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Cunard et la Compagnie Hamburg-América font de gros bénéfices en transportant en Amérique ces individus amoncelés dans l’entrepont comme des marchandises; aussi paient-elles des agents chargés de recruter pour elles des passagers, c’est-à-dire des émigrants ; chaque société distribue à son racoleur un pourcentage proportionnel au bétail humain qu'il amène, et souvent ce sont les petits commerçants, usuriers juifs des campagnes ou autres, qui joignent ce métier aux leurs. Ils se mettent en rapport avec l'agent d'émigration, préparent le terrain, souvent achètent les modiques biens de l’émigrant et font ainsi coup double : ils achètent à bas pris et reçoivent une commission de l'agent par tête d’individu. Au jour fixé, celui-ci vient chercher son convoi ; on rencontre souvent dans les gares et les ports ce triste cortège ; nous avons aperçu à Fiume ces hordes de lamentables gens, vêtus avec d’inimaginables
défroques; ils avaient pour tout bagage un petit paquet enve-
loppé dans un linge noué, leur bâton et quelques hardes ; le prochain paquebot allait les déverser en Amérique. Devant ce danger le législateur hongrois a placé quelques
-entraves dans la loi IV de 1903 : il a édicté que les entre-
prises pour le transport des émigrants devraient se pourvoir d’une autorisation auprès du ministre de l’Intérieur,
qui pourrait à sa guise la refuser et la retirer ; il « interdit
à l’entrepreneur de pousser à l’émigration par des brochures et des discours ; le contrat passé avec l'émigrant doit être rédigé en triple exemplaire, dont l’un reste aux mains de l'administration ; les tarifs de ses transports sont homologués par le gouvernement ; enfin, il doit déposer un cautionnement de 100.000 couronnes pour répondre de ces obligations *.
4. Sur la loi IV de 1903 sur l’émigration, cf. Annuaire de lég. élrang., 1904, p. 191-195, analyse de M. P. Dareste. Cette loi laisse libre l’émi-
Mais ces mesures sont inopérantes : comment empêcher les intéressés de faire leur office de racoleurs par des conversations particulières? comment empêcher un individu de partir? et même comment avoir une prise sérieuse sur les compagnies de navigation, qui sont à l'origine de cette propagande ? |
Par une nouvelle loi, le gouvernement hongrois a cependant accentué la tentative de 1903. Le comte Andrassy a présenté en mai 1908 un projet de réglementation de l’émigration, qui est aujourd’hui le véritable code de la matière. La Chambre en a adopté les dispositions en décembre 1908.
Le principe de la liberté de lémigration est maintenu, mais limité; l'émigration est interdite à toute une catégorie d'individus, à ceux qui laissent des enfants de moins de quinze ans ou des parents incapables de gagner leur vie, sans leur assurer un entretien convenable; à ceux qui ne possèdent pas l'argent nécessaire pour arriver jusqu'au lieu de destination; à ceux enfin dont les frais de voyage sont payés en tout ou en partie par un État étranger, une compagnie de colonisation ou un particulier ou même seulement le logement au point d'arrivée par un gouvernement. La loi détermine avec soin les rapports juridiques de l’'émigrant et du transporteur et maintient à cet égard les dispositions antérieures.
Mais cette réglementation ne peut avoir d'effet que si le gouvernement a des moyens d'action pour la faire appli-
gration, sauf si l'émigrant est soumis à des obligalions militaires : en ce cas, il faut une autorisation administrative. Pour les mineurs, on exige l'autorisation des parents, là compagnie d’un adulte et un gite assuré à l’arrivée. L’émigration n'est interdite qu'à ceux qui n'ont pas l'argent nécessaire au voyage ou à ceux à qui ces frais ont él6 payés en tout ou en partie par un gouvernement étranger, une société de
colonisation ou un particulier. La même loi crée un fonds de rapatriement.
quer. Sans doute, on punit désormais très sévèrement ceux qui incitent à l’émigration‘. Mais cette répression est assez vaine. Le contrôle, pour être efficace, ne peut s'exercer qu'au port d'embarquement. Mais comment atteindre les émigrants qui partent de Brême ou de Hambourg, La loi hongroise déclare que le ministre de l'Intérieur peut accorder des concessions à des compagnies étrangères s'occupant du transport des émigrants, si elles ont un représentant en Hongrie, rendent possible le éontrôle du gouvernement hongrois dans les ports étrangers, ne s'occupent pas de colonisation à l'étranger, se soumettent à la juridiction et à la surveillance administrative hongroise en ce qui ferait l’objet de la concession gouvernementale, enfin versent un cautionnement de 50.000 k: Toutes ces précautions sont excellentes, mais quel peut être l'intérêt des compagnies étrangères à s’y soumettre volontairement ? Leur seul intérêt pourrait être de parvenir à un accord avec le gouvernement hongrois pour que celui-ci ne leur fasse pas concurrence par ses conventions avec la Compagnie Cunard. Car on en arrive à ce paradoxe qu'il est indispensable que l'État lui-même subventionne une compagnie de navigation pour faire le transport des émigrants, qu'il lui accorde des faveurs, qu’il l’attire dans le port de Fiume, qu'il facilite l'émigration par ce port en diminuant les tarifs de transport pour 10 personnes ou plus voyageant ensemble dans cette direction. Pour que la loi sur l’émigration et le contrôle, qu’elle établit, puissent recevoir une application sérieuse, il faut que les compagnies étrangères craignent une concurrence etellesne la craindront que si le gouvernement facilite l'émigration par Fiume. C’est ainsi que la Cunard Line a embarqué dans ce port, en 1905,
4, On peut les condamner à 5 ans de prison et 8.000 couronnes d'amende.
36.000 émigrants, alors qu’en 1903 pas un ne partait de là. Cette étrange situation fait douter, sinon des bonnes intentions du comte Andrassy, du moins des effets de sa loi. : Il paraît malaisé que des réglementations administratives, mêmes draconiennes empêchent des individus de partir, s'ils le désirent. On peut traquer les agents d’émigration, et encore n'est-ce point si facile; mais une fois le courant existant, ce n’est pas un barrage qui peut l'arrêter de couler, c’est sa source qu'il faut tarir.
Si la cause essentielle de l'émigration est une crise sociale, son effet serait-il de l’atténuer ? Ce n’est pas sous cet aspect que nous la présentent les écrivains hongrois. Ils s’épouvantent en général de ce flot de nationaux qui fuient la mère-patrie, alors qu’elle a déjà si peu d'enfants : le comte Mailath fait observer que cette émigration, formidable dans un pays dont la densité de population est de 59, n’est dépassée actuellement que par deux pays, l'Angleterre avec 450.000 émigrants, mais dont la densité de population est de 133, et l'Italie avec 500.000 émigrants et une densité de 113 !. Il note de même les tristes conséquences au point de vue national de ce mouvement qui emporte aux États-Unis, où ils se perdent dans la masse, en Roumanie, où ils disparaissent, en Croatie, où les magyars, ditil, sont dénationalisés dès la deuxième génération, les éléments nationaux dont la Hongrie a besoin pour « magvyariser » sa population.
Ces observations sont exactes : la presque totalité de l’émigration est conduite en Amérique (États-Unis et Canada), où ce qui ne revient pas se fond dans l’ensemble, les éléments magyars comme les autres; une petite partie va en Allemagne ct en Roumanie, et les quelque
A Cest nous qui indiquons ces chiffres d’après les PRNAEe de
2.000 magyars de Transylvanie qui vont dans ce dernier pays sont aussi perdus pour le magyarisme 1, Mais, au point de vue national, l’émigration ne détermine pas un recul, mais seulement un manque à gagner : malgré elle, la population s’accroit; la moyenne annuelle de l’émigration, de 1901 à 1905, est de 110.000 individus ; or, la moyenne de l'excédent des naissances sur les décès est de 217.000 âmes”, auxquellesil faut joindre les revenants de l’émigration (17.000 en 1905) et les immigrés (environ 60.000 en 1905). Aussi la population du royaume de Hongrie (y compris la Croatie), qui était de 19.254.000 habitants en 1900, est-elle peut-être de 20 millions à la fin de 1905*.
La proportion des magyars n'est pas influencée jusqu’à présent par les mouvements migratoires : ils conslituaient en 1900 environ 46 p. 100 de la population du royaume de Hongrie ; or, en tenant compte de la nationalité des émi- grants desrapatriés et des immigrants en Hongrie, lesquels
2. Annuaire stalistique hongrois de 1905, p. 24; il faut prendre garde, pour le calcul de cet excédent, de soustraire du nombre des naissances celui des mort-nés qui est compté à part de celui des décès.
3. Annuaire, p. 26; toutefois, pour l'année 1905 exceptionnellement, l’'émigration (165.000 et en réalité davantage) dépasse l'excédent des naissances (159.000 seulement, à cause d'un accroissement considérable du nombre des décès). La population n’augmente un peu qu'à
cause des revenants (17.000) et des immigrés (60.000 environ). Mais
cette année paraît exceptionnellement défavorable. Il importera de remarquer, toutefois, si ces symptômes se reproduisent dans les prochaines statistiques.
4. L’Annuaire statistique de 1905, p. 26 et 50, donne le chiffre de 20.256.000 comme population calculée. Mais quand on se rend compte de la façon dont elle est calculée, on se demande à quel jeu lastatistique officielle se livre : on la calcule en additionnant le chiffre résultant des dècès, naissances, émigrations, etc, de l’année, et un autre chiffre : or, ce dernier n’est pas, comme on pourrait le croire, le chiffre de la population calculée de la même façon l’année précédente; c'est le chiffre de la population calculée l’année précédente sur la base de l'excédent des naissances sur les décès, sans tenir compte des mouvements migratoires (comparez Annuaire de 1904, p. 44, et Annuaire de 4905, p. 26).