Sludien, loco citalo, p
période d’assoupissement, à partir de 1905, Entre temps, l’ägitation sociale demeurait; mais comprimée par l’action combinée du gouvernement et des propriétaires : la violalion d’un contrat de travail était considérée comme un délit; le coupable emprisonné et Farmée employée à la répression des révolles agraires; en même temps, des réserves d'ouvriers étaient formées par le gouvernement et expédiées où il importait, lels les briseurs de grèves d'Amérique. Des sanctions pénales étaient édictées par la loi de 1898; dite par les socialistes « loi des escläves », qui fut élaborée sous le coup de l'émotion causée par les premières grèves de 1897. Elle n’empêcha pas les mouvements des récents étés : en 1906, les moissonneurs firent grève; de même en 1907, où ces grèves où des menaces de grève se sont poursuivies avec succès et ont abouti à des augmentations de salaire que M. Krejesi, secrétaire de la Chambre de commerce de Budapest, a estimé dans une conférence, faite en décembre 1907 à la Société des économistes autrichiens, de 25 à 100 p.100. Si quelque 3.000 ouvriers ont été envoyés en prison dans cet été de 1907, cette décision n’est point une solution du problème social.
Il se pose d’une façon singulièrement irritante pour les deux parties en présence ; d’une part les propriétaires sentent quel immense danger ce mouvement agraire constitue pour leur situation économique et sociale : une grève industrielle atteint l’industrie plus ou moins profondément, selon le temps de sa durée, les réserves de produits, les commandes urgentes; une grève agricole éclatant au moment de la moisson dans un pays comme la Hongrie, où la plus grande partie de la richesse nationale est constituée par ces récoltes de céréales, c’est un désastre privé et national; une grève qui se généraliserait et durerait un mois, ce serait la perte complète des revenus de l’année,
ce serait 16 blé pourrissant sur le sol, la culture entravée, la misère. Et chaque année, à la même époque, la même échéance met l'angoisse aux cœurs de ceux-ci, la stimulaüon aux cœurs de ceux-là. C’est l'incitation ‘annuelle à la ruée des uns contre les autres.
En cas de grève ou de révolte des ouvriers industriels, la police et l’armée en ont assez aisément raison dans les villes et les centres où elle éclate. Mais aux champs, le mouvement est partout et nulle part, la police impossible, la déprédation inévitable, toute garde superflue, tous les produits à la merei : pour maintenir l’ordre, si une grève étendue se déclare, des corps d’armée mobilisés y réussissent à grand'peine.
Les propriétaires sont d'autant plus irrités de cette lutte qu'elle atteint directement leur puissance sociale : nous avons dit qu'ils ont à la campagne une situation analogue à celle des anciens seigneurs ; ce sont eux et les fonctionnäires du gouvernement qui « font » les élections ; ce sont eux qui inspirent l'administration et la législation du pays. Or la masse dés mécontents est dès aujourd’hui un élément de résistance à leur autorité sociale, de destruction du respect traditionnel qui les entoure ; demain, elle se lançera dans les élections; faites sur une plus large base, contre les institutions créées par la classe des propriélaires. Enfin, à cette lutte économique et sociale, le propriétaire ne peut très souvent apportér qu'avec de grandes difficultés ce lénitif qu'est une augmentation de salaire : nous avons rappelé que là propriété subissait une érise ; les prix des céréales indiquent une baisse générale depuis un certain nombre d'années, sauf un léger mouvemeñt de hausse depuis l'application du nouveau tarif douanier ; la main-d'œuvre constitue un des frais principaux de la production hongroise : les machines, sans doute, com-
mencent à se répandre et des améliorations techniques à être apportées dans l’agriculture hongroise ; néanmoins, les anciens procédés subsistent encore pour une large part ; aussi la moindre augmentation de salaire se répereute de façon très sensible sur le coût de production et le bénéfice agricole. Des propriétaires, désireux d'améliorer le sort de leurs ouvriers, en sont souvent empêchés, par la considération des prix de vente. Aussi peut-on être certain que les agrariens hongrois, aujourd’hui au pouvoir, sont décidés à une lutte énergique pour maintenir leur possession d'état. L'un d'eux nous disait : « Songez-y! notre situation est toute différente de celle de la France ; toute notre richesse est dans l’agriculture et tout le sort de l’agriculture se Joue en un mois. Aussi devons-nous être armés, prendre des mesures adaptées au besoin de notre pays et, s’il le faut, faire venir avec l’aide du gouvernement des travailleurs de Galicie, de Russie ou même d'Extréme-Orient, Notre angoisse, la gravité du problème, nous dictent notre devoir. »
Toutes ces considérations, qui jettent la terreur dans l'âme des propriétaires, excitent l’ardeur des ouvriers : ils se sentent misérables, d'autant plus qu'on leur a enlevé toute résignation; leurs salaires sont pauvres; le petit nombre des possédants parait propre à exciter davantage leur envie; leur lutte pour le salaire se double d’une lutte contre une domination de classe ; leur nombre leur donne conscience de leur force et leur inspire l'audace ; la faiblesse des propriétaires à préserver les champs de leurs entreprises accroît leur énergie et celle-ci est tenue en éveil et amplifiée par la date fatale des moissons, qui leur apparaît comme la récolte promise de leurs espérances,
S explique-t-on, dès lors, les péripéties brutales et même
sanglantes de ces luttes ? cette intervention hardie du pouvoir en faveur des uns? ces emprisonnements, ces lois « des esclaves » ?et, en réponse, cette haine et cet enthousiasme naïf, ce caractère violent d’un mouvement, qui éclate, dort, renaît, disparait, fait explosion à nouveau?
C’est la crise sociale qui mine la Hongrie contemporaine...
Ce double phénomène que nous venons d'analyser : faim de la terre et inassouvissement de ce désir, d’une part, désir de hauts salaires et lutte sociale des propriétaires et des journaliers d'autre part, a engendré ce troisième aspect de la crise sociale : l’'émigration des cultivateurs qui fuient la terre hongroise, où ils ne peuvent satisfaire leurs désirs.
Il est certain que d’autres éléments entrent ici en jeu : le comte Mailath, membre de la Chambre des magnats, attribuait en 1905 l’émigration à une multitude de raisons : mauvaises récoltes, emploi grandissant des machines agricoles, suppression de certaines industries comme celle du camionnage par les chemins de fer, ruines produites par la charge des impôts, par l’usure, enfin par le détachement de la vie rurale et de la terre natale sous l’influence de la propagande socialiste‘; en 1907, M. Krejcsi, dans la conférence dont nous avons parlé, rattachait le même phénomène à une série d’autres causes : faiblesse des salaires, condition détestable des logements, répartition des terres, altitude oppressive de l'administration à l'égard des classes pauvres, qui, par suite du système politique, ne peuvent faire sentir leur influence*.
1. Revue économique internationale, juin 1905, p. 486. 2, Neue freie Presse, 24 décembre 1907.
À notre sens, la Cause essentielle, auprès de laquelle les autres ne sont que des causes adjuvantes, provient de la situation sociale du peuple des campagnes et, — ce qui est plus important encore, — de la conscience que ée peuple à de eette situation. C’est pour cela que le phénomène de l'émigration se rattache étroitement à notre élude. Tant que la question sociale n’a pas pris une forme aiguë, l’émigration est restée minime et constante : de 1886 à 1898, elle est demeurée d'environ 25.000 individus par an. Lorsque lirritation se développe, que les révoltes et les grèves éclatent, le nombre des émigrants grossit avec celui des mécontents : après le mouvement originaire de 1897, les ports accusent 43.000 départs en 1899, et dès lors l'élan est donné : de proche en proche, le malaise gagne à l’intérieur ; la misère ressentie par celui-ci fait ressentir bien vite sa misère au voisin ; les premiers partants vont un peu à l'inconnu; bientot ils écrivent, ils attirent et dirigent le courant : en 1903 la centaine de mille est dépassée. La situation intérieure ne Change pas; elle empire en 1905, année où les grèves agraires redoublent : éette année-là les émigrants atteignent le chiffre formidable de 170.000. On le dépasse él en 1907, dernière année pour laquelle nous avons des statistiques complètes, on atteint 203.000.
Au début, les émigrants partaient seuls, dans le dessein de revenir au pays avec l'argent gagné ; aujourd’hui, leurs femmes se joignent à eux, c’est la preuve que souvent le départ est fait sans esprit de retour :en 1905, 43.000 femmes ont quitté la Hongrie. Aussi les rapatriés sont-ils en proporüon assez faible des partants : on n’en compte, en 1905, que 17.500, alors que, pendant les six dernières années, le chiffre annuel minimum des départs à été de 91,000 en 1902,
Au reste, il suffit de considérer la condition sociale des émigrés pour se rendre compte de l'exactitude de ce que
LA SITUATION SOCIALE DU PROLÉTARIAT AGRAIRE Gi
nous disons ; ce ne sont pas les gens des villes qui partent : sur 100 personnes, il n’y en a que 2 qui soient des marchands ou des bourgeois des villes, et 12 qui soient ouvriers ou employés ; la masse est composée de petits paysans pauvres, de domestiques et de journaliers agricoles, qui forment à eux tous 78 p. 100 de l’émigration ‘.
Le mouvement d’émigration a précisément commencé là où les cultivateurs étaient dans la situation la plus précaire, dans la région des Karpathes : c’est dans les comitats ou départements de la rive droite de la Tisza, dans l’are des Carpathes, que le mouvement est né et a pris une ampleur considérable : dans celte partie, qui est à peu près le huitième de la Hongrie, 41.000 personnes ont quitté la région en 1905 ; deux ou trois comitats (ceux de Szepes, de Saros, d’Abauj-Torna) sont dévastés par ce fléau : plus de 30 et jusqu'à 34 indiviäus sur 1.000 ont abandonné ces contrées en 1905, des slovaques iei, des magyars là. Le mouvement a fait boule de neige et aussi tache d'huile ; aucune région de la Hongrie n’en est préservée : même dans le cœur du pays, entre le Danube et la Tisza et sur la rive gauche de la Tisza, région qui comprend le quart du territoire hongrois,23.000 personnes ont émigré en 1905 : la meilleure répartition des terres et la plus grande fertilité a préservé ces parties du pays des taux que nous relevions : la moyenne des habitants qui partent ne s'élève guère au-dessus de 4 p. 1000. Mais n'est-ce point encore significatif dans cette région purement magvyare et qui n’est pas pauvre ? Beaucoup de ceux qui quittent le pays ne le quittent pas par nécessité, mais par mécontentement ; ils veulent gagner davantage, amasser un pécule et ne le peuvent chez eux ; ils partent temporairement, attirés par