DANS L'ARIÈGE
En réponse à une instante prière de ma part de me donner quelques renseignements sur l'état des esprits et Topinion politique du Midi, M. de Lahondès, ancien président de la Société de géographie de Toulouse, ma adressé la belle et éloquente lettre que je publie ci-dessous avec un vif plaisir.
Ax, 6 août 1893.
Monsieur et très honoré collègue,
Vous me faites l'honneur de me demander un aperçu de l'état politique et économique de la contrée. Je vous dirai d'abord que je n'habite Toulouse que cinq mois de l'année pour n'}^ penser guère qu'aux arts et aux lettres et surtout y oublier la politique. Mais je suis malheureusement obligé de m'occuper d'elle dans l'Ariège où j'ai mon vrai domicile,mes propriétés et ma vie active.
Or, ce qui domine dans la région c'est la lassitude, le découragement, l'inquiétude incertaine sur la voie à suivre. Les bouleversements succès-
sifs, les avortements de tant d'entreprises, les désillusions ont créé cet état d'esprit, cet état d'âme, comme on dit aujourd'hui. L'âge héroïque est passé pour tout le monde, ainsi que le disait encore un homme qui a eu le mérite de laisser quelques formules brèves résumant une situation juste et vraie. La défense même des intérêts et des cro3^ances n'a plus la verdeur et la résistance qu'elle prit il y a douze ou quinze ans. L'impuissance des efforts l'a aussi découragée, mais elle se révèle encore cependant par les sacrifices qu'elle s'impose pour maintenir l'instruction religieuse, les séminaires, le culte, etc.
Dans cette situation, si le suffrage universel était libre, s'il pouvait exprimer sincèrement la pensée du pays, je crois que ceux que l'on appelle maintenant les ralliés sortiraient du scrutin: Les populations n'entendent pas être tracassées, mais ne désirent pas davantage tracasser personne. On est las des luttes et des violences et l'esprit sectaire répugne à l'immense majorité, je pourrai presque dire à la totalité, en exceptant quelque meneurs qui font de la politique leur patrimoine et qui ont appris qu'il fallait crier très fort pour dominer la voix des concurrents. Mais avec cette répugnance pour la persécution et précisément par un sentiment analogue, les masses tiennent à la république qui leur paraît assurer davantage leur indépendance, la suppression de toute auto-
rite gênante, la dispense de tout respect, et leur permettre de vivre en tout absolument à leur guise.
Mais très peu de ralliés seront élus, aucun peutêtre, précisément parce qu'ils ne sont pas hommes de parti et que la politique n'est menée que parles hommes de parti. Le gouvernement, dans l'Ariège surtout, est maître absolu de l'urne par les maires, les instituteurs, les garde-forestiers surtout dans la montagne, et le gouvernement ne représente qu'un parti, un parti en minorité dans le pays. Et, en effet, quand, après vingt ans et malgré la pression ofîicielle, plus terrifiante aujourd'hui que jamais, un gouvernement a contre lui presque la moitié des électeurs, on peut dire qu'en réalité il en a plus des trois quarts.
Quant à la situation économique, elle est déplorable. La pauvre terre de France est usée et ne peut plus soutenir la lutte contre le monde entier qui est devenu aujourd'hui un seul marché d'Odessa et de Calcutta à Chicago. Les terres dans l'Ariège ne rapportent plus rien. La production en céréales n'est pas très abondante dans ce pays de montagnes et de plaines formées de détritus granitiques, et avec le blé à 14 francs, c'est la ruine absolue. Les bestiaux pourraient relever la propriété ou du moins emi)écher le pro|)riétaire de mourir de faim, mais la libre entrée des bestiaux étrangers le condamne à cette mort lente. D'ail-
leurs cette année la disette des fourrages enlèvera pour bien des mois toute possibilité de profit.
L'industrie n'est pas plus brillante. Les minoteries disparaissent ou font faillites. L'industrie métallurgique périclite par suite aussi du bas prix des fers étrangers, de la cherté des salaires et pour l'usine de Pamiers qui vient de diminuer considérablement son personnel administratif, comme le nombre de ses ouvriers, par la trop grande distance des minerais et du combustible. Sur quelques industries locales, les peignes, les mines de talc qui ne sert qu'aux falsilications, etc., je n'ai pas de détails. Les bois ne se relèvent que par accident, sur une demande des chemins de ter, par exemple, qui dans ce moment essaient de substituer les traverses de hêtre aux traverses de chêne.
La France s'ennuie disait Lamartine; aujourd'hui la France est lasse et malgré sa complaisance pour la République, un homme d'épée qui la séduirait qui lui ferait espérer une main vaillante et ferme, prête à rejeter dans l'ombre les agitateurs pourrait aisément s'emparer d'elle. Rien de grand dans l'histoire, surtout dans les moments difficiles ne s'est fait que par un homme, César, Henri IV, Richelieu. Napoléon. Mais Ihistoire, pour un peuple surtout ne recommence pas toujours. »
Le 24 août 1893, M.Gaston Routier adressait aux électeurs du seizième arrondissement de Paris, la profession de loi suivante, reproduite par plusieurs Journaux :
Mes chers concito3^ens.
Républicain de naissance, convaincu que la modération et le bon sens peuvent seuls faire triompher toutes les réformes, tous les progrès réclamés par la masse des travailleurs et des prolétaires, j'ai l'honneur de solliciter vos suffrages pour le mandat de député.
Nous avons tous besoin de tranquillité et de paix, car ce n'est point en perdant son temps en criailleries vaines, en discussions irritantes et oiseuses, qu'on pourra travailler efficacement et pratiquement à améliorer le sort des ouvriers, le sort de tous ceux qui gagnent leur pain quotidien, quel que soit leur métier ou leur profession.
Connaissant les questions économiques et sociales, je me déclare, sans arrière-pensée, fermement résolu à être le défenseur de toutes les réformes sages et pratiques, susceptibles de diminuer les charges des prolétaires, d'amener une
répartition plus équitable des impôts, de supprimer entre autres les octrois.
Tout ce qui sera de nature à augmenter la prospérité de notre commerce et de notre industrie, tout ce qui pourra contribuer à l'accroissement de la fortune publique, de Taisance de tout le monde, trouvera en moi un partisan opiniâtre et convaincu, qui ne cessera d'en réclamer l'exécution immédiate.
Il me serait facile, comme tant d'autres, de vous faire un long programme, de vous promettre une foule de choses; mais je préfère m'adressera votre intelligence, à votre bon sens. Sincère et franc avant tout, j'estime que les programmes sont toujours trompeurs et que les circonstances empêchent le plus souvent de réaliser au cours d'une législature, le dixième des réformes promises.
Ce que je puis vous garantir, c'est ma volonté absolue de faire tout le possible, en toutes circonstances, pour défendre vos intérêts, ceux de votre arrondissement en particulier, ceux de la patrie et de la société en général.
Ma politique, pour tout dire, sera une politique, de réparation envers les déshérités, de concorde, de paix, de prospérité, de justice et d'honnêteté.
Vive la République!
Vive la France!
Gaston Routier,
Candidat républicain libéral progressiste.
La candidalure de M. Gaston Routier ne devait être qu'une candidature de protestation, ainsi que l'indiquait clairement la note suivante adressée aux journaux par le Comilé républicain libéral du XVP arrondissement et reproduite en ces termes par le Temjjs, du 25 août 1893 :
yfie arrondiasejnrnt. — Nous recevons la comniuniralion suivante :
Désireux de protester contre la candidature (( monarchiste » de M. Calla et de permettre à tous ceux qui approuvent la politique de sagesse et de modération préconisée par le pape, par M. Francis Magnard et par l'Union libérale, de se compter sur un nom nouveau exempt de toute compromission politique antérieure, le comité républicain libéral du J6°arrondissement a demandé à M. Gaston Routier, homme de lettres et publiciste, de poser sa candidature dans celte circonscription. M. Gaston Routier a accepté, et le comilé vous prie de publier sa profession de foi sincèrement républicaine, réclamant une politique de progrès pacifique, d'union sur le terrain des réformes législatives, économiques et sociales.
Assurément, la Irinilé invo(|uôc i)af ce doonmoiil, et (jui se compose du pape, i\c M. Kiaucis Ma^Mianl cl de riiiion lil»»'rale, offre des garanties incontestables aux conservateurs lil»é« raux. Mais, avec de tels patronages, on pourrait entreprendre des «l'uvres autrement difticiles (|ue de « protester » contre la
candidature de M. Calla. Cette candidature n'est nullement dangereuse; elle est à la fois distancée par le candidat républicain et par le candidat radical socialiste : il n'y a aucune chance de voir M. Calla élu, cette fois.
En revanche, une diversion d'ultramodérés, si elle enlevait des voix à l'honorable M. Marmottan, député sortant, républicain et le plus favorisé de tous les candidats, ne pourrait aboutir qu'à faire élire le candidat radical-socialiste, M. Astier. On ne nous tera jamais croire que ce soit là le résultat poursuivi parallèlement par le pape, M. Francis Magnard et l'Union libérale. Le pape a trop de sagesse, notre confrère a trop de bon sens, et, quant à l'Union libérale, elle trahirait tout simplement son principe.
he lendemain, V Evénement aysLut dans sa chronique électorale, comparé M. Gaston Routier à M. Calla, candidat monarchiste impénitent, M. Gaston Roulier, désireux de ne fjiire aucunement le jeu de la réaclion ou des radicaux, s'empressa d'adresser à M. Edmond Magnier, sénateur du Var, et dire(;teur de V Evénement, la lettre suivante, publiée dans le n» du 27 août 1893 :