Voir Annexes, [ableau K
de tout impôt et dont peuvent se servir les gens aisés. Les ustensiles de cuisine, s'ils sont fabriqués en fer, sont l’objet du kartell du fer; s'ils sont émaillés, leurs prix sont renchéris par le kartell du fer-blanc et celui de l’émail ; le charbon et le sucre sont de même l’objet de kartells semblables. On a rendu impossible, dans l'intérêt des agrariens, l’abaissement du prix de la farine en abolissant le droit de transporter la mouture, de la viande en interdisant l’importation du bétail roumain ou serbe, de la bière par le système d'impôt. Même les pommes de terre et tous les légumes sont d'une acquisition onéreuse: c’est dû à ce qu’en Hongrie ils sont cultivés par des jardiniers émigrants bulgares, qui vendent leurs produits cher, alors que les cultivateurs hongrois ne s’en occupent pas. Quant au renchérissement de la viande, on sait qu'il est très sensible depuis peu de temps dans toute l’Europe centrale: les grands marchés de Budapest, Vienne, Munich, Berlin, ont signalé le fait ; les partis politiques se sont emparés de la matière; les agrariens se sont réjouis ; mais en Hongrie l’augmentation a été d’autant plus marquée que, le bétail étant sur place, on le payait autrefois au prix du lieu de production.
Une autre dépense nécessaire, celle de l'habitation, est
également devenue très coûteuse dans les villes hon-
groises, tout particulièrement à Budapest, où se fait sentir une augmentation croissante des loyers et où sont concentrés, comme nous avons vu, une grande parte des ouvriers. Il existe à Budapest une véritable crise de l’habitation qui a été très étudiée : la ville a augmenté rapidement de population par suite d’une émigration qui s’est produite de l’intérieur du pays dans la capitale et de la concentration anormale qui en est résultée. Tandis que survenait cet afflux de personnes, se produisaient à la fois la crise de la main-d'œuvre, des grèves d'ouvriers du
bâtiment et des lock-outs. Comme en même temps ni l'État, ni l'initiative privée ne s’occupaient des maisons ouvrières, il en est résulté une situation lamentable : les logements sont extrêmement chers; on estime qu’une seule pièce infecte à Budapest coûte le même prix que deux pièces et une cuisine à Berlin, par exemple‘. Aussi se trouve-t-on en présence d’un véritable entassement de la population dans des taudis sans hygiène : en 19014, 58 p. 100 de la population, soit 365.000 âmes habitaient dans une demeure ne se composant que d’une seule chambre, tandis qu’à Vienne 7,5 p. 100 seulement de la population vivait ainsi. Et quelle tristesse de songer qu’à cette même date 36 p. 100 de la population de la capitale était parquée dans des habitations où demeuraient au. moins 6 personnes dans une seule chambre ?!
Cette situation a été avouée avec beaucoup de franchise dans l'exposé des motifs du projet de loi présenté en juin 1908 par M. Wekerlé en vue de la construction de maisons ouvrières à Budapest; celui-ci dépeint de la façon suivante ce qu’il appelle « les conditions vraiment honteuses de l'habitation ouvrière dans la ville de Budapest » : « Tout le monde sait ici de quelle pénurie extrême d’habitations la ville de Budapest souffre depuis quelques années, Devant une demande toujours croissante, à laquelle ne répondait aucune offre, on estime que les loyers payés annuellement par nos concitoyens ont été augmen-
1. M. de Elek donne les chiffres suivants: dans les faubourgs de Budapest une chambre et une cuisine coûtent par an de 280 à 320 couronnes, soit d'ordinaire le quart, exceptionnellement le cinquième ou le sixième du salaire annuel. Les ouvriers des chemins de fer allemands paient, pour un logement beaucoup mieux tenu de deux pièces et une cuisine,
de 140 à 160 marks. C’est de la même source que nous tirons les chiffres cités ci-dessus sur la cherté des produits de consommation.
2, Le problème des logements ouvriers à Budapest est de plus en plus aigu, ainsi que l’indiquent l'enquête et les statistiques que nous reproduisons dans les Documents annexes, lableau F bis. ‘
tés d'environ 12 millions de couronnes pendant ces trois dernières années. Ils sont arrivés ainsi à être hors de toute proportion avec les salaires. L’habitation chère, insalubre et insuffisante et toutes les calamités qui en résultent font souffrir cruellement la population qui se trouve désarmée devant une telle situation. »
Les ouvriers les plus aisés et qui pouvaient supporter les frais d’un déménagement ont envahi les communes voisines, mais les mêmes causes y ont produit les mêmes effets ; au bout de très peu de temps, il a fallu un prix énorme pour une Cave ou un grenier à peine convenables pour abriter des animaux. La population s’y est entassée dans des conditions lamentables, un lit d’une personne servant pour quatre ou cinq et le reste à l'avenant.
Cette situation navrante montre la malheureuse condition économique du prolé‘ariat industriel de Hongrie. Dans une conférence faite en avril 1908 à la Société hongroise des sciences sociales, M. Paul de Elek, directeur général de la Société commerciale hongroise, disait qu'il n’y a pas un pays civilisé où le travailleur vit aussi chèrement qu’en Hongrie et il s’en plaignait au point de vue économique : un bon ouvrier ne peut pas, disait-il, accepter de vivre dans ces conditions onéreuses et les logements infects qu’on lui offre à Budapest ; même avec le salaire identique, disait-il, l’ouvrier autrichien vit mieux et moins cher que l’'ouvrier hongrois : son pain n'est pas plus cher; sa. viande lui coûte un peu plus, mais est sensiblement meilleure ; les pommes de terre, les légumes et les fruits sont de beaucoup moins onéreux, la bière vaut moitié prix, les articles de ménage et d’habillement sont moins coûteux, les logements sont d’un loyer moindre et d’un confort plus grand. Comme, en outre, l’ouvrier hongrois est encore celui qui gagne le salaire le moins fort parmi les pays civi-
lisés, — M. de Elek évalue son salaire moyen annuel à 185 couronnes, — il en résulte que l’industrie est entravée dans son développement, malgré la politique d’aide que poursuit aujourd’hui l'État : elle ne peut trouver les bons ouvriers qui lui sont indispensables et la main-d'œuvre nécessaire, sans prendre à son compte de très lourdes charges, construire des logements ouvriers, accroire les salaires, etc. ; et en ce cas elle ne pourrait, industrie naissante, se défendre contre la concurence autrichienne. Au point de vue économique, la politique industrielle doit donc se doubler pour être efficace d’une politique sociale. Quant au point de vue spécialement social, qui nous occupe, si l’on rapproche de cette situation matérielle du prolétariat sa condition morale encore inférieure, l’amalgame de nationalités qui le forme, l'absence de traditions et d'élite ouvrière, sa masse encore relativement faible, on comprend pourquoi le mouvement ouvrier est encore à ses débuts dans le royaume de Hongrie. Cette situation économique et morale explique l’évolution des idées et de l’organisation dans le monde ouvrier.