‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 37 sur 122 · Séance de la Chambre du 16 mai · texte numérisé non relu

Séance de la Chambre du 16 mai

mouvement ouvrier et arrêter les. grèves, le juge de paix,

sur le désir des patrons ou des propriétaires, ne se fait pas

faute d’expulser sans merci de son ressort ceux qu’on

appelle les « agitateurs sans retenue », comme un simple

chemineau ou comme les personnes que l’ordonnance du 13 février 1885 dénomme « personnes de basse catégorie,

à qui l’on peut appliquer Finterdietion de séjour dans l’in-

térêt de la sécurité et de l’ordre ».

Mais encore, pour prononcer cette interdiction, faut-il une décision du juge de paix, qui doit être appuyée sur certains faits prouvés, Une ordonnance de 1898 du ministre Perezel, donne au contraire à l'administration un pouvoir discrétionnaire, pour n’admettre à une réunion publique que les personnes résidentes dans le heu. C'est pour l’applicalion de cette interdiction que les principaux « compagnons » ont élé photographiés d’autorité par la police et que leurs photographies ont été envoyées à tous les commissaires de police et commandants de gendarmerie.

Cette revue rapide nous permet de dresser le bilan des libertés ouvrières en Hongrie : le droit de coalition et de grève expressément dénié par des lois spéciales aux ouvriers agricoles et les infractions sévèrement punies ; pour les ouvriers industriels, la grève déclarée illégale, mais cependant admise en fait, et tolérée; la liberté d'association refusée à tous les syndicats qui s'occupent d'organiser la force ouvrière pour faire contre-poids à la force patronale ; la hberté de réunion non garantie en pratique ; la liberté individuelle des chefs ouvriers limitée par le droit d’expulsion locale. La législation ouvrière hongroise n’est pas clémente pour l’organisation du qua- trième État.

Le prolétariat peut-il, du moins, user à sa guise de celle arme puissante qu'est la presse ? L'action des chefs du mouvement ouvrier est ici encore limitée : d’une part, si la liberté de la presse existe en Hongrie, on ne se contente pas de la restreindre par une répression sévère d’infractions dont la loi est fertile, on organise, par une voie ingénieuse, la confiscation préalable ; d'autre part, la presse socialiste ne peut compter sur l'appui pécuniaire du gouvernement et des sociétés privées et se trouve ainsi dans une situation défavorable par rapport à la presse bourgeoise, $

La liberté de la presse et la Suppression de la censure préalable ont été proclamée par la loi XVII de 1848 ; « chacun, y est-il dit, peut communiquer librement sa pensée par la voie de la presse et la répandre librement ». Depuis lors, des lois spéciales ont subordonné l'apparition d’un journal politique au dépôt d’un cautionnement : toute feuille, qui veut publier des articles sur des matières politiques, doit verser à la caisse de l'État une caution qui s’élève jusqu’à 21.000 Couronnes, si l'organe est quotidien : en cas de condamnation pécuniaire, celle-ci est exécutée sur le cautionnement qui doit, dès lors, être ramené à la somme légale.

Outre cette mesure, les lois hongroises sont sévères à la presse d'opposition ; un assez grand nombre d’infractions Sont prévues ou du moins les textes sont susceptibles d'interprétations très larges, Ainsi la loi punit toute excitation de la presse à des délits ou à des crimes ; or, nous avons vu que la grève et la coalition, au moins quand il s’agit des ouvriers agricoles, constituent des délits ; dès lors, toutes les fois qu’un journal conseille aux journaliers de ne pas exécuter leurs contrats avec les propriétaires, de cesser Le travail, il tombe sous le coup de la Loi ; de même

est réprimée toute attaque contre le roi, contre des fonctionnaires, contre l’idée de l’État magyar, toute atteinte à la sûreté de l'État, dispositions dont la généralité permet une large application.

Mais les mesures dont se plaignent surtout les socialistes, ce sont les sanctions nouvelles apportées par une ordonnance du ministre de la Justice, M. Alexandre Erdély, en 1898. Jusqu’alors, en cas d'infraction aux lois, on poursuivait en justice l’auteur de l’article, à son défaut, l'éditeur, à son défaut, l’imprimeur., La peine était accom- - plie par la personne poursuivie et, en tous cas, la caution répondait de la condamnation pécuniaire, souvent assez largement arbitrée. :

Mais toutes ces sanctions étaient répressives, aucune n'était préalable. Or, le gouvernement s’avisa en 1898 d’une ingénieuse façon de tourner la loi sur la liberté de la presse. Il fut fait défense à l'administration de la poste de transporter des journaux, en fait des journaux socialistes, sans une sorte de visa préalable du procureur d'État. Celui-ci examine le numéro du jour et, s’il y trouve des infractions à la loi sur la presse, il peut les poursuivre devant le tribunal ét demander à celui-ci la confiscation du journal. Mais il peut aussi interdire à la poste le transport et saisir tous les numéros placés sous bande, timbrés, prêts à être envoyés. Le tribunal valide ensuite ou non la saisie. Mais on voit que la mesure est plus grave encore qu'une censure préalable, puisqu'elle est en fait préalable à la diffusion du journal hors de la ville de publication et qu’elle fait perdre la valeur des exemplaires timbrés, même si, quelque temps après, une décision de justice ne valide pas la saisie et les rend à leur destinataire.

Cette saisie opérée à la poste par le procureur d’Elat est encore facilitée par une ordonnance de 4902 du ministre

de l'Intérieur, M. Koloman de Szell : celle-ci oblige ladministration postale de livrer à la police les envois postaux même clos, que l'on soupçonne contenir des imprimés incitant à l'émigration en Amérique. On devine les abus que peut permettre cette atteinte au secret des lettres.

Enfin l'actuel ministre du Commerce, M. de Kossuth, ajouta à ces dispositions l’interdiction de vendre le Journal socialiste, la Nepszava, dans les gares des chemins de fer de l'État, et l’on sait que presque tous les chemins de fer en Hongrie appartiennent à l’État.

Ces mesures sont appliquées, à l'égard de la presse adversaire du gouvernement avec un esprit de suite et une énergie qui ne se démentent pas, et les tribunaux répondent par leurs jugements à la politique de répression du gouvernement. Un discours du ministre de la Justice Polonvi, prononcé à la Chambre le 18 Juillet 1906, révèle avec clarté le plan poursuivi. Le député démocrate Vazsonyi lui demandait des explications sur les mesures de confiscation prises par lui et lui reprochait de continuer le$ traditions du gouvernement absolutiste de Fejervary, contre lequel s'était alors élevée la Coalition : il ne voyait, quant à lui, disait-il, aucune différence entre les procédés appliqués « sous la marque de Ja tulipe ou sous celle de l'aigle doublé‘ ». Le ministre lui répondit qu’il avait donné l’ordre à tous les procureurs de l'État, quand la presse excilerait à des délits, de proposer la confiscation au tribunal compétent : quant à la confiscalion préventive, elle lui paraît nécessaire dans certains cas et 1l était résolu à

1. Il estassez curieux de noter que les diverses mesures prises après les grèves agraires de 1897 contre les réunions et les journaux, où l'on excitait à des actes illégaux, ont été tour à tour appliquées par le régime Tisza contre les Socialistes, puis Par le ministère absolutiste

contre la Coalition et la noblesse, enfin Par la Coalition contre les

Socialistes. Chaque fois ceux qui se trouvent dans l'opposition crient à la tyrannie,

LA SITUATION POLITIQUE DU PROLÉTARIAT 141 la maintenir ; il acheva son discours au milieu des applaudissements répétés de la Chambre, en déclarant qu’il entendait ne pas se laisser tromper par les « sirènes démocratiques », qu'il établirait toutes les responsabilités si l'État ou la famille était menacés : « Dans un État agraire comme la Hongrie, où de la moisson dépend non seulement l'existence des petits, des moyens et des grands propriétaires, mais aussi le bien-être ou le malheur de la classe ouvrière, on ne peut tolérer que les socialdémocrates

excitent les travailleurs à ne pas exécuter leurs traités. On doit protéger la bourgeoisie contre le terrorisme de l’Internationale ‘. »

La presse socialiste « muselée » n’a pas pour se défendre des ressources secrètes aussi abondantes que la presse bourgeoise : on savait depuis longtemps le rôle que jouait l’argent des sociétés et du gouvernement dans la vie des journaux de Budapest. Mais il a été établi devant le Parle-

ment par un député, M. Nicolas de Szemere, qui a joint en ce cas l’audace d’une intervention courageuse à l’originalité d’un magyar de la plus vieille souche, dédaigneux des

1. Cette politique de répression n’était pas limitée à la presse socialiste, mais étendue à toute la presse ennemie du gouvernement: ainsi, les journaux des nationalités n'étaient pas épargnés ; voici le bilan dressé le 2% août 1906 par l’Arbeiler Zeilung dans un article de polémique qu'il intitulait du qualificatif injurieux : ie « Betyarentum » contre la liberté de la presse; à ce moment trois numéros du journal slovaque « Ludove Noviny » étaient confisqués et les rédacteurs poursuivis pour haute trahison ; la « Tribuna d’Arad » subissait deux procès de presse en huit jours: à Broos, la « Libertatea » avait un rédacteur en prison et deux procès de presse pour excitation, à Budapest le « Poporul Roman » déjà condamné deux fois avait deux autres procès pendants; «l'Orizontul » de Klauserbourg avait été poursuivi cinq fois dans les trois dernières semaines; dans ce même temps le « Foaia Poporulin » l'avait été sept fois, pour attaques contre des fonctionnaires, contraventions à la loi sur la presse et attaques contre l'État hongrois; il n'est pas jusqu’à | « Unirea », journal ecclésiastique des grecs unis, à qui n’aient été lancées quatre accusations en une seule fois. Du reste, à la même époque, les municipes des comitats de Neutra et de Temes et de la ville d’Arad adoptaient des résolutions demandant au ministre d'interdire tout journal qui ne serait pas écrit en magyar.

üitres, el au sang-froid de l’homme des clubs. Son exposé est d'autant plus intéressant, que le ministre-président, M. Weckerlé, parlant après lui, avoue « qu’en fait, à quelques exceptions près, beaucoup de feuilles correspondent à la description faite par M. de Szemere » et, s’il assure que le gouvernement actuel n’a pas besoin de s’assurer des organes à lui, il ajoute que pour faire prendre fin à l'état actuel, pour « purifier la presse », il faut que les sociétés et les journalistes y aident les premiers. Quelle est done cette description dé M. Szemere?! A Budapest, paraît chaque jour environ 30 journaux hongrois et 9 allemands, soit un plus grand nombre qu’à Vienne, à Rome ou à Madrid. Est-ce que ces feuilles peuvent vivre de la confiance du publie, c’est-à-dire des abonnements et des annonces ? non point ; le plus souvent, les banques et les sociétés doivent conclure un forfait de presse, sinon elles sont attaquées par elle, comme l'ont été le Jockey-Club et le Totalisateur, tandis que la direction des courses de chevaux était respectée parce qu’elle était passée sous le joug. Cet état de choses n’est pas spécial à la Hongrie, mais à Budapest il est généralisé, Il s’y ajoute une subvention gouvernementale d’une forme un peu spéciale; M. de Szemere ne la décrit pas, mais c’est chose connue dans la capitale magyare; ce n’est pas la brutale distribution de fonds secrets à une feuille ; c’est l'achat du député, qui vote et qui dirige un journal ou y écrit, par le Système spécial des avocats auprès des ministères : en Hongrie, une autorisation gouvernementale ou une faveur du pouvoir est accordée discrétionnairement par les ministres dans un très grand nombre de Cas; pour soutenir leurs demandes, les particuliers ont pris l'habitude de constituer

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