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A MARSEILLE

Mfirseille, le P' mai 1 893.

M. Flaissières, maire socialiste de [Marseille, docteur en médecine, occupe le premier étage d'une vastemaison de la rue Sainte. C'est un homme grande approchant de la soixantaine, à la barbe en pointe et aux cheveux poivre et sel ; son abord est très simple et très cordial. Il est arrivé le matin même de Paris, où l'avaient retenu les affaires de la municipalité marseillaise. Cédons-lui la parole sans plus tarder :

— « Voici mon opinion : la population marseillaise est intelligente, vive, exubérante et bon enfant; vous ne trouverez point ici parmi les prolétaires ces haines et ces rancunes persistantes que les ouvriers du Nord gardent contre leurs patrons. Notre peuple est très fier : il conserve une grande dignitédans les rapports avec ceux qui l'emploient. Pas de servilité du tout ; une grande familiarité de langage, voilà ce qui distingue le [Marseillais.

« Notre ouvrier se sent l'égal de son patron ; il reconnaît que ce dernier a plus d'argent que lui, mais il se croil aussi inlelligent, quelquefois plus. D'ailleurs, certains travaux ici — celui des portefaix, par exemple — nécessitent beaucoup d'ini-

tiative et d'adresse de la part des ouvriers. En somme, les Marseillais sont des hommes et ont parfaitement conscience de leurs droits et de leurs devoirs.

« Ils sont socialistes par instinct; il n'y a pas d'anarchistes parmi eux. Tout au plus pourrait-on, à la grande rigueur, qualifier de cette épithète une vingtaine de braillards, pas méchants pour un liard. Notre police, dont nous avons la direction, ne suscite pas l'anarchie ; elle fait tous ses efforts au contraire pour apaiser les esprits et donner à tous confiance. Les Marseillais sont, malgré leur apparence bruyante et violente, de sincères amis de l'ordre et de la justice : ils veulent qu'on améliore le sort des prolétaires et des malheureux, et n'est-ce pas une pensée équitable et raisonnable à la fois ? Pourquoi, vous et moi, qui avons les avantages de la naissance, aurions-nous des privilèges sur les autres ? Tout n'est pas pour le mieux dans la plus mauvaise des Republiques: je n'ai pas craint de le dire tout haut à la distribution des prix du lycée et je suis surpris des blâmes que l'on m'a donnés.

« Le programme du parti socialiste marseillais, nous dit en résumé M. Flaissières, n'est pas encore fait. Dans ses grandes lignes, nous accepterons le programme de Lj^on presque sans modifications : en tous cas, notre programme sera très net et très catégorique au point de vue des réformes sociales.

Notre population est socialiste par bon sens; il y a bien parmi nous quelques iniliés aux théories en isme, mais la masse ne voit que la surface, apprécie les bonnes idées émises et ne s'attarde pas à connaître les causes. Très pratiques, les Marseillais ne considèrent que les effets, que les résultats à atteindre. Ils veulent surtout raraélioration du sort des pauvres et la création de caisses de retraites. Au point de vue des élections futures, quelques-uns des députés actuels seront peut-être réélus ; MM. Charles Roux et Pej^tral ont rendu des services réels à Marseille, ^IM. Bouge et Bo3^er ont des S3"mpathies ; mais soyez sûr qu'il faudra que même les plus estimés donnent des gages certains qu'ils travailleront à faire triompher les idées de progrès. Ce sera la condition sine quel non de leur réélection.

« Les socialistes ne doivent compter que sur la justice de leur cause ; ils ne doivent pas la compromettre par des actes de violence. ' Pourquoi la bourgeoisie, qui est l'intelligence, le cerveau de la nation, ne ijrendrait-elle pas en main la direction du mouvement social?

Le monde doit marcher de l'avant, par la force même des choses: il nous faut du progrès toujours! Lne nation qui s'arrête sur le chemin des idées libérales, des réformes pratiques et sérieuses, se condamne à des crises, à des révolutions et â la morl.

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« Et puis, la spéculation, le débordement du jeu, tant sur les marchandises qu'à la Bourse, ne voilà-t-il pas une cause de ruine, plus encore peutêtre pour les bourgeois que pour le peuple? Marseille perd de son importance commerciale par le fait de la spéculation sur les marchandises ; il n'3^ a plus de stocks, grâce à la crainte de hausses ou de baisses injustifiées, disons le mot, toujours déraisonnables ! Et l'accaparement des capitaux dans

* Cabinet

du Marseille, le le'' mai 4893.

Maire

Monsieur le rédacteur.

Vous avez rendu compte dans le Figaro de ce jour d'une conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous il y a un mois et demi environ. J'ai été frappé d'un passage de votre récit que vous soulignez et qui ne traduit point du tout ma pensée, ni dans la forme que vous lui donnez ni dans le fond.

Je n'ai jamais dit certainement de la bourgeoisie qu'elle est l'intelligence et le cerveau de la nation ; et, si je crois qu'il est nécessaire que la bourgeoisie, obéissant à ses véritables sentiments, prenne part spontanément et franchement au mouvement socialiste, je ne puis admettre qu'elle doive s'arroger la direction de ce mouvement. Au contraire, je suis convaincu que les résultats seront d'autant plus complets et rapides que la classe ouvrière et la classe bourgeoise unies solidairement dans un même but ne seront plus séparées par les préjugés et le malentendu qui seuls divisent ces deux catégories de citoyens.

Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, l'assurance de ma

considération distinguée,

Dr Flaissiiîres.

maire de Marseille.

certaines mains, les milliards dont disposent certains, les dangers que fait courir l'omnipotence de la haute Banque drainant toute l'épargne publique, et, contre toutes les lois de l'économie politique, enlevant le numéraire de la circulation... croyez-vous que ce soit la des causes de richesse pour un pa^'s? C'est un danger aussi grand, aussi terrible pour les bourgeois que pour la masse des prolétaires. Voyez plutôt les affaires qui diminuent, l'argent qui ne rapporte plus rien, les capitaux qui, malgré leur affluenceen quelques mains, sont de plus en plus difficiles à trouver pour en faire des affaires industrielles et commerciales !

t Quant aux scandales de Panama, ils ont produit ici une forte impression, d'autant plus que les Marseillais ont la haine des tripoteurs. Nous aussi, à Marseille, en arrivant à la municipalité, nous avons trouvé trace de bien des agissements blâmables; mais, je le dis sans forfanterie, notre administration socialiste, sage et prudente, montre â la population que les socialistes peuvent faire de bonne besogne. C'est un enseignement utile et c'est un acheminement vers les grandes réformes, car si les socialistes font de bons conseillers municipaux, il n'est pas de raison pour qu'ils ne fassent pas de bon députés. »

Et les pêcheurs ? Il était certes intéressant d'aller entendre leurs doléances et leurs opinions. Au

quai du Port, 182, se trouve le bureau du Conseil des prud'hommes des patrons pêcheurs : un brave homme en train de raccommoder un vieux filet m'introduit auprès du secrétaire des prud'hommes — Maistre Reboul — comme il l'appelle. Reboul est depuis trente ans secrétaire des prud'hommes, après avoir, durant de longues années, conduit luimême sa barque à la pêche : sa bonne tête toute blanche, pas chauve du tout, est S3^mphatique et ses yeux très vifs lancent, par dessus des lunettes d'or qui dansent sur son nez^ des regards pleins de finesse. Il me fait asseoir et me raconte que la pêche devient de plus en plus difficile ; c'est un métier ingrat aujourd'hui. Pour lui, il pense — et il répétera jusqu'à sa mort— que Ton a tort de pêcher le tout petit poisson. Les filets traînants à petites mailles comme le gangui ont pour résultat de ramasser tout ce qui se trouve sur leur passage: on détruit ainsi des poissons gros comme des allumettes qui, six mois plus tard, seraient devenus de beaux poissons et se seraient reproduits.

« Un kilo de cette pêche, nous dit Reboul, représente cent kilos de poisson de bonne vente dans quelques mois ; on devrait interdire la pêche du petit poisson, car c est la dépopulation des poissons auprès des côtes..., mais parler aux ministres de cela est peine perdue. Î3epuis le règlement de 1859, nous avons fait plus de deux mille pétitions, répète Reboul ; on les a enterrées dans les cartons.

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Alors nous nous sommes découragés; et puis il y a beaucoup d'intérêts enjeu; certains pécheurs ont besoin de pécher au gangul pour vivre. Leur retirer cette permission serait les ruiner.

« Il 3^ a sept à huit cents pêcheurs à Marseille et autant aux Martigues ; la pêche dominante est celle de la sardine. Aux Martigues, ils pèchent en général avec un lilet traînant appelé bœuf, dont les mailles ont environ huit centimètres carrés ; ce filet très grand est tiré par deux bateaux et va au large. Si l'on songe que chacun de ces bateaux coûte de douze à quinze mille francs, on voit que les patrons pêcheurs ont besoin d'être de petits capitalistes. Unechose dontse plaignentlespêcheurs, c'est de l'impôt d'un sou par kilogramme de poisson qu'on prélève sur leur pêche ; un sou par kilo, ce n'est rien quand il s'agit de poissons de luxe, comme rougets, soles, loups de mer, etc., mais c'est énorme i)Our les poissons ordinaires qui se vendent de six à sept sous le kilo.

f La mer, après tout, nous dit Ivchoul, avec une lueur d'attendrissement dans les 3'eux, c'est une grande fantasque ; elle est tout m^^stère. Aujourd'hui vous péchez toute la journée pour ne rien prendre ; demain les filets seront remplis au bout d'une heure. Moi jai longtemps péché, j'ai toujours vécu de ce métier ; eh bien ! je n'ai [)as vécu plus mal qu'un autre. J'ai gagné de l'argent, j'ai élevé toute ma famille, j'ai eu des malheurs, je les ai ré-

parés : c'a fait de l'argent, tout cela ! Et tout m*est venu de la mer ! Elle donne, la mer, allez ! Et si ce n'était les marsouins... Ah î ces marsouins, je les déteste cordialement. Figurez-vous, Monsieur, qu'ils viennent nous manger notre pêche dans nos filets. Ils y voient à des lieues à la ronds et, dès que notre filet est garni de poissons, en un clin d'œil les voilà sur nous. Là où ils passent, ils déchirent et mangent tout.

Et, indépendamment de la perte du poisson, comme nos filets les plus ordinaires valent de trois -cents à six cents francs, vous voyez le tort qu'ils nous font. Il y a un monsieur qui parle de les tuer: le gouvernement lui donnera 25 fr. par marsouin détruit, les prud'hommes 25 fr., il demande encore 25 fr. à la ville.

« Mais je doute qu'il les tue : oh ! ils sont fins, ces poissons. Tenez, le jour où il viendra les chasser,je prendrai encore une barque et j'irai voir ça, moi! Je lui donnerai bien cent francs de ma poche, s'il tue les marsouins comme il le dit. »

Mais, malgré tout, le vieux patron pêcheur est rempli de doute, et il branle la tête d'un air qui signifie qu'il craint bien que le destructeur de marsouinsnesoitunsorcierou un vulgaire faiseur d'affaires, qui exploite la crédulité des pêcheurs.

Voici maintenant en notre présence un jeune homme de vingt-huit ans, qui a davantage l'aspect

d'un poète que d'un pescadou, avec son grand chapeau de feutre mou, sa cravate de foulard pendante. Il a l'œil vif, les cheveux châtains un peu longs, la moustache et la barbiche : c'est M. Léon Gautier, président du S^^ndicat des patrons pêcheurs. Les prud'hommes sont les vieilles barbes du corps des pêcheurs ; le syndicat de tous les pêcheurs est composé d'éléments jeunes et ardents. C'est à l'Estaque, au bord de la mer d'un azur profond, après avoir savouré une bouillabaisse pochée par les pêcheurs de l'endroit, que par une superbe après-midi j'écoute sur la corniche sablonneuse et ensoleillée l'opinion des pescadous et de leur président.

Ils ne se contentent pas eux, comme le vieux Reboul, de se plaindre, ils veulent au mal apporter un remède. M. Gautier est le promoteur et le président de la commission d'organisation du premier congrès national de la pêche côtière, qui se tient en ce moment à Marseille. L'administration maritime y est représentée, tous les arrondissements maritimes y ont envo^^è des délégués et la présence à ce Congrès d'hommes éminents, tels que II. Edouard Marbeau, entre autres, délégué de Le Portel, qui apporte aux pécheurs l'appui de son autorité scientifique, permet d'espérer que les résolutions du Congrès pousseront le gouvernement à doimer enfin satisfaction aux légitimes revendicacations des pêcheurs, qui sont la pépinière de no-

tre marine de guerre et de commerce, grAce à l'excellente institution des inscrits maritimes.

Le Congrès, dont le secrétaire général est M. Louis Nèble et le secrétaire M. Gourret, s'occupe des questions suivantes : d'abord des réformes à apporter aux lois et décrets régissant la pêche côtière,et entre autres aux décrets de 1859etl862sur la prud'homie et la réglementation des filets; ces réformes consisteront surtout à donner de nouvelles attributions au Conseil des prud'hommes et à créer un jury prud'homal avec droit d'appel devant une autre prud'homie. Une preuve de la nécessité de ce jury est fournie actuellement par la grève des Martigues où les patrons et les pêcheurs ne peuvent se mettre d'accord; l'autorité maritime est désarmée, les vieux règlements ne prévoyant pas le cas de grève ; et, cependant, les pêcheurs souffrent de la famine.

Ensuite le Congrès demandera la création d'écoles de pêcheurs et des dispositions contre l'importation des poissons conservés dans des chambres réfrigérantes. Les pêcheurs ne veulent pas qu'on frappe ces poissons de droits plus élevés que les autres, mais seulement qu'on les soumette à l'obligation d'être vendus dans des paniers ou locaux spéciaux, avec une étiquette portant la désignation: 'poissons glacés.

Je constate par mes conversations que lajeunesse des pêcheurs est très dévouée à la cause républi-

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caine ; elle est même portée vers un socialisme pratique dans le bon sens du mot. Mais je dois déclarer que les scandales de Panama n'ont nulle part suscité plus d'indignation que parmi cette honnête population des pêcheurs; avec leur esprit sain, mais peu familier au distinguo des parlementaires, ils ont formulé un jugement bref et tranchant qui n'admet pas de réplique.

Un de ces loups de mer, à la figure plus basanée par le soleil qu'un vieux cuir de Cordoue, a parlé pour tous ; il a regardé son filet, et la mer longuement ; puis, de sa voix mâle et avec son accent pitoresque et guttural :

— € Ce sont tous des bandits, ces gens-là ! >•.

Et il n'a pas voulu dire autre chose.

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