera pour eux ! »
Ces importantes déclarations, qui sont l'expression fidèle des pensées du parti conservateur de l'Anjou, écrites pour ainsi dire sous la dictée de M. le connte de Blois et revues par lui, auront en P'rance un grand retentissement. Elles sont iDonnes à méditer, elles nous prouvent irréfutablement qu'entre gens de bon sens il serait toujours aisé de s'entendre sur le terrain de la modération.