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A MARSEILLE

Marseille^ le 10 mai 1893.

M. Barthelet, directeur du Sémaphore, est sans contredit l'un des plus anciens et des plus remarquables défenseurs à Marseille des idées libérales et modérées. Son opinion peut se résumer ainsi qu'il suit :

« Marseille traverse une crise telle que M. Barthelet ne se souvient pas d'en avoir vu depuis vingt-cinq ans ; c'est un ralentissement des affaires dû à une répercussion du malaise qui règne sur le monde entier et aussi au déplorable système économique actuel. M. Barthelet réclame un gouvernement honnête et soucieux de défendre les vrais intérêts du pays. Il croit à la puissance du parti libéral modéré ; Marseille compte une majorité d'hommes sérieux et de bon sens. Le Conseil municipal actuel, quoique rangé sous l'étiquette socialiste, ne contient pas dans son sein plus de dix socialistes, et des candidats nettement socialistes ne réuniraient pas à Marseille plus de six mille voix en tout. Le Conseil actuel a été élu pour protester contre les agissements du Conseil présidé par M. Baret, mais son épithète de socialiste est trompeuse.

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« En somme, un grand parti libéral peut très bien être formé à Marseille : il lui faut des chefs et desorganes, desorganesà un sou s'entend. Actuellement, il n'y a aucune organisation des forces modérées, et le Sémaphore, qui défend avec succès cette politique, est trop cher pour pouvoir se répandre hors d'une élite des cito^^ens. Si des hommes comme M. Cyprien Fabre veulent se mettre à la tête d'un mouvement libéral, ilsgrouperont tout le monde autour d'eux et leurs candidats auront de grandes chances de succès.»

M. Augustin Féraud, président de la Chambre de commerce de Marseille, est tenu par sa situation même à une grande réserve au point de vue politique : je pense, du reste, que l'opinion du grand commerce marseillais est très bien exprimée par M. Barthelet et je me contente de parler à M. Féraud de la situation économique :

« Marseille, me répond-il, est une ville libreéchangiste dans l'âme ; les tarifsactuels de douane sont des avantages donnés à nos rivaux étrangers et nous voyons nos importations et exportations diminuer de jour en jour. Toutefois, pour ne pas compromettre nos intérêts eux-mêmes, nous sommes disposés à ne plus discuter le principe même du libre-échange et de la protection, et à chercher à obtenir par tous les moyens possibles des réductions sur les tarifs actuels.

« — Et que pensez-vous, M. le président, du canal du Rhône?

« — C'est notre seule branche de salut; j'arrive de Paris où je viens d'obtenir de M. le ministre des travaux publics la promesse formelle de présenter le plus tôt possible le projet du gouvernement aux Chambres. Le canal du Rhône est étudié, les devis sont faits, ils ont été, après des majorations énormes, estimés à 80 millions de francs. C'est à M. de Freycinet que nous devons l'étude de ce projet par le gouvernement depuis 1879. »

Et répondant à mes questions, M. Féraud me donne quelques détails sur le canal qui reliera Marseille au Rhône : ce sera un canal à grandes sections, il partira des nouveaux bassins et quais que l'on créera au delà de La Joliette, traversera l'étang de Berre et aboutira à un point déterminé du Rhône. Des travaux faciliteront l'accès de l'étang de Berre aux plus gros navires et transformeront cet étang en un merveilleux port de refuge en cas de guerre. Le résultat pratique du canal sera de permettre aux marchandises, en profitant des travaux de navigabilité exécutés dans le Rhône, de remonter par eau jusqu'à Lyon et, par les canaux, d'être amenées sur tous les points de la France à peu de frais. Ce ne sera pas une concurrence au chemin de fer P.-L.-M., car le trafic de Marseille sera forcé d'augmenter considérablement, notre premier port de commerce devant,

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grâce au canal du Kliôiie, être placé dans des conditions telles qu'il n'aurait plus désormais à redouter la concurrence d'aucun autre port du continent.

M ?N. Paquet, membre de la Chambre de commerce, grand armateur, veut bien nous donner encore quelques détails complémentaires sur le canal projeté. L'accès en serait libre â tous les navires et gratuit; l'Etat avancerait les millions nécessaires â la création du canal, moyennant une garantie d'intérêt : bien que l'économie du projet ne soit pas encore définitivement établie, la Chambre de commerce serait disposée à pa^'er 800,000 francs par an; la ville et le département contribueraient dans une proportion égale.

M. Paquet estime que sur les bords du canal viendraient s'installer un grand nombre de nouvelles usines et fabriques, qui pourraient réaliser û[ie grande économie en pouvant débarquer à leurs portes leurs matières premières et réembarquer sur place leurs produits fabriqués. Marseille deviendrait alors une grande cité industrielle en même temps que le premier port peut-être de l'Europe !

Mais, en ce moment, M. Paquet est vivement frappé de la crise qui sévit à Marseille ; notre port a vu son tonnage diminuer en 1892 de 1 million trente-trois mille tonnes, ce (jui est énorme. La Compagnie Paquet vient de désarmer un de ses bateaux et va en désarmer un second prochainement.

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« Quant à la politique, je serais, nous dit M Paquet, très heureux de voir M. Cyprien Fabre grouper autour de lui un Comité républicain libéral donnant satisfaclion aux hommes d'ordre et de bons sens de tous les partis. C'est ce que nous ne cessons de lui dire à la Chambre de commerce : mamtenant qu'il a repris sa liberté d'action en devenant notre président d'honneur, il se doit à ses concitoyens et il a seul assez d'influence morale pour pouvoir conduire au combat les troupes libérales et les faire triompher. »

Il ne me restait plus qu'à savoir si Thomme sur lequel on fonde tant d'espérances était décidé à les justifier; tant de gens se cachent lorsqu'il faut se montrer, que nous avons gardé un doute tant que nous n'avons pas eu causé avec M. Cyprien Fabre lui-même. Le président d'honneur de la Chambre de commerce est un grand bel homme, à la barbe blanche. Il s'indigne hautement de la marche des affaires de TEtat dans notre pays et il n'en veut pour preuve que ce qu'on fait au Dahomey, qu'il connaît à fond.

L'élément civil et militaire sont en train de se disputer ce pays : le général Dodds, qui a été beaucoup surfait, nous affirme M. Cyprien Fabre, ne voulait-il pas prélever sur les douanes 350.000 fr. pour augmenter sa solde et celles de ses offlcien<? On l'en a empêché heureusement.

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El à Whj^dah, quel a été le premier soin des Français? De construire ? Xenni ! ils ont démoli la ville, afin dy créer des rues droites et bien alignées. Voilà les beautés de l'administration française. Quant à M. Cyprien Fabre, il croit que le Dahomey est un pa3^s qui donnera des résultats malgré les incapables qui nous gouvernent.

« L'émotion causée par les scandales dePanama, nous dit-il ensuite, a eu pour effet de nous convaincre de la nécessité de l'union de tous les hommes d'ordre sur le terrain de la politique libérale. Il n'y a plus aujourd'hui de légitimistes, plus d'orléanistes, plus de bonapartistes; tout le monde, je l'entends, et je le vois moi-même dansles salons et parmi mes relations, se rallie avec empressement à la voix si autorisée et si sage de ce profond politique qu'on nomme Léon XIIl.

« Il faut donc agir actuellement et opposer une barrière aux Ilots montants du socialisme ; pour ma part, j'essaierai, malgré le peu de goût que j'ai pour le bruit, de grouper des amis autour de moi, de former le Comité libéral dont nous avons besoin. Je n'ai aucune ambition personnelle et ce n'est que par devoir que j'afïronterai la lutte, car je sens que linaction serait coupable en ce moment. Marseille dépérit, parce que ceux qui nous gouvernent sont des incompétents en matière commerciale. Nous tâcherons donc d'opposer des candidats sérieux et honnêtes aux radicaux-socialistes et, si môme nous ne pouvons vaincre, il est

digne de nous de tenter tout au moins la fortune et de ne pas céder le terrain sans combattre. »

Le clergé marseillais, ainsi que nous avons pu nous en rendre compte, est complètement rallié à la politique pontificale. Si dans les hautes sphères deux ou trois personnalités ont dû à regret abandonner des préférences bien chères, le petit clergé est convaincu de l'excellence delà théorie du Saint- Père et la soutiendra de toutes ses forces.

Pour terminer, disons que les tramways et omnibus abondent à Marseille : c'est certainement la ville de France qui possède à l'heure actuelle le plus grand nombre de ces véhicules commodes et économiques. L'interview d'un conducteur de tramways, que dis-je? de plusieurs, était forcée. Ehbien, vous le croirez si vous voulez, conducteurs et cochers de trams et d'omnibus se déclarent tous anarchistes. Oh ! une anarchie théorique, mais enfin lanarchie ! La seule chose qui m'a étonné, c'est que ces braves gens ne se rendent pas compte qu'il est plus facile de conduire leurs voitures que de diriger le char de l'Etat.

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