A LYON
Lyon, le 6 avril 1893,
Ce qui, le plus évidemment, ressortait de nos conversations précédentes, c'était que le parti socialiste était le plus uni, le mieux préparé. Ce parti, qui se compose principalement des ouvriers^ soit teinturiers, des Brotteaux et de la Guillotière, soit canuts, de la Croix-Rousse et de Saint- Just, réclamait absolument une étude sérieuse de son programme,de ses revendications. J'ai donc entretenu de ces questions un certain nombre d'ouvriers de Chacun des quartiers mentionnés plus haut. Tous ont été unanimes sur un point : « Monsieur, on parle toujours de nous, d'améliorations à apportera notre état social : eh bien! on n'a encore rien fait pour nous, rien essayé de faire. Des paroles, oui, du vent ! t ! Mais ce n'est pas suffisant pour nous empêcher de crever de misère. »
Quant aux autres questions, ils suivent aveuglément le programme des chefs du parti, dont Tinterview dans ces conditions s'imposait. Je me suis rendu chez le docteur Masson, conseiller municipal et général socialiste de la Guillotière; c'est la forte tête du parti, et il faut reconnaître qu'on se trouve avec lui en présence d'un homme de valeur
LA QUESTION SOCIALE ET l'uPLNIuN DU PAYS '2i
parfaitement sensé et logique. Il est jeune, convaincu et sérieux ; très ainrié des ouvriers, apprécié de ses collègues médecins, ayant une situation brillante, ce n'est pas du tout un ambitieux ou un rêveur. Qu'on en juge î
— « Socialiste, je le suis, monsieur, comme vous devez l'être vous-même et comme tous les honnêtes gens le sont. Ici, àL3'on, notre parti fait de grands progrès, des progrès tels qu'aux élections munipales nous avons, avec toute la presse contre nous, fait passer quinze socialistes ; et nos progrès sont dus à la sagesse de notre programme. Parmi nouS; il n'y a pas de révolutionnaires : ces derniers sont à L3^on une minorité infime. Nos ouvriers, chez qui les bienfaits de l'instruction se font sentir, qui ont chaque jour un journal quotidien qui fait leur éducation, commencent à réfléchir et à être sérieux. Il y a à Lyon comme ailleurs un tas de partis en istes, mais la masse marche résolument avec nous et ne veut rien que de très possible.
< D'abord, nous réclamons pour l'ouvrier une part dans les bénéfices : puisque l'intelligence, d'un cùté, le capital, de l'autre, sont rémunérés largement sur les bénéfices, pourquoi la main dCœuvre,qui est indispensable, ne le serait-elle pas aussi un peu ? Nous voudrions qu'une loi déclarât qu'audessus de 8 ou 10 0/0 d'intérêt, il fût prélevé sur les bénéfices de toutes entreprises un tant pour cent affecté à des institutions d'épargne, d'assis-
tance et d'assurances pour les ouvriers. Est-ce impossible ? Est-ce révolutionnaire? Je le crois d'autant moins que nous ne demandonspas que la loi aît le moindre effet rétroactif.
« Nous voulons aussi la réforme des lois de finances, la suppression des octrois, le monopole de l'alcool par l'Etat, si par ce moyen on peut combler une grande partie des pertes occasionnées par la suppression des octrois. — Nous estimons en outre que le monopole des alcools pourrait avoir une influence heureuse en améliorant la qualité des produits et en empêchant l'ouvrier d'être empoisonné par des drogues abominables.
Nous voulons la répartition de l'impôt proportionnée â la fortune et au revenu de chacun ;
Que l'impôt sur la valeur locative des immeubles soit payé, que les immeubles soient loués ou non loués ;
Nous voulons aussi un impôt sur la valeur acquise avec le temps par le fait de la spéculation sur les terrains non bâtis dans l'enceinte des villes, impôt proportionnel à cette même valeur.
Tout ce qui pourra frapper et empêcher la spéculation, nous le soutiendrons de toutes nos forces, car la spéculation estimmorable et nuisible pour les intérêts de la masse.
(^ Au point de vue local nous voulons donner à la ville de Lyon le droit de contrôle et de direction sur la police municipale ; nous payons à ce sujet
un budget de l/iOO,000 francs, et lapréfecture emploie cette somme considérable sans en juslilier remploi ; il y a là un abus grave. Je ne veux pas porter d'accusations, cela me serait trop facile d'ailleurs.
Le parti socialiste lyonnais tâcbera de présenter des hommes honnêtes et sérieux à Lyon pour défendre ce programme à la chambre. Moi. je necompte pas me présenter ; Je sais que j'aurais une difficulté très grande à faire triompher nos idées à la Chambre, je sens que je me découragerais vite, et, en outre je ne peux pas abandonner ma position de médecin qui me fait gagner largement ma vie, pour aller à Paris. J ai charge de famille et je tiens à gagner honnêtement mon pain, monsieur, honnêtement et au grand jour. >
Aimez-vous le pittoresque ? Le cito3'en Montvert conseiller municipal socialiste de Saint-Just, va nous en offrir.
Disons d'abord que les ouvriers camds de la Croix-Rousse et de Saint-Just de pensent pas du tout de même que les ouvriers de la Guillotière et des Brotteaux. Ces derniers, travaillant dans de grandes usines ou manufactures sont très pratiques, ne se livrent point aux rêveries chimériques ; les canuis, au contraire, parle faitmême de leur genre de travail qui les oblige à diriger machinalement leurs métiers pendant des heures sans pouvoir
faire autre chose que réfléchir et méditer, sont des esprits mystiques, nébuleux. En outre, les canuts vivent côte à côte avec leur patron, qui est luimême un ouvrier possédant une ou deux machines ; ils mangent à sa table et gagnent presque autant que le patron. Aussi le canut ne revendique-t-il rien contre son patron : tous deux pensent souvent de même et on constate, non seulement une grande camaraderie, mais encore une honnêteté scrupuleuse dans les rapports entre ouvriers canuts et patrons.
Ceci expliqué, voyons le citoyen Montvert. Tout au haut du funiculaire de Saint-Jast, un funiculaire qui marche par exemple, je me perds dans un dédale de rues aux maisons pauvres et basses, qui offrent le même aspect que les rues d'un de nos villages. Pas de voitures ou si peu ! Des poules sur la chaussée, le linge pendant aux fenêtres pour sécher !
Enfin, je trouve la maison modeste où demeure le citoyen Montvert ; au bout d'un escalier de bois, je frappe. Le citoyen n'est pas là : il est au café Jaboulaye. Allons au café ! Je recommence à monter et descendre des rues, où les plaques font défaut ; me voici arrivé.
— Monsieur Montvert, on vous demande.
— Qui ça?
Et le citoyen s'avance : petit, les cheveux blancs coupés courts, la moustache jaunie par
le tabac, la barbe de huit jours, avec une grande blouse grise couvrant son dos voûté par le travail. Sur la tête un bonnet de fourrures qui a longtemps servi. Il me salue très courtoisement en ùtant son bonnet et m'entraîne dans la salle du café, où il était en train de pérorer. Malgré moi, il veut à toute force m'offrir un café ; je finis par accepter, pour ne pas le désobliger, car il a l'air d'un fort brave homme. C'est d'ailleurs sa réputation.
Après quelques réserves, car il est prudent comme un castor, il finit par s'échaufter et le voila parti. Que de phrases. Seigneur, il m'a fallu entendre ! Que d'utopies ! Et aussi que de raisonnements spécieux!
Le cit03^en Montvert m'avoue avoir fait un rapport de cinquante pages pour prouver que la création du monde a été bien conforme à la doctrine pythagoricienne revue par lui et corrigée grâce à sa méthode des trois nombres impairs, des trois 3. L'a-t-il présenté aux délibérations du Conseil municipal, son rapport ? En tous cas, on aurait bien r\. A\)vë^ ce cùlé charentonncsque — le mot me sera-t-il pardonné ? — du personnage, vo3^ons son côté sérieux.
Les idées de ])lialanstère, d'union familiale ne sont pas ses moins chères ; mais il se défend de me donner le programme de son parti. Ce programme n'est pas encore tout à fait arrêté par le Conseil du
parti ! Il veut le-triomphe de ses idées parle suffrage universel, il se rallie aux propositions déjà formulées par le docteur Masson, il veut la re vision de la Gonstitutionpour supprimer le Sénatet donner tous les pouvoirs à la Chambre : il veut que le gouvernement prenne à sa charge la publication, l'affichage et la distribution des professions de foi et des bulletins de vote de tous les candidats aux élections, afin, dit-il, d'empêcher ainsi les riches de pouvoir recouvrir les affiches des pauvres par un nombre bien plus grand et de payer des quantités de distributeurs, qui ne sont, après tout, que des électeurs corrompus.
Après avoir écouté deux heures durant les autres théories plus saugrenues que méchantes de ce brave utopiste, je m'échappe de son café, avec la vive satisfaction de ressaisir au grand air mes esprits un peu bouleverséspar ce flot de déclarations incohérentes.