Voir Annexes, tableau D
sur les éléments les plus faibles de la vie économique hongroise. C’est lorsque la grande et la moyenne industrie seront assez florissantes, que l’on apercevra leur action sur Ja petite industrie : c’est le problème de demain et non d'aujourd'hui. Aujourd’hui la Hongrie augmente sa richesse ; cet accroissement développe de nouveaux besoins ; l’action de la politique économique hongroise en profite pour créer une grande, fortifier une moyenne, sans affaiblir une petite industrie.
Mais le fait important au point de vue de l’évolution - sociale, c’est que l'extension de la moyenne et surtout de la grande industrie modifie la répartition des travailleurs.
Ils sont et absolument et proportionnellement beaucoup plus nombreux que jadis dans les grandes entreprises. Il y a donc concentration des ouvriers dans les grands établissements industriels. Ce phénomène n’est pas sans avoir des répercussions sociales.
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Enfin la grande et la moyenne industrie sont concentrées au point de vue géographique ; quelques villes ou quelques régions en ont à peu près le monopole. Cet État était hier encore complètement agraire. Il en résulte que l'industrie naissante s’est portée en quelques endroits favo- .rables, soit aux lieux de consommation, c’est-à-dire dans les grandes villes, soit aux lieux de production, t’est-àdire près des mines ou des dépôts abondants de matières premières. Or les uns et les autres sont rares en Hongrie. Aussi tout le mouvement industriel est-il concentré dans deux centres de consommation et dans trois régions de production.
À, Voir Annexes, lableau E +
Un de ces centres est absolument monstrueux pour ‘l'harmonie économique du pays : c’est la capitale. Comme c’est vraiment la seule grande ville de Hongrie et de beaucoup la plus importante agglomération ; comme d’autre part c’est sur elle que les Hongrois ont porté toute leur complaisance, qu'ils l’ont parée, qu’ils y ont fait de considérables travaux ; comme enfin c’est une place de commerce naturelle, elle est devenue le rendez-vous de toutes les industries; celles des machines et de la métallurgie, celles de la minoterie et de la distillerie, celle du bois, et bien d’autres y sont réunies; un chiffre montrera cette : importance, Puisque c’est à partir de 20 ouvriers que commence la grande industrie pour le recensement hongrois, prenons celte catégorie : toute la Hongrie comptait, - en 1900, 212.000 salariés attachés à des établissements de ce genre dans l’industrie proprement dite. Or la région de Budapest à elle seule en occupait 75.000 environ.
Les autres centres industriels ont sensiblement moins d'importance ; 45.000 ouvriers de grande industrie vivaient en 1900 dans les quatre ou cinq comitats situés autour des monts métallifères de la Haute-Hongrie : les mines de bouille et de fer et les forêts expliquent l'existence des industries métallurgiques et minières et de l’industrie du bois aux lieux de production entre Miskolcz et les hauts Tatra. La nature même a dispersé dans cette rég'ion toutefois peu étendue les exploitations ; par suite, la population ouvrière est essaimée de ei, de là, sans grand centre attraclf,
Le bassin de la Haute-Hongrie est ouvert vers l’ouest et communique facilement avec l'Autriche. Aux bords du Danube et près de la frontière, des villes déjà anciennes se sont établies : l’industrie des textiles, du cuir, des machines y à été importée ; des sucreries et des moulins ont mis en
œuvre les produits du bassin; quelques dépôts houillers, situés au nord de ce bassin, ont facilité un petit développement industriel qui, en 1900, faisait vivre dans les exploitations employant plus de 20 salariés quelque 25.000 travailleurs dans les villes de Gyür (Raab), Sopron (Œdenburg), - Komaron (Komorn), Esztergom (Gran), Szombathely (Steinamanger) ou dans leur comitat et surtout à Pozsony (Pressburg), capitale industrielle de la région.
La dispersion est beaucoup moins grande dans les deux régions qu'il nous reste à indiquer ; ce sont des mines qui en ont commandé le développement : dans le Banat et le sud de la Transylvanie, la houille d'Oraviczabanya, le fer de Vadja Hunyad et de Resicza a concentré 20.000 ouvriers dans les mines et les usines métallurgiques. Telle vallée, comme celle de la Zsil, offre un exemple remarquable de développement industriel et de concentration récente de la population ouvrière : en 1892, la ville de Lupécy ne comptait guère que 600 bergers et paysans ; aujourd’hui les mines y ont attiré 6.000 habitants et la vallée entière plus de 30.000. Faisant pendant au bassin houiller du Banat, celui de Pécs (Fünfkirchen), de l’autre côté du Danube, occupe quelque 5.000 mineurs dans un petit nombre d’entreprises.
En dehors de ces cinq centres, il n'y a quelque industrie moderne que dans les rares villes du bassin de la Basse- Hongrie : dans chacune d'elles, à Szegedin, à Debreczen, à Kassa, à Arad, à Temesvar, à Kolosvar, 2 à 3.006 ouvriers sont occupés surtout dans des industries alimentaires (moulins, distilleries). Aïlleurs subsiste seule la petite industrie : dans des comitats entiers, on n'a pas recensé plus d’un millier d'ouvriers employés par des entreprises comptant plus de 20 salariés.
Cette répartition géographique montre à la fois les con-
ditions du mouvement ouvrier en Hongrie et les lieux où il peut se développer : dans une douzaine de villes et dans les deux régions minières de Banat et de Pécs, il est assez concentré, géographiquement parlant; mais la population ouvrière n’y est pas encore très nombreuse ; elle l’est davantage dans la région minière de la Haute-Hongrie, mais la production est ici plus dispersée ; c’est à Budapest seulement que se trouve un centre éminemment favorable et par le nombre et par la concentration des travailleurs à la force et au développement d’un mouvement ouvrier,
Mëme ailleurs, il peut prendre une certaine extension, car l'industrie, parquée somme toute dans un petit nombre d’endroits, donne à la population ouvrière de Hongrie une cohésion relative.
Ainsi l’évolution du prolétariat industriel en Hongrie présente trois caractères favorables à la naissance et au développement d’un mouvement ouvrier : un véritable prolétariat moderne, employé dans de moyennes ou de grandes entreprises, a passé rapidement de 250.000 âmes en 1890 à 460.000 en 1900 et sans doute à plus de 600.000 aujourd’hui ; en second lieu il a été attiré de plus en plus vers de très grandes exploitations : en 1900, plus de 260.000 travailleurs étaient attachés soit à de grandes entreprises de transport, soit à des établissements miniers ou industriels occupant plus de 100 ouvriers ; enfin ces prolétaires ont été réunis dans un petit nombre de villes ou de régions et surtout ont été massés pour plus, d’un tiers dans la capitale même du royaume.
Mais il suffit de remarquer que dans un pays de 17 millions d'habitants, moins d’un demi-million était en 1900
occupé dans de grandes ou de moyennes exploitations industrielles, pour sentir aussitôt combien faible encore est cette industrie commençante et relativement peu nombreux - ce prolétariat industriel. Pour une population d’un peu du double, la France compte sept fois plus de travailleurs dans des entreprises analogues ‘.
Mais ce qui est plus important encore que la quantité de ces ouvriers, C’est leur qualité : on peut dire, dans l’ensemble et avec des réserves que nous formulerons, que la classe ouvrière trop nouvelle manque de traditions et d'ouvriers d'élite, entreprenants et aptes à développer un mouvement ; en second lieu, elle se compose de nationalités différentes, dispersées et souvent peu cultivées et les magyars ne paraissent pas prêts de conquérir une prépondérance marquée, leur éloignement pour le travail industriel causant même une véritable crise de la main-d'œuvre en Hongrie ; enfin, ces ouvriers, malgré des progrès récents, sont encore trop peu rétribués et sont astreints à un trop long temps de travail pour pouvoir développer leur éducation ouvrière et créer des organisations propres.
Le développement de la grande et de la moyenne industrie est de date si récente en Hongrie que la classe ouvrière y manque tolalement de traditions : la masse des ouvriers sont des déracinés de tous les coins de la Hongrie et même des pays voisins, des nouveaux venus en quête de travail ; à leur arrivée à Pest ou ailleurs, ils ne trouvaient jusqu’en ces derniers lemps aucune organisation; dans ce flux mouvant, rien ne dirigeait, ni ne cCanalisait des efforts quels qu’ils soient; les ouvriers qualifiés étaient rares et souvent étaient appelés de l'étranger, car la main-d'œuvre
4, Les établissements occupant plus de 4 salariés (industrie, mine ou transport) au recencement de 1896, comptaient 2.718.000 ouvriers ; en outre, le personnel des chemins de fer est à ajouter à ce chiffre.
8k LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE
n'a pas encore pu se former en Hongrie ; de même qu'il faut des années pour créer un noyau d'ouvriers sachant leur métier et habiles en leur art, de même il faut du temps pour que des ouvriers apprennent à se grouper, à Se SOumettre à une discipline volontaire, à prendre conscience de leurs intérêts, à créer, diriger et développer un mouvement. Ce ne peut être l'œuvre d’un jour dans un milieu où tous sont nouveaux, sans tradition de solidarité, sans organisation antérieure, sans une élite ouvrière, apte à conduire leurs camarades.
Le travail nécessaire d'organisation ouvrière était rendu particulièrement difficile par la différence de nationalité des ouvriers industriels et le peu de culture de beaucoup d'entre eux. Si, comme en Autriche par exemple, les ouvriers étaient réunis, sinon toujours, du moins souvent par nationalités réparties géographiquement, des mouvements ouvriers autonomes pourraient se développer parallèlement et s’entr’aider ensuite ; là où la population industrielle serait la plus éduquée, l’organisation serait aussi la plus avancée. Mais en Hongrie, les ouvriers de la moyenne et surtout de la grande industrie sont très mélangés : magyars, allemands, slovaques, serbo-croates se retrouvent dans la même ville, et les nationalités non magyares sont plus nombreuses et plus dispersées dans cette classe de la population que dans toutes les autres. Il est assez difficile de donner des chiffres exacts, car le recensement de 1900 ne contient aucun renseignement à cet égard pour industrie : tandis qu’il montre avec détail la grande prépondérance des magyars dans la classe des professions libérales, il ne donne aucun tableau présentant la proportion des nationalités de Hongrie dans la classe prolétarienne., On estime que dans la moyenne et la grande industrie un quart des ouvriers est de langue allemande, un quart de langue slovaque, un peu plus d’un
tiers de langue magyare et le-reste est serbo-croate ou étranger.
Ce phénomène de la faiblesse numérique des magyars et de la dispersion des autres nationalités lient à une cause très générale, l'aversion des magvyars pour le travail de la fabrique et de la mine. On entend communément dire en Hongrie que le magyar est d’une race apte à la vie indépendante des champs et inapte, comme le ture, à la vie casernée des usines. Ce qui est certain, c’est qu'il fuit le travail de la grande industrie. Celle-ci, dans son développement de jeunesse, a besoin d’un nombre rapidement croissant de bras; elle fait appel à la masse des journaliers du pays; mais ceux-ci ne répondent pas à cet appel et préfèrent, s’il le faut, émigrer, que venir travailler dans la fabrique de la ville voisine. Est-ce une incapacité ethnique ? c’est très peu probable, car ceux qui émigrent vers l’Amérique y réussissent là fort bien comme travailleurs industriels. C’est surtout une aversion traditionnelle pour tout ce qui n’est pas le travail de la terre à l'air libre et dans l'indépendance de la Puszta; le magyar ne renonce à cette préférence que quand ilne peut pas faire autrement : il préfère tenter une vie nouvelle au delà de l'Océan que venir à la fabrique voisine ; il en voit de trop près Les côtés repous- -sants, on lui en décrit la vie pénible, pour l’en écarter et le retenir aux champs.
Quelle qu’en soit la cause, le fait est observé: le magyar est peu disposé au travail industriel et, lorsqu'il quitte le travail agricole, il préfère s’expatrier. Ce phénomène a pour effet de produire dans une grande partie de la Hongrie une véritable crise de la main-d'œuvre: l’industrie, que l'on cherche à développer, ne trouve pas d'ouvriers ou du moins en trouve moins qu'il ne lui en faudrait. L'importance de ce phénomène a été observée par exemple dans
l’industrie houillère, de 1903 à 1907 : le développement des industries et des voies ferrées exigeait une plus grande abondance de charbon ; les mines existantes étaient capables d'ypourvoir, mais elles ne le purent faute de main d'œuvre et l’on dut faire venir du charbon étranger, même d’au delà des mers. Quoique la consommation prévue pour 1908 et 1909 doive être encore sensiblement plus forte, les sociétés hongroises de charbonnages comptent cependant pouvoir la couvrir à elles seules; mais elles doivent pour cela faire racoler les ouvriers, augmenter leur salaire, améliorer leurs conditions d'existence et de logement ; enfin, cette main-d'œuvre de fortune n’a pas besoin pour le travail de la mine d’une longue préparation technique, à la différence d’autres industries. Pour ce recrutement, les sociétés de mines, comme les fabriques, font appel autant que possible aux ouvriers des autres nationalités et même de l'étranger. C'est ce qui explique que la prépondérance magyare estmoins sensible chez les ouvriers industriels que dans les autres classes de la population, et que les allemands et les slovaques, par exemple, se retrouventnombreux dans certaines usines, même alors qu'ils sont faiblement représentés dans le pays environnant.
A cette difficulté d'organisation, provenant de la coexistence de plusieurs nationalités, se joint celle du peu de culture de beaucoup de ces ouvriers. Chez les magyars, parmi les éléments susceptibles de venir travailler à l'usine, les plus vigoureux s’expatrient. Les slovaques, qui forment peut-être un quart de cette population industrielle, sont les plus arriérés de tous les peuples de Hongrie; ruthènes et roumains sont en petit nombre et ne valent guère mieux ; seuls les allemands constituent comme un ferment d'activité et ce sont eux qui se retrouvent à l’origine des mouvements purement ouvriers ; les serbo-croates, qui sont aussi assez
cultivés, se tiennent un peu à l'écart et restent dans le sud du royaume. Ainsi, cette population ouvrière est, par suite de ces circonstances, d'une culture sensiblement moindre que la moyenne de la population, et s’il ya en Hongrie une crise de la main-d'œuvre, une crise aussi des ouvriers qualifiés, on peut dire qu'il y existe également une crise de culture. Elle est d’autant plus sensible que la Hongrie est un des États d'Europe où il y a le plus de personnes ne sachant ni lire, ni écrire: en moyenne, la moitié de la population est inalphabète.
La situation économique de ces ouvriers industriels est aussi peu propice que la condition morale de ce prolétariat à la formation d'organisations puissantes : nous vou- Jons dire qu'il reçoit en général un salaire minime pour un long temps de travail, et quelques progrès récents ne font que souligner l’état antérieur. L'absence de loi protectrice du travail, le manque de cohésion de la classe ouvrière, la qualité inférieure de la main-d'œuvre expliquent cette situation. D'après une enquête officielle menée en 1900, environ 42 p. 100 seulement des ouvriers travaillent moins de neuf heures par jour, 40 p. 100 de neuf à dix heures, et le reste plus de dix heures; sur l’ensemble, 5 p. 100 sont occupés plus de treize heures’. Dans les mines, le temps ordinaire de travail est de douze heures par jour ; il serait même, paraît-il, de quatorze heures, si on y joignait le temps de la mise en train, de la descente et de la remontée, etlesyndicat des mineurs prétend même que « le repos du dimanche est une conception inconnue ; le plus souvent, on laisse