CHAPITRE V
A MARSEILLI-:
Marseille, le 26 avril 1893.
Il est un homme, dont nous ne pouvons passer l'opinion sous silence. M. Henry Bergasse, grand négociant et armateur, universellement respecté à Marseille, ne nous en voudra pas, nous l'espérons, de faire pour cette (ois violence à sa modestie et de le mettre en scène malgré lui. M. Bergasse est le chef incontesté du parti clérical marseillais ; il en est, pouvons-nous môme ajouter, l'âme incarnée.
Au point de vue économique, M. Bergasse ne croit pouvoir mieux nous répondre qu'en nous communiquant la copie du rapport mensuel qu'il adresse sur l'état du commerce marseillais aux deux Sociétés dont il est membre du conseil d'administration, la Compagnie des Docks et la Compagnie des Messageries maritimes. Voici un résumé de ce rapport intéressant: M. Bergasse proteste d'abord contre les bruits absurdes émis par le Temps sur une épidémie cholérique à Marseille ; l'état sanitaire de Marseille a toujours été satisfaisant cette année et, grâce à la protestation de M. Deffès, préfet des Bouches-du-Rhùne, ces rumeurs mensongères ont été réduites à néant.
o6 LA QUESTION SOCIALE ET LOPINION DU PAYS
Le commerce local de Marseille souffre en général ; cependant les corps gras, les huiles et les graines sont en hausse et les industries locales des savons, huiles, etc., ont vu augmenter leurs affaires.
Un point noir à l'horizon et dont M. Bergasse s'effraie ajuste titre, c'est la famine qui désole les environs d'Alger et qui.provient de la mauvaise récolte de l'an dernier. La récolte future, qui, le mois dernier, grâce à quelques pluies, s'annonçait, comme bonne en Algérie, parait un peu compromise depuis quelques jours par les vents chauds : espérons toutefois que les symptômes fâcheux disparaîtront et que la récolte des blés et des vins sera bonne dans notre grande colonie africaine.
— La situation difficile traversée par Marseille ne provient pas seulement des nouveaux tarifs douaniers chers à M. Méline, nous dit M. Bergasse ; elle résulte d'un état général des affaires dans le monde. Lapro^^c^ionet le libre-échange ont besoin d'être tempérés et ne sont pas des dogmes infaillibles. La meilleure preuve en est fournie par l'Angleterre, libre-échangiste, dont le commerce souffre plus en ce moment que celui de toutes les autres nations : elle a vu ses importations diminuer de 385 millions et ses exportations de 605 millions environ. Ce qu'il faut à Marseille pour lutter contre les ports rivaux, c'est l'exécution du canal du Rhône. »
Mais parlons un peu politique ; c'est bien facile, Panama va nous amener sur ce terrain brûlant.
— Quel scandale, nous dit tristement M. Bergasse, et quelle honte ! Certes, dans la classe élevée de notre population l'émotion a été grande. Mais, entre nous, les porteurs de titres sont peu nombreux à ^^a^seille ; ce qui n'empêche pas que moi, tout le premier, je souhaite l'achèvement de cette œuvre française !
— Mais, au point de vue politique?. .
— J'ignore ce que les révélations du Panama peuvent au juste avoir produit: ce que je sais, c'est que les catholiques marseillais se sont ralliés sincèrement à la politique pontificale. Ici, vous le savez, on a été jusqu'à ce jour ultra-blancs et ultrarouges. Amener les esprits à la modération aura t té l'œuvre de ces dernières années, le résultat des événements récents qui ont prouvé la nécessité d'une union étroite des honnêtes gens. Il existe bien un peu de défiance encore, mais j'espère que la concentration des opinions modérées et sages se fera sur les noms d'hommes de nuances franchement libérales comme MM. Piou, Lam3% de Mun, etc., en face du danger de voir le gouvernement tomber fatalement sans cela dans les mains des socialistes, qui sont des radicaux déguisés et qui aggraveraient encore ces lois malsaines qui vont nous donner une génération diabolique, sans famille et sans Dieu !
Pour ma part, j'estime que le Saint-Père a eu
raison, mais il a peut-être consacré trop ouvertement un régime de sectaires comme les Ferr^^ Floquet, etc. Nous acceptons la Constitution actuelle et la République, mais nous entendons réformer la législation. Le peuple n'a pas vu cette distinction dans l'Encyclique du Pape, bien qu'elle y soit contenue en propres termes. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, >e langage du Souverain Pontife doit être écouté, et il faut absolument que les gens de bien secouent leur inertie cléploiable et votent pour les meilleurs candidats. »
M. Félix Baret, avocat, ancien maire de Marseille, n'a, plus aucune velléité politique. Les scandales de son administration, qui ressemblent en petit à ceux du Panama, lui ont donné la sage envie de se faire oublier. Lui et ce qui reste de son parti — (si ainsi parler n'était un aimable euphémisme) — n'auraient d'ailleurs aucune chance de succès.
La corporation des portefaix de Marseille n'est pas seulement puissante et riche, elle est aussi très ancienne ; elle a plus d'un siècle d'existence. C'est entre le canal de la Douane et le Vieux Port que, dans une rue étroite, encombrée de futailles vides, se trouve la maison où cette association a son siège, une grande et vieille maison, nullement luxueuse,
LA (^UtSTION SOCIALE ET L'oI'INIOX DU PAYS 39
C'est là que nous rencontrons le président des portefaix de Marseille, M. Auguste Tisot, un homme assez grand, un peu corpulent, aux cheveux et à la moustache grisonnante; son air franc et loyal, sa voix forte avec une dose d'accent qui assaisonne ses déclarations, voilà malheureusement ce que nous ne pouvons reproduire. Conlentons-nous donc de rapporter la substance de ses paroles.
M. Tisot se plaint des Docks qui ont le monopole de la manipulation des marchandises sur leurs quais et dans leurs magasins: pas mo^'ende lutter avec cette puissante compagnie. Voilà la première cause des souffrances des porte-faix; la seconde, c'est la diminution des affaires due à M. Méline. Ah ! ce pauvre M. Méline, il n'est pas aimé des portefaix marseillais : « Si je le tenais, me disait un collègue de M . Tisot, je lui romprais l'échiné ! »
Je me contente de traduire, l'expression était bien plus énergique.
M. Tisot souhaite que les nouveaux bassins qui seront créés pour le service du canal du Rhône soient libres et que chacun puisse travailler sur leurs quais. C'est trop juste ! Mais je le pousse vers la politique ; le voici lancé :
— Tenez, une cause de malheur, c'est que les gros négociants se tiennent trop en dehors de la politique : ils sont égoïstes, ils restent chez eux maintenant. Autrefois, il y avait entre porte-faix et commerçants des rapports d'amitié, des rela-
lions coDstantes qui faisaient de tous ceux qui vivent du commerce une grande famille. Aujourd'hui, vo3^ez-vous, on manque de patriotisme ! N'3^-a-t-il pas des industriels qui ont dans leurs usines des centaines d'ouvriers italiens et pas un seul Français? C'est indigne, monsieur.
« Aussi, que font nos ouvriers? Ils vont de leur côté : il 3^ a une barrière morale entre le patron et les portefaix. Jadis, le maître-portefaix était presque l'associé du négociant; je vous dirai plus : j'ai connu des maîtres-portefaix qui ont fait la fortune de leurs patrons. Car il faut beaucoup d'intelligence et d'initiative dans notre métier. On a été injuste pour les portefaix, et, si les ouvriers des ports sont portés vers le radicalisme, c'est parce que les radicaux s'occupent d'eux et que les autres les délaissent.
« Si des hommes honorables et bien connus, comme M. Cyprien Fabre, prenaient l'initiative d'un groupement, s'ils entraient résolument dans la République en voulant sa moralisation, il y a assez d'honnêtes gens à Marseille pour assurer leur succès. Les portefaix sont tous de braves gens, ayant du bon sens et amis de l'ordre. Et puis, nous sentons tous que nous avons besoin de sortir de ce bourbier où nous sommes, et qu'il nous fautdes députés soucieux des intérêts économiques de la nation et non plus des intriguants et des voleurs! »