Séance de la Chambre du 10 octobre
comme défenseur un député, qui est leur avocat, et ils le rétribuent comme tel. Celui-ci use de son influence auprès du pouvoir, ou plus exactement c'est un pacte tacite qui se conclut entre le député et le ministre. Cet usage, ou, pour dire le mot, ce trafic est d’un si constant emploi qu’un député de notre connaissance, qui le repoussait et venait d’être élu, dut, pour écarter les importuns qui le harcelaient, afficher à la porte de son cabinet : « Ici on n'accepte pas d’être avocat auprès des ministères. » Exagèrent-ils autant qu'on le dit, ceux qui soutiennent que quelque chose des mœurs orientales se ressent dès l’arrivée à la colline
de Bude ?
C’est donc bien la « manière forte » qui a triomphé dans la politique suivie depuis 1897 par les elasses dirigeantes à l'égard du prolétariat ; pourquoi cette politique de répression ? pourquoi ces mesures, dont l'étranger comprend parfois mal l'énergie et, on peut le dire, la brutalité? Déjà nous avons laissé pressentir l'explication ; il ne suffit pas de parler de sentiments conservateurs, de réaction féodale, etc. ; les mêmes intérêts sociaux conduisent, selon les milieux, les époques et les pays, à des politiques très dissemblables. Or, en Hongrie, deux idées ont dominé les classes dirigeantes, ému leur sensibilité et eonduit leur volonté : ces idées, toujours présentes, sont celles du danger national et du péril social que la Hongrie courait et court du fait de la propagande et du mouvement socialistes. Les classes dirigeantes ont éprouvé et éprouvent au plus haut degré l’angoisse de l'avenir ; que l’on parle avec des grands propriétaires, des hommes politiques, que l’on vous lise les journaux de la Coalition, le même sentiment
se reflète : les chefs du mouvement agraire sont considérés comme « des coquins » ; le socialiste est un traître à l'État ; le socialisme constitue une félonie nationale ; une véritable haine lui est vouée; on ne le considère pas comme un part politique d'idées utopistes, qu’il faut observer, mais non persécuter, comme le font les classes conservatrices d’autres pays ; on voit en lui l’ennemi le plus perfide et le plus dangereux de la nation hongroise.
C'est que le développement du socialisme en Hongrie atteint dans leurs forces vives les hautes classes magyares : il ruinerait leur puissance sociale et anéantirait leurs aspiralions nationales, La ruine de leur puissance économique est assez expliquée par ce que nous avons dit de la répartition des terres ; si le socialisme agraire organisait le prolétariat des champs, on voit difficilement comment le petit nombre des propriétaires défendraient leurs personnes, leurs biens et leurs moissons contre le grand nombre des travailleurs éparpillés sur le pays; ce serait la ruine de leur fortune, la ruine des récoltes. Par suite de la constitution sociale de la Hongrie, il s’agit donc d’une question de vie ou de mort.
L'anéantissement de leurs aspirations nationales est clairement mis en lumière par l'expérience du gouvernement absolutiste du baron Fejervary de 1905. Dans cette crise les démocrates et les socialistes ont marché résolument avec le roi, le ministère absolutiste et le ministre de l'Intérieur Kristoffy, contre la Coalition nationaliste. Ils n’ont eu qu'un dessein : celui de développer et d’introduire en Hongrie le suffrage universel intégral, qui les rendrait maitres des éleclions. Ils l'ont demandé à la gentry, qui n’a jamais voulu s'engager formellement à le faire aboutir : ils en ont au contraire obtenu la promesse du ministre Kristoffy et ont dès lors vigoureusement soutenu ce dernier. Pour
atteindre ce but, ils ont pardonné au ministère de violer la constitution et les libertés politiques du pays; ils ont passé par-dessus les moyens, pour obtenir la fin qui leur paraissait fondamentale ; ils ont pactisé avec l’absolutisme, pour atteindre ce qu'ils considéraient comme le plus grand bien. Mais quel résultat a eu cette alliance momentanée du roi et du prolétariat contre la noblesse? c’est de désarmer celle-ci à l'égard du monarque, de donner à ce dernier un pouvoir absolu ; l'expérience lui a montré qu'il « jouait sur le velours », pouvait à sa guise s’allier avec les nobles ou les prolétaires, persécuter les uns par les autres et pratiquer la vieille devise romaine : divide ut impera ; il peut désormais user à l'égard de la noblesse magyare de ce « moyen de chantage » terrible et la-rendre trop heureuse de s'entendre avec lui : la peur l’a rendue accommodante, Ainsi les aspirations nationales de la gentry hongroise sont paralysées par le mouvement socialiste, qui offre au roi. le meilleur point d'appui pour résister à toules les sollicitations ; aussi voit-on que depuis la conclusion du pacte entre le roi et la Coalition, les nationalistes magyars au pouvoir n’ont causé nulle difficulté à la couronne. Mais ils ne peuvent pardonner aux socialistes leur tactique, qu'ils * considèrent comme une véritable trahison nationale. C’est l’obstacle le plus fort qui se soit dressé contre le développement de la politique hongroise nationale depuis cinquante ans. Cette noblesse très patriote a le sens de la faiblesse du peuple magyar enserré entre les masses slaves et allemandes ; elle veut fortifier l’État hongrois, pour y faire triompher la magyarisation, s’il en est encore temps, et pouvoir plus tard y résister comme dans une forteresse contre les poussées nationales étrangères. Depuis 1867, tous les partis magyars ont communié dans l’idée d’accroître continüment l'indépendance interne de la Hongrie :
la méthode à varié, le sentiment est resté identique. Dans ce développement, la crise de 1905 a introduit une coupure ; non seulement les socialistes ont pactisé avec Vienne, mais ils ont donné pour l’avenir au roi la sensation de sa force, de son pouvoir de résistance contre les aspirations nationales de la noblesse : c’est ceci surtout que cette noblesse ne peut pardonner au socialisme ; c’est pourquoi elle l’accuse de trahison nationale‘, lui voue une haine indéfectible et le traite avec la rigueur que nous avons décrite.
Cette politique de répression du socialisme, cette politique «de la main-forte » n’est cependant pas exclusive d’une politique de réformes sociales : la première peut suffire à des hommes à courte vue, elle ne constitue qu’une partie de l'activité de politiques sans doute conservateurs, mais qui ont le sens de l'opportunité et qui savent que des concessions mesurées sont souvent la plus nécessaire et la plus habile défense du s/atu quo.
Aussi, lorsque les hommes d’État de la Hongrie se furent rendus compte de la profondeur du mécontentement chez les classes pauvres, de la réalité et de l’acuité du trouble : social, ils eurent presque en même temps la volonté d'une répression énergique et le sentiment des réformes nécessaires. Sur le premier point, ils furent d'accord avec l'unanimité de leurs amis ; sur le second, ils sentirent se* dresser contre leurs efforts la coalition des intérôts privés :
1.11 reste cependant vrai que le ministère absolutiste Fejervary avait dans son programme un certain nombre de concessions faites par le roi aux sentiments nationaux hongrois. Aussi socialistes et démocrates se défendent, en disant qu'ils veulent une indépendance nationale plus efficace que la gentry. Mais leurs sentiments intimes ne changent rien au «nouveau jeu » introduit dans la politique hongroise.
aussi leurs déclarations publiques ne furent-elles suivies de presque aucun effet jusqu’en ces derniers temps. Les hommes avisés de l'ère libérale, les Szell, les Daranvi, les Etienne Tisza, hommes de haute intelligence et de vues politiques étendues, comprirent les nécessités de la situation et le dirent. M. Koloman de Szell parla pour la première fois dans son programme de gouvernement d’une politique sociale indispensable. Les idées de M. Daranyi sont d'autant plus intéressantes que cet homme politique était ministre de l'Agriculture lors des premières grèves agraires de 1897 et l’est encore aujourd’hui, après, du reste, quelques années d’éloignement du pouvoir‘; c’est lui qui a préparé, proposé et soutenu toutes les Lois relatives au travail dans les campagnes ; il est le véritable inspirateur de la législation que nous avons décrite plus haut; il est l’homme représentatif de cette politique, et quand on a fêté en avril 1908 le dixième anniversaire de son ministère, les classes dirigeantes de Hongrie fétaient celui qui avait défendu leurs intérêts pendant une période singulièrement critique. Or, M. Daranyi, dans le rapport que nous avons cité, écrivait en exposant sa politique depuis 1897 : « Les forces de désordre s’accrurent peu à peu, au point d’être dangereuses pour l’état de choses existant... Le département, voyant la nécessité au point de vue de la production agricole, d'améliorer les eonditions d'existence du travailleur et connaissant la gravité à la fois politique et sociale de semblables réformes, décida de traiter la question tout entière radicalement et de ne pas se contenter de mesures provisoires. Le but à atteindre était d’un côté de défendre ces graves intérêts politiques
4. Il a été nommé ministre de l’Agriculture pour la première fois, en novembre 4895. et l'est resté sous les trois ministères Banffy. Szell et
Khuen-Hedervary jusqu'en novembre 1903 ; il redevint ministre de l'Agriculture le 8 avril 1906 avec le ministère de la Coalition.
et économiques touchant à l’agriculture, et d’un autre côté de secourir les misères agricoles, de donner satisfaction à leurs vrais intérêts et de prévenir ainsi l'extension du mouvement socialiste. »
Le comte Étienne Tisza, qui prit le pouvoir en 1903, a sans doute été trop confiant, en ne prévoyant pas le résultat d'élections faites sans les précautions habituelles ; mais c’est, malgré cela, une des intelligences les plus vigoureuses et les plus claires de son pays, un de ces conservateurs à la mode anglaise, audacieux et ami du s/atu quo, intellectuel et homme de sport, esprit politique et debater incisif, protestant convaincu et tolérant ; il n'a pas craint de faire le mea culpa de sax classe sociale et de la rappeler à ses devoirs, selon son esprit porté vers l'idéalisme : « Les classes sacrifiées pendant dix-neuf cents ans, dit-il dans une conférence faite en septembre 1903 devant la sociélé littéraire protestante de Nagv-Varad, se sont comme de juste révoltées de tant d'abandon. La société a des devoirs envers les humbles : elle ne les remplit pas puisque, précisément, la richesse actuelle coïncide : avec un surcroît de misère dans le peuple... La liste est longue des améliorations à introduire pour atteindre ce but : il faut réglementer la production de manière à ce que soient protégés le corps et la santé de l’ouvrier : il faut protéger l'enfant et la mère contre l'exploitation du capitaliste ; il faut assurer l'éducation de l'enfant ; il faut assurer l’ouvrier contre la maladie, contre les accidents, contre la vieillesse et contre le chômage ; il faut lui donner des logements sains et aérés; il faut lui donner le repos et la distraction et, avant tout, il faut lui donner à lui-même l'éducation et le perfectionnement de ses aplitudes professionnelles‘. » Il est vrai que pour accomplir