Voir Documents annexes, tableau K
alors qu’ils n’ont aujourd’hui aucune influence politique, et ceux ‘ qui actuellement détiennent entièrement le pouvoir seraient complètement repoussés à l'arrière-plan. Il est nécessaire que la classe ouvrière soit représentée dans la Chambre des députés d’une manière correspondante à la nature des choses, que les intérêts particuliers et les conceptions des travailleurs soient représentés dans la Chambre par des hommes qui possèdent la confiance des ouvriers et que cette réprésentation soit efficace. Cependant, ce serait un malheur si la domination politique passait dans les mains des ouvriers. Une grande partie de ceux qui ne possèdent aucun bien et vivent exclusivement du salaire de leur travail journalier, ne possèdent pas chez nous malheureusement des ressources suffisantes pour qu’ils puissent acquérir cette formation et cette éducation, qui sont nécessaires, pour qu’on puisse leur confier avec tranquillité la puissance décisive pour l’avenir de notre nation. Dans notre situation sociale nous ne pouvons donc absolument pas penser, d'une façon sérieuse, à introduire chez nous le suffrage universel illimité. C’est un devoir inévitable de poser certaines bornes au droit de suffrage... -
Le vote plural est destiné à être le correctif du suffrage universel et à adoucir l'injustice criante du droit de vote égal. Mon but est de rendre impossible ou du moins de paralyser l'hégémonie absolue des masses vivant au plus bas degré de culture, de discernement et de sang-froid, et d’assurer la valeur de la supériorité des éléments éclairés et calmes, qui sont le soutien de l'Etat.
Cette traduction du passage essentiel de l’exposé des motifs montre avec netteté le dessein poursuivi. Pour y parvenir le vote pluralest le principal moyen employé. Ce n’est pas le seul sur lequel on compte.
La procédure électorale n’est pas essentiellement modifiée. Cependant les lieux de vote sont augmentés et les : opérations du scrutin doivent durer dix heures sans interruption. Mais les autorités locales gardent comme par le passé la direction des opérations électorales et dressent les listes d'électeurs'. Or, qu’on veuille bien le remarquer,
1. Le comité central conserve la même origine et le même pouvoir
LA SITUATION POLITIQUE DU PROLÉTARIAT 113 rien n'est changé dans l'administration des comitats ou départements, des districts, des villes et des communes rurales. Le suffrage restreint y reste en vigueur et la noblesse y garde son pouvoir. Cette observation n’est pas négligeable pour qui-veut se rendre compte de l'influence réelle d’une classe sociale dans un pays et il ne paraît pas probable que le pouvoir consente à « démocratiser » ces élections locales. Même en Autriche les diètes provinciales et les communes n’ont pas obtenu la suppression du système des curies, après l'introduction du suffrage universel égal pour le parlement. En Hongrie, les classes dirigeantes
auront grand soin de maintenir leur autorité dans les conseils locaux.
Mais un des procédés les plus efficaces pour la défense des intérêts, dont le gouvernement hongrois à la garde, c'est le maintien du vote public. Le ministre de l'Intérieur, dans l’exposé des motifs du projet de loi, plaide pour « la moralité du vote oral » : ;
Le vote secret, dit-il, ne protège pratiquement les électeurs se trouvant dans une position dépendante, qu’en tant qu'ils peuvent être infidèles à leurs promesses sous:le voile du secret. La protection de la liberté des électeurs ne consiste à cet égard qu’en ce que nous leur assurons par un procédé technique la possibilité de voter avec perfidie. Le vote secret ne protège dans la pratique, parmi les faibles, que la liberté des électeurs sans honneur, qui ne se sentent pas obligés de tenir leur parole. L'introduction du vote secret affaiblirait ce principe de vraie moralité que c’est le devoir de conscience de chacun d’avoir le courage d’exprimer librement son opinion... On peutdire que dans très peu de pays existe un véritable vote secret. Le vote
qu'aujourd'hui; il statue sur les réclamations relatives à la liste des électeurs, que dresse la commission électorale. Les recours contre ces décisions en matière de capacité électorale sont adressés non plus à la curie royale, mais à la Haute Cour administrative. IL élit comme aujourd’hui la commission électorale et le président de l'élection. Mais le projet exige que ce dernier connaisse le hongrois et que les mémbres de cette commission soient « fidèles à l'Etat ».
dit secret rend possible les procédés les plus forts et les plus efficaces de pression. N'oublions pas que Napoléon If, à la période classique de la pression officielle, a laissé voter secrètement. Ceux qui sont en relation active avec les électeurs ou exercent une influence décisive, apprennent le plus souvent pour qui le citoyen a voté. C’est pourquoi sont partisans du vote secret les terroristes et les partis ayant une organisation surveillant leurs membres avec continuité, comme le parti ouvrier et leurs organisations corporatives..…. Enfin, le vote secret est contradictoire à la nature du droit électoral. Celui-ci doit être exercé dans l'intérêt public, et son usage ne doit pas être privé du contrôle public. Dans la vie publique hongroise, chaque acte capital est public. C’est pourquoi il n’est compatible ni avec les traditions historiques, ni avec le caractère du peuple hongrois, que la nation précisément ne participe à l'acte le plus important du droit public que sous le voile du secret.
Cette défense du vote oral ne manque ni d'adresse, ni d'humour : le comte Andrassy, s’il l'a rédigée, s’y montre un fort remarquable pince-sans-rire, qui fait songer à ces admirables et délectables humoristes anglais. Aussi auraitil été dommage de ne pas traduire cette page, si joliment présentée. Nous n’apprendrons rien à personne en disant que le pouvoir compte sur le vote public pour faire sentir ce qu'il appelle d’un charmant euphémisme « le contrôle public ». Dans les campagnes surtout il est efficace ; dans: les villes, il donnera peut-être lieu à des mécomptes. Nous nous sommes laissé dire que les chefs socialistes, tout en protestant pour le principe contre le vote oral, n’en étaient pas autrement contristés, pouvant de cette manière surveiller leurs troupes avec facilité et presser sur les timides, les hésitants et les indifférents, qui peuvent redouter les moqueries, les brimades et les attaques de ceux qui les qualifient de « faux frères ». |
Comme on le voit, la portée de tous ces procédés de correction du suffrage universel est avant tout sociale. Ce n'est pas que le vote oral, le pouvoir des autorités locales
et le suffrage plural n’exercent aussi leur effet en faveur des magyars et au détriment des nationalités ; mais cette action est due à la pauvreté, à la dépendance, à l'absence de culture de la plupart de ces natienalités ; aussi ne s’applique-t-elle que de manière réduite aux populations allemandes cultivées et riches et ne s’appliquera-t-elle que dans une mesure minime au jour, du resle lointain, où les slaves et roumains de Hongrie se seront développés économiquement et intellectuellement.
Aussi autant pour assurer dans l'avenir, quel que soit ce développement, la suprématie incontestée de la race magvare que pour faciliter dans le présent son hégémomie, une loi spéciale doit fixer une nouvelle répartition des circonscriptions électorales ; le projet de loi sur le suffrage universel estime celle-ci tellement indispensable qu’un article stipule que la réfornie électorale ne pourra s’appliquer que conjointement avec la nouvelle figuration des circonscriptions. Il en sera dès lors en Hongrie avec le suffrage universel restreint comme en Autriche avec le suffrage universel illimité : chaque nationalité n’aura pas un nombre de représentants proportionnel à sa population. Cette absence de proportion sera du reste beaucoup plus marquée en Transleithanie qu'en Cisleithanie, et cette différence s'explique aisément: dans le parlement d’avant la réforme, les nationalités non allemandes obtenaient presque la moitié des mandats dansla Chambre autrichienne ; dans la Chambre hongroise sur 413 députés, la délégation de Croatie non comptée, 26 seulement ne sont pas magyars. Or la moilié de la population environ appartient aux nationalités. C’est dire que, sans l’usage d’une « géographie électorale » appropriée, l'hég'émonie magyare pourrait êlre sinon renversée, du moins fortement battue en brèche, malgré les procédés que nous venons de décrire. Au contraire il suffit de favo=
riser les villes et les comitats magyars, de restreindre la représentation des départements non magyars dans la division des circonscriptions, pour que la suprématie de la race historique soit sauvegardée, autant que la force le permet. Malgré les corrections apportées, l'avènement en Hongrie d’un suffrage universel même inégal constituerait une telle nouveauté qu’on doit lui attribuer une importance capitale pour le développement ultérieur du pays. Tôt ou tard, et peut-être plus tôt qu'on ne croit, la chambre hongroise ne ressemblerait plus à ce qu’elle est aujourd’hui. L'opposition des nationalités non mag'yares y est réduite à 26, députés ; l'opposition socialiste n'y existe pas. Toute la lutte politique depuis le dualisme, depuis 1867, s’est passée entre magyars des classes nobles, riches ou aisées, dont les uns voulaient user de procédés lents et réservés, les autres de moyens plus radicaux pour parvenir au même idéal commun : l’autonomie entière de la Hongrie. Demain il faut s’attendre à l’arrivée d’une masse de députés slaves ou roumains, d’une part, socialistes ou radicaux démocrates, d'autre part, qui donneront aux Chambres futures de Hongrie un aspect tout différent! et y apporteront des préoccupations nouvelles, des desseins nouveaux, un esprit nouveau. Des classes sociales, éloignées de la vie politique, vont envoyer leurs représentants à côté de ceux de « la société hongroise ». « Cette société hongroise, comme l’observe avec raison un journal d'Autriche ?, est une con- : cepüon spécifiquement hongroise ; elle embrassait tous les éléments qui se livraient à une activité politique en Hongrie
1. D'après le journal socialiste de Budapest, la Nepszava, les voix ouvrières, après la réforme, formeraient, par rapport à l’ensemble des voix, 61 p. 100 dans la ville de Schemnitz, de 40 à 50 p. 100 dans 25 communes, de 30 à 40 p. 400 dans 47 communes, de 20 à 30 p. 400 dans 14 communes, de 10 à 20 p. 100 dans 2 communes.