‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 31 sur 122 · Cf: Documents annexes, lableau K · texte numérisé non relu

Cf: Documents annexes, lableau K

intelligent, d’observateur pénétrant, qui a fait un peu tous les métiers, fréquenté tous les milieux, mené-toutes les vies, et qui à l’âge où les cheveux grisonnent est devenu d’anarchiste intellectuel, négociateur habile. M. Kristoffy lui demande : «Le parti de l'indépendance est-il disposé à faire la réforme comme elle est proposée, c’est-à-dire le suffrage universel, égal, secret et organisé par commune, sans autre limitation que celle de n’être pas illettré ? » Sur la réponse affirmative de l'intermédiaire, les négociations furent entamées. Le 2 avril, au matin, M. de Méray-Horvàth vint trouver M. de Kossuth, lui fit son rapport sur les pourparlers entamés et celui-ci lui aurait répondu, d’après ce qu'il affirme : en fin de compte, nous ne pouvons donner au peuple moins de droits que ceux que le roi lui a garantis. Le 2 avril, au soir, M. Bela-Barabas se rendit au ministère de l'Intérieur en compagnie de M. de Méray-Horvath etaffirma que le parti de l'indépendance acceplait comme minimum la réforme proposée par le cabinet Fejervary. Il se disait autorisé par M. de Kossuth, d’après ce que conte M. Kristoffy, à faire cette déclaration. Dès le lendemain au matin, # avril, le pacte avec ses conditions parvenait au roi. La paix était faite.

L’autre interprétation est celle du gouvernement et de la Coalition : le pacte ne parle pas de suffrage égal el secret ; il suffit donc que nous donnions un droit électoral à un aussi grand nombre de citoyens que dans le projet Kristoffy ; mais nous pouvons graduer lintensité de ce droit, établir le vote plural, le vote oral, ete. Or, notre projet est fondé sur une base plus étendue que le projet antérieur, puisque nous accordons un droit même aux illettrés. Dans son discours à la chambre du 14 décembre 1908 le ministre président Wekerlé rappelait à l’interpellateur, M. Polonyi, qu'en avril 1906, dès après leur entente avec

le roi, quand il s’agit de faire entrer dans le ministère le comle Andrassy, celui-ci déclara tout net qu'il était adversaire résolu du suffrage universel égal et secret. Si donc il fit cependant partie de la combinaison, c’est qu’on considéra dès lors que ces conditions n'étaient pas nécessaires.

IL peut sembler étrange que le pacte ne soit pas précis ; mais {out s’éclaire, si l’on songe à la pensée qui le domine. En 1906 même nous causions à Budapest avec un des hommes mêlés aux négociations, alors secrètes et il nous disait : il est visible que le roi ne s'inquiète que d’une chose, de l’unité de son armée et de l'augmentation du contingent ; pour obtenir ce qu’il désire, il est décidé à tout; mais les autres questions de la politique hongroise ne l'intéressent pas. Le roi a lié partie avec les démocrates, ne pouvant jouer autrement, et c’est pour se réserver l'avenir qu'il a fait inscrire dans le pacte l'obligation d’instituer le suffrage universel ; mais si on lui donne ses soldats, il laissera faire pour le reste. Si on ne les lui donne pas, il s’appuiera à nouveau sur le peuple contre la noblesse et organisera le suffrage universel.

C'est pour cela que la position du gouvernement hongrois est el reste si délicate ; l'opinion publique ne s’opposerait pas à l’augmentation du contingent, si on prenait des mesures destinées à créer une armée hongroise dans l’armée commune; mais le roi repousse sur ce point toute concession réelle ; il est prêt à rejouer le jeu du ministère absolutiste et de l’alliance avec les éléments populaires ; il se méfie au point qu’il exige du gouvernement hongrois des rapports écrits et non oraux ; dès lors on comprend combien la Coalition, qui n’est arrivée au pouvoir que par son nationalisme, est gênée pour taire et proroger ses revendications. C’est cependant ce qu'elle a su faire depuis

1906, sous la direction éminemment adroite et politique de Wekerlé, des Andrassy, des Apponyi et des-Kossuth.

Nous ne saurions mieux faire, pour exposer clairement et objectivement les intentions et l’élat d'esprit du gouvernement, des partis de la Coalition et des classes dirigeantes que de transcrire en en respectant rigoureusement la forme ces lignes que nous adressait le comte de Mailath, ce grand propriétaire éclairé et averti, membre de la Chambre des magnats et auteur d’études sociales appréciées : -

Le nouveau gouvernement a accepté l'obligation vis-à-vis de la nation de réaliser la réforme, sans risquer l’existence et l'avenir de la Hongrie, ainsi que celle de son État national unifié. Le projet de loi du comte Andrassy s'efforce de satisfaire à ces deux obligations. Au milieu de nos rapports nationaux, il n’était pas possible de penser sérieusement à un suffrage universel absolu. Par suite de nos relations avec nos nationalités, c’eùt été renoncer de gaîté de cœur à l’hégémonie magyare et livrer le pouvoir public à une foule sans fortune, n’avant aucun sens politique et conduite par des individus suspects et sans crédit. En effet, si tous les hommes majeurs étaient électeurs, beaucoup de gens ne sachant ni lire ni écrire auraient le droit de suffrage (environ 1.300.000).; aujourd’hui, le nombre de nos électeurs égale environ 1.000.000. Il a donc fallu prendre pour base le cens intellectuel : ceux qui savent lire etécrire, comme du reste l’avait mis Kristoffy dans son projet de loi.

Après avoir adopté cette base, il fallait penser à assurer lhégémonie de l'élément magyar. Dans ce but, l'exigence de la connaissance de la langue hongroise, voulant que tous les électeurs sachent parler cette langue, aurait privé tant de gens de leur droit qu’elle aurait été en contradiction avec une réforme qui a pour butune large extension des droits politiques. En outre, une telle réforme aurait passé à l'étranger comme un témoignage que l’hégémonie magyare, justifiée par tant de preuves politiques ethistoriques, ne pouvait se soutenir que par des moyens artificiels : ce qui aurait fourni ample matière aux menées des nationalités.

Mais le gouvernement hongrois, fidèle à ses traditions, se serait opposé à toute privation de leur droit des citoyens appartenant aux nationalités. Les lois hongroises ne connaissent pas de privilèges s'appuyant sur la connaissance de la langue hongroise, et elles n’ont jamais exclu personne du cercle politique dela nation, parce qu'on ne saurait pasle hongrois. Mais encore que le droit de suffrage universel concédé à ceux qui savent lire et écrire n'assure aux magyars qu’un avantage de transition et adoucit à peine le danger du socialisme, et que l'exigence de savoir lire et écrire en hongrois n'était pas pratique pour plusieurs causes, ni désirable, il fallut penser à une autre façon d’équilibrer les maux menaçants du socialisme et des nationalités : la pluralité des suffrages s’est présentée comme étant ce moyen.

Ainsi la Coalition et les classes au pouvoir ne font pas de philosophie politique et ne partent pas d'idées a priori ; elles veulent maintenir pour le présent et pour l'avenir l’hégémonie des magyars en Hongrie et l'autorité des classes riches, éclairées et traditionnelles. C’est en vue de ce double dessein que le comte Andrassy étudie depuis trois ans la réforme électorale ; c’est pour parer aux dangers sociaux etaux dangers nationaux qui menacent la puissance de la Coalition, que le suffrage universel est institué, mais expurgé, corrigé et adapté.

Tous les citoyens jouiraient désormais du droit de parüiciper à la vie publique, tandis que jusqu’à présent, comme nous l'avons dit, 22 p. 100 seulement possédaient celte prérogative, Mais tout d’abord on exige, pour avoir la qualité de citoyen au point de vue politique, l’âge de vingtquatre ans au lieu de vingt ans, comme aujourd’hui, et de plus une résidence d’une année au moins dans la même commune. Ces dispositions sont déjà propres à écarter du scrutin les journaliers agricoles errants, assez nombreux en Hongrie. Mais surtout la participation à la vie publique, pour être universelle, n’est pas égale pour tous. Elle est à

échelons et à chaque échelon le citoyen jouit d’un droit qui se mesure au nombre de voix pour lequel il compte dans les scrutins. 200.000 personnes environ possèdent trois voix, parce qu’elles paient un impôt direct d'au moins 100 couronnes où ont passé leur baccalauréat, comme on dirait en France. 860.000 citoyens jouissent de deux voix, soit parce qu'ils paient un cens de 20 couronnes, soit parce qu'ils ont une certaine instruction ou une certaine situation, soit enfin parce qu'ils sont pères de trois enfants !. Enfin 1.530.000 individus n’ont qu'une voix : ce sont tous les autres hommes majeurs qui ne sont pas illettrés.

Restent 1.270.000 Hongrois qui ne savent ni lire niécrire : à ceux-là on donne un dixième de voix et ils expriment leur choix par le vote indirect; c’est-à-dire que chaque groupe de 10 nomme un électeur, qui jouit d’une voix au scrutin.

Par ce système les pcpulations hongroises sont divisées en quatre catégories : les deux premières, qui représentent les classes aisées et éclairées disposent de 2.385.000 votes, émis par 1.083.000 personnes; les deux dernières, qui figurent les classes prolétariennes, disposent de 1.661.000 votes, émis par 2.805.000 citoyens. Ces seuls chiffres mis ainsi en regard montrent combien efficace au point de vue social peut être le procédé de corection employé.

Dans l'exposé des motifs du projet de loi, le comte Andrassy ne fait pas mystère de ses intentions et défendant ce système, il écrit après avoir rappelé que d’après ses calculs le suffrage universel illimité donnerait aux ouvries une proportion de 46,8 p. 100 du nombre des électeurs, alors qu’ils ne figurent que pour 6,1 p. 100 dans le système actuel :

Ainsi de tels éléments pourraient obtenir la majorité absolue,

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