CHAPITRE IV
A MARSEILLE Marseille, le 21 avril 1893.
Si Lyon est tiède, Marseille n'est pas encore en ébuUition. Les descendants des Phocéens sont généralement plus préoccupés par leurs propres affaires, commerciales et industrielles, que par la politique ; toutefois, il faut reconnaître qu'ils sont actuellement assez surexcités contre le gouvernement. Cet état des esprits tient à deux causes : d'abord, aux mauvais résultats économiques des nouveaux tarifs de douane qui font diminuer le trafic de Marseille ; ensuite, à la vive indignation soulevée dans toutes les classes de la société par les scandales du procès de Panama. La déposition de Mme Cottu a produit plus d'effet à Marseille que le cas de M. Baïliaut lui-même !
* * M. Henr}^ Estrangin porto un des noms les plus honorables et les plus connus de cette grande ville ; sa haute situation commerciale lui permet d'apprécier exactement la crise que traverse Marseille. Il croit que le malaise des affaires est dû à diverses causes et pas seulement au tarif des douanes ; selon lui, les tarifs de chemins de fer sont beaucoup trop
élevés et empêchent Marseille, malgré sa position géographique admirable, de devenir un second Liverpool. Entre les mains des Anglais, Marseilleserait même le premier port du monde, mais Marseille aux Marseillais!... Il sourit tristement en n'achevant pas sa phrase ! Et ce canal du Rhône, dont on parle depuis trente ans. Enquêtes et paperasses ! Ce sont là les beautés de notre administration.
C'est d'ailleurs la faute de la politique, tout cela! Il a peu de goût pour les politiciens et il reconnaît que nous avons une représentation électorale déplorable.
Quant au Panama, il n'a atteint à Marseille que les petites bourses, car tous les gens sensés savaient que c'était une mauvaise affaire. Mais M. Estrangin s'afflige de voir traîner dans la boue les de Lesseps, qu'il a personnellement connus.
M. Arthur Le Mée, jadis le plus solide champion du parti monarchiqueàMarseille,nous reçoit dans son bureau et, tandis qu'on parle d'affaires à ses côtés, nous entretient d'une voix bien timbrée de la question qui nous amène. C'estun homme grand, à la forte barbe et aux cheveux noirs, à l'air énergique et franc. Il n'3^ va pas d'ailleurs par quatre chemins.
— « Je suis profondément découragé, nous ditil; l'Encyclique pontificale a été pour moi un
prétexte pour abandonner une lutte où je n'étais pas secondé. L'organisation même du parti monarchique a du reste toujours été mauvaise : je l'ai expliqué à Cannes un jour au comte de Paris. — Le pouvoir vient d'en haut, me disait-il. — Soit, répondis-je, mais la force vient d'en-bas, et il faut laisser aux électeurs le soin de choisir leurs candidats, non vouloir leur imposer les vôtres. Làdessus, il m'a appelé en riant un révolutionnaire.
« J'estime que la politique est faite par deux sortes de gens : les artistes et les besog)ieux. Eh bien! les gens comme il faut sont les artistes, ils font la politique en amateurs; les radicaux, opportunistes et autres font la politique pour vivre, c'est leur pain quotidien, ils se donnent plus de mal que nous et ils réussissent ! Il fallait commencer par instruire la masse pour l'amener à nos idées ; on a voulu la violenter!...
ff Ici d'ailleurs régne un profond égoïsme ; les gens haut placés par leur fortune et leurs affaires ne veulent pas de tracas, pas de soucis, pas d'allures compromettantes : du repos, du calme, des affaires ! Faites donc quelque chose avec eux.
« Il y a à Marseille plus de mécontentement soulevé par le régime Méline que par les scandales de Panama. L'affaire de Panama a fait perdre de l'argent; mais ici on est pratique, on ne i)leuro pas éternellement l'argent perdu, on s'efforce tout de suite au contraire d'en gagner d'autre dans une nouvelle affaire.
« Certes, les idées sages ont des partisans nombreux ici; ceux qui possèdent veulent conserver; mais pour rallier la masse âla politique pontificale, il faut de nouveaux hommes. Moi, j'ai accepté franchement TEncyclique, je me suis rallié et présenté ainsi aux élections; j'ai été battu, un peu par suite de la défection de mes anciens partisans. Je profite de cet échec pour me retirer et abandonner la lutte: je ne me présenterai plus, je laisserai d'autres tenter la fortune, Sur de vieux murs, il faut afficher des noms nouveaux.
« On ne peut aujourd'hui faire que des souhaits, car je doute fort que les enseignements du passé soient capables de faire comprendre aux modérés de toutes nuances la nécessité de s'unir! »
* *- M. Félix Fournier, grand industriel, représentant à Marseille du comte de Paris, estime que le parti conservateur est désemparé et désorienté à cause de i'Enc^^clique pontificale ; il garde personnellement ses convictions et ne voit que la monarchie qui puisse donner à la France un gouvernement fort qui la rendra heureuse et respectée ; mais il ne ve ut cependant pas l'i mpossible et déclare que le parti royaliste doit, entre deux candidats, choisir le moins mauvais, le plus porté aux idées modérées et voter pour lui, car l'abstention nous jetterait dans les mains des socialistes radicaux. Il ne sait point,d ailleurs, quelles seront les décisions de son parti relativement aux élections futures.