EN BRETAGNE
Vannes, le 16 ao-il 1893.
L'Encyclique pontiflcale a été diversement accueillie en Bretagne : avec plaisir par le jeune clergé, sans enthousiasme, mais avec obéissance par le haut clergé ; la noblesse a un peu boudé, elle boude encore! Quant au peuple î... il semble l'ignorer totalement !
Traversant au grand trot la campagne verdo3^ante, où les foins coupés sèchent au soleil, oii les meules de blés s'espacent régulièrement, où les troupeaux paissent dans la lande fleurie, j'avise au bout de la route poussiéreuse une sombre église entre quelques arbres, précédant un petit village d'une quarantaine de maisons. Sur la façade haute, froide et nue, à côté d'un cadran d'horloge où une grosse aiguille marque les heures, se dresse, effrayante de vérité, une immense croix on bois, en haut de laquelle agonise un Christ de bois fraîchement repeint, de grandeur naturelle, dont la face, le flanc, les pieds et les mains saignent douloureusement. C'est une visi(jn triste et tuu-
chante, qui atteste bien la foi naïve et profonde de ce pays.
A côté est la maison du « recteur » : c'est le nom du curé. Il est absent, on m'indique son vicaire. Ce brave prêtre lisait son bréviaire dans un champ voisin : j'allai à sa rencontre. Figurez-vous une bonne grosse figure rasée, aux cheveux gris coupés en brosse, avec un chapeau usé, une soutane bien propre, mais bien vieille, de gros souliers aux pieds. Il s'arrêta dans sa lecture en me voyant et m'attendit.
Nous avons causé longuement, en marchant à petits pas.
— « Je suis un bien humble serviteur de Dieu, me dit-il, et mon opinion n'a que la valeur de la sincérité. Ne dites pas mon nom, je vous prie; on me retirerait monmodeste traitement, et, bien que je ne redoute pas de souffrir, il me serait pénible de ne plus pouvoir continuer à aider les malheureux pauvres qui viennent nous demander des secours. Ils nous prennent, me dit-il en souriant, pour des mandataires de l'assistance publique : ici la maison du curé est la maison du Bon Dieu : tout ce que nous pouvons faire pour eux, nous le faisons. Notre charité nous attire l'estime et les sympathies du pays : notre devoir n'est-il point d'ailleurs de secourir les autres ?
« Vous croyez que nous nous mêlons, nous autres prêtres, à la polilique, que nous jouons un
riMe actif lors des élections. C'est une erreur ! Evidemment nous sommes citoyens français, nous subissons toutes les charges que supportent nos concitoj-ens, et nous avons, comme eux, le droit et le devoir de nous occuper des destinées du paj^s. Nous sommes convaincus que le clergé doit ne pas rester étranger à tout ce qui concerne sa patrie. Mais nous ne jouons qu'un rôle très effacé, celui que tout prêtre sérieux doit avoir. Essa^^er de donner des conseils aux paysans serait vouloir leur faire faire tout le contraire de ce que nous leur dirions 1
« Les paysans sont très croA'ants, ils nous aiment bien, mais il y a en Bretagne un parti frondeur qui est très nombreux ; et il suffirait que nous disionsnoir, pour que cesbraves gens disentblanc ! Soyez-doncpersuadé que le clergé breton conserve, au point de vue politique, la dignité que lui impose son caractère. Nous ne donnons des conseils qu'à ceux qui viennent nousen demander, nous laissons les politiciens agir et parler, sans nous mêlera eux.
t Quant à l'encj^clique, dont j'admire les termes et qui est venue à son heure, il est bien inutile d'en parler à nos pa3'sans : ils ne la comprendraient pas, tant cela dépasse leur entendement. J'avais bien songé un moment à les réunir et à leur lire les sages conseils du Souverain-Pontife ; j'y ai renoncé, après de mûres réflexions. Il serait
maladroit de parler devant eux de questions constitutionnelles : ils respectent tous la Constitution, mais ils ne sauraient peut-être pas faire de distinction entre la Constitution et la Législation. Et, ici, les lois scolaire et militaire les ont profondément
indignés ! »
A quelques kilomètres de là, je sonnai à la grille d'un vieux château. Introduit au salon, je fus reçu par une aimable douairière, qui porte allègrement ses nombreuses années : elle m'accueillit en souriant et notre conversation dura une bonne demiheure.
— « Ah ! le Saint-Père, me dit-elle, aurait mieux fait de s'occuper de ses affaires que de venir embrouiller encore plus les nôtres. Nous avions déjà assez d'ennuis!
— « Alors vous refusez de vous rallier ?
— « Si je refuse ! Absolument, monsieur. Mais vous n'y songez pas ! Comment voulez-vous que je me rallie à des sectaires comme les francsmaçons qui nous gouvernent ? Je ne comprends même pas que Sa Sainteté ait pu nous conseiller de nous soumettre à toutes les lois anticléricales qui ont été votées depuis vingt ans bientôt !
— « Mais je crois, madame, que le Pape, en termes formels, a seulement engagé les catholiques à accepter la Constitution et à s'efforcer d'améliorer et de réformer la législation. La forme du gouvernement n'est plus en cause, voilà tout I
LA QUESTION SOCIAf.E KT l/OPINIO\ DI PAYS 123
— « Je sais bien que le Saint-Pére a agi dans une excellente intention; mais la République actuelle est si différente de celle qu'il rêve pour nous, de celle que nous pourrions accepter !.. Savez-vous ce qui pourrait nous donner confiance, ce qui nous ferait reconnaître la République comme le gouvernement le plus apte à satisfaire et le besoin d'indépendance et l'amour de la conservation, qui caractérisent les Français? Ce serait la République avec, pour président, l'iiommele pluslionnête et le plus respecté de ce temps, le plus libéral et le plus sage, avec le duc d'Aumale, pour tout dire ! Mais le duc d'Aumale accepterait-il ? Dans ce cas. il m'en coûterait bien encore un peu, car je ne suis pas jeune, mais je crois que je me dirais républicaine ! Différemment, voyez-vous, j'ai trop considéré la République comme un régime d'anarchie et de persécution religieuse pour pouvoir m'y rallier de gaieté de cœur !
Dans son cabinet de l'Hôtel de Ville de Pontivy — qui sert en même temps de sous-préfecture — le maire, M. Jacquolot. un vieux républicain qui a voté noji au plébiscite impérial, me reçoit très aimablement.
— « Napoléonville, me dit-il, est toujours hostile en majorité aux idées républicaines, mais la campagne vient à nous. Ce qui n'empêche qu'aux futures élections nous allons être battus probable-
ment, parce que l'entente n'a pu se faire entre républicains. D'ailleurs, est-ce bien notre division qui sera la seule cause de notre défaite ? Je crois qu'il faudra l'attribuer aussi à la situation très forte du candidat sortant, M. le comte Lanjuinais, quiest absolument au-dessus de toute critique comme homme privé et que tous nous aimons et respectons. Cependant, moi qui suis un vieux républicain, je ne désespère pas de voir mes idées triompher un jour ici ; et je fais, pour ma part, tous les etïorts possibles pour arriver à ce résultat. »
M. Fagot, membre de la Chambre de commerce de Lorient, industriel à Pontiv}^ est un des candidats futurs à la députation dans cette circonscription : je suis allé lui demander quelques renseignements :
— a Je n'ai pas l'intention pour l'instant, me dit-il, de me. présenter, car le parti républicain est trop divisé.
— « Et que pensez-vous de l'état économique du pays ?
— « Nous n'avons ni trop à nous plaindre ni trop à nous louer. L'industrie est ici peu développée : elle marche doucement. L'agriculture, à cause de l'humidité du pa3^s, a moins eu à souffrir qu'ailleurs. Ce qui nous fait le plus grand tort ici, c'est le manque de moyens de transport pour les produits du sol et de ^industrie. Une ligne directe de
chemin de fer de Brest à Rennes, passant par Pontiv3^ est réclamée par tout le pa3's. Cro3^ez-vous que de nos jours le centre de la Bretagne est privé de chemins de fer ? C'est en voiture qu'il faut faire des quarante et cinquante kilomètres pour se rendre d'un i)oint à un autre. Tout augmente énormément par suite des frais de transport ; les forets, qui sont nombreuses, ne peuvent pas être exploitées ; on vend les arbres sur pied à bon marché, à vil prix. En somme, on peut dire qu'une ligne directe de Rennes à Brest rendrait d'immenses services ; elle doublerait la valeur des propriétés du centre de la Bretagne. ^)
— « V a-t-il des socialistes en Bretagne ?
— « Très peu; on pourrait sans doute en trouver à Lorient, à Brest, parmi les ouvriers des ports. Mais, dans la campagne, il n y en a pas ; il y a des malheureux qui souffrent et qui ont besoin qu'on cherche à améliorer leur sort, mais ils sont très modérés, pas révolutionnaires du tout. Je suis industriel et j'emploi un assez grand nombre d'ouvriers: je dois affirmer que la société serait très coupable si elle ne s'occupait pas de leur assurer du pain pour leurs vieux jours et un peu d'assistance pendant les périodes difficiles de l'existence, Il y a ici de pauvres diables, de très braves gens, qui travaillent pour 2 francs, pour 1 fr. 50 centimes même, par jour : je ne sais vraiment pas comment ils parviennent, avec ces gains dérisoires, à vivre
Iâ6 Là QUESTION SOCIALE ET^L'OPINIUN DU PAYS
et à nourrir leur femme et leurs enfants. Ces malheureux béniront le gouvernement qui, par une loi, leur assurera pour leur vieillesse un abri et un morceau de pain ; rien ne tourmente l'ouvrier comme la perspective de crever de faim et de misère ou d'aller mourir à l'hôpital.
Essa3^er de donner une idée de l'opinion du pays sans mentionner l'opinion du paysan serait sans aucun doute une étrange folie. Mais notre paj^san est partout le même; il ne voit que sa terre et ses économies. Les questions politiques, autres que les questions de clocher, passent un peu par-dessus sa tête ; il n'en a cure. La forme du gouvernement lui importe peu : le gouvernement qui existe est pour lui le meilleur et, tant qu'il verra des gendarmes, il aura confiance dans le pouvoir.
J'ai causé avec un paysan breton, un paysan intelligent, s'il vous plaît, maire de sa commune. Parti à sa recherche, j'ai été tout d'abord un peu dérouté. Dans sa ferme, presque personne ne comprenait le français : seule, sa femme parvint à m'entendre et m'indiqua la route à suivre. Au bout de la grande cour, pleine de fumier, parmi les poules, les canards et les oies, je traverse un petit bout de prairie où paît un cheval, et j'aperçois, dans un champ voisin, mon homme qui sue, penché sur sa charrue en train de labourer pour semer des choux. Lorsqu'il me voit, une fois son sillon achevé, il con-
LA. QTESTKJN SOCIALF: ET L'ûPINKjN DU PAVS 127
fie sa charrue à un emplo^^é et vient vers moi. Ses sabots pleins de terre alourdissent sa démarche ; je lui explique qui je suis, ce que je viens lui demander.
Il est interloqué d'abord et méfiant, puis il finit par se décider à me répondre et il m'invite à venir goûter un verre de son cidre. Je le suis chez lui, et me voici dans la maison de M. Louis lléléec, maire de Locmalo. Une grande pièce sombre, aux solives noircies, où je remarque cinq lits, dont trois en forme de baliuts, deux belles armoires bretonnes, une horloge à balancier avec personnages articulées : au fond, dans la grande cheminée, la soupe bout sur un feu clair. C'est un intérieur propre et curieux.
Tout en buvant du cidre, ma foi, excellent, nous causons:
— « Et les récoltes, monsieur Héléec ? Êtes- vous content?
— Bah : il ne faut pas pleurer. Le blé a été bon. le maïs est un peu sans paille, les fourrages ne sont pas très abondants; mais nous allons avoir une récolte de pommes ; l'année dernière avait déjà été bonne pour les pommes ; on fera deux bonnes années.
— « Vous avez une grande ferme. Vous en êtes sans doute le propriétaire ?
— « Non, nous sommes fermiers de père en fils depuis deux siècles ; mais, j'aime ces terres comme si elles m'appartenaient !
— « Parbleu ! après deux siècles... Savez-vous que vous devez vous considérer comme appartenant â la noblesse terrienne, ajoutai-je en souriant ?
— « Pourquoi pas, me dit-il, nous descendons tous d'Adam et d'Eve? Mes parents étaient fermiers ici, je le suis aussi. Je ne demande qu'à travailler et sans faire de bruit, qu'à nourrir ma famille.
— « Alors vous n'êtes pas révolutionnaire, vous ?
— « Moi, pas du tout. Qu'ils viennent ici, les révolutionnaires î Je prendrai mon fusil, et mes employés aussi !
— « Mais vous avez une opinion politique cependant ?
— « Certainement, monsieur : je suis républicain.
— Pouvez- vous me dire pourquoi ?
Il m'a regardé avec de grands yeux étonnés ; puis il a fini par me répondre :
— « Pourquoi?... parce que nous sommes en République! »