‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 5 sur 122 · Sludien, loco cilalo, p · texte numérisé non relu

Sludien, loco cilalo, p

Pacte nécessaire de l’affranchissement eut de déplorables conséquences économiques : l’ancienne association du propriétaire et du paysan procurait à l’un la main-d'œuvre, à l’autre la terre ou du moins la vie certaine pour lui et sa famillé. Sa dissolution enleva au propriétaire cette maind'œuvre, en même temps que ses outils, son bétail, ete. ; elle enleva au nouveau libéré des droits d'usage précieux, le travail assuré et patriarcal; elle en fit un prolétaire parfois sans feu ni lieu, toujours sans indépendance et Sans certitude pour sa nourriture du lendemain. De là est née la crise à double face, qui se déroula en Hongrie : la crise des propriétaires et celle du prolétariat agricole.

- Les anciens « possesseurs serfs », devenus petits paysans libres et autonomes, coulèrent des jours assez heureux pendant une douzaine d’années, jusque vers 1880 ; beaucoup prospérèrent et agrandirent même leurs domaines ; mais depuis cette date, la crise agricole, les fléaux divers, l’absence d'épargne, l'accroissement de la population et la division des héritages firent subir à ces petits propriétaires les mêmes épreuves que celles ressenties par la moyenne propriété. Aussi l'étendue de ces petites propriétés paysannes a-t-elle très sensiblement diminué depuis le recensement de 1870 : d’après le service de la statistique, ses résultats ne sont pas comparables à ceux du recensement de 1895; toutefois, le fait que les exploitations de moins de 5 jochs couvrent une étendue beaucoup moindre qu’en 4870, que celles de 5 à 30 jochs ont passé de 16 millions à 10 millions de jochs, confirme les observations faites par les économistes. Ainsi, même la classe la plus favorisée en 1848, celle des petits propriétaires, sortit fort éprouvée des événements d'ordre divers qui se succédèrent depuis 1880 environ.

Les catégories moins avantagées subirent plus vivement encore l'atteinte de ces épreuves. A cette situation, qui semblait désespérée, quel remède apporter? A celte masse d'anciens serfs, il aurait fallu pouvoir vendre des terres; mais où en trouver? l'État céda ses terres; mais quand il lui en resta forl peu, se posa le problème de la parcellation des grandes propriétés. IL n’a pas été résolu depuis lors et ne paraît pas près de l'être : on a proposé de donner à l'État le droit d’ exproprier contre indemnité dans un dessein d'intérêt public, comme on a donné ce droit dans une loi industrielle récente en vue de l’établissement de fabriques. Mais une mesure aussi radicale n'avait guÿre de chance d’être adoptée par un gouvernement soumis aux influences des grands propriétaires. Aussi, on s’en est tenu jusqu’à présent à deux palliatifs : le premier a consisté dans l’achat de terres par l'État aux propriétaires et leur revente aux. paysans, mais cette action ne paraît pas avoir très bien réussi ; on a prétendu que l'État (ou la banque qui lui servait d'intermédiaire) achetait à trop haut prix. Surtout, pour que la mesure eût un large effet, il aurait fallu que les achats fussent opérés en grand, et il était malaisé de trouver des propriétaires vendant à des prix raisonnables : ; puis les reventes auraient dû être faites par l’État contre une annuité et non contre un paiement en capital, que les paysans étaient souvent incapables de régler; mais alors se posait une difficile question financière, aie de trouver des ressources immédiates fort importantes, si l’on voulait généraliser cette action. En tous cas, il n’y a jusqu’à l'heure actuelle qu'un nombre très restreint de paysans qui ont profité de celte intervention.

Le second procédé employé est un procédé en quelque sorte préparatoire : il consiste dans la restriction ou le

transfert des fidéicommis : l'institution du fidéicommis est en effet un des obstacles les plus sérieux à l'extension de la propriété paysanne ; en Hongrie, théoriquement, chaque individu peut se constituer un fidéicommis avec la moitié de sa fortune, — ce qui est la quotité disponible, — soit-en immeuble, soit en argent. Dès lors, c'est la famille qui devient propriétaire et l'individu n’est qu'usufruitier. Une fois le fidéicommis constitué, le bien devient donc inaliénable et la parcellation impossible! : un tel résultat pourrait être heureux s'il s'agissait de petites propriétés ou de propriétés même étendues, mais constituées en forêts; malheureusement, en fait, les plus petits fidéicommis portent sur des biens de 1.000 hectares (2.000 jochs) : on est très loin de l’homestead ?. D'autre part, beaucoup de fidéicommis s'étendent sur des terres arables, dans l’Alf6ld, et même souvent sur les meilleures terres labourables du pays : ainsi, dans le comitat de Tolna, où le prince Esterhazy possède, dit-on, le vingtième de la terre, plus de 400.000 jochs, ce sont les lieux les plus fertiles qui lui appartiennent.

À cet égard la mesure prise par.l'État est bien timide : son consentement étant obligatoire pour la constitution de tout fidéicommis, il ne l'accorde plus en fait quand on veut en instituer un portant sur des terres arables ; d'autre

A. Quelques fidéicommis s'éteignent avec la disparition d’une famille; d’autres finissent du consentement de tousles membres de la famille ; encore qu’on discute le bien fondé de cette renonciation, qui

n’est donnée que par les membres actuels et non éventuels de la famille. Mais ces cas sont exceptionnels.

2. I1 n'y a pas un seul fidéicommis de paysan. Généralement, le fidéicommis se lie soit avec un majorat, — c’est le cas le plus fréquent, — soit avec un seniorat : le membre le plus âgé de la famille estusufruitier et jouit d’une sorte de retraite ; dans ce second cas, si le fidéicommis porte sur des terres et non sur de l'argent, il produit des résultats déplorables: comme la terre passe, après l’usufruitier actuel, à des parents souvent éloignés et inconnus, on ne la soigne pas et on lui fait donner tout ce qu’elle peut.

part, il propose de transférer les anciens fidéicommis de la plaine aux forêts et aux terrains de montagnes ; mais, comme il n’ÿ oblige point, son offre ne rencontre qu'un äccueil des moins favorable.

Cette action de l'Etat est d'autant plus insuffisante qu'il a laissé se constituer depuis trente ans une propriété inaliénable des plus étendues ; si lon prend, à titre d’indica= tion, les statistiques de 1870 et celles de 1900, on voit qu'en même temps que les propriétés des églises doublaient détendue (1.288.000 jochs en 1870, 2.500.000 én 1900), celles des fidéicommis quintuplaient (463.000 en 1870, 2.633.000 on 1900). Aujourd'hui de colossäux domaines fidéicommissaires, sont formés : « D'après le registre du ministre de la Justice, ceux des princes et comtes Esterhäzy couvrent 516.000 jochs, des comtes Schünborn 241.000, des comtes Kärolyi 174.000, des comtes Palffy 104.000, des comtes PaHavicini 66.000, des comtes Kohäry 60.000, des comtes Barkdczy 52.000, des comtes Almässy 40.000, des Festetich 36.000, des comtes Batthyäny 34.000, des comtes Szécheny 26.000, des comtes Wenckheirn 25.000, des comtes Dessewffy 22.000, sans compter les comtes: indigents ». M. Béla Flüdes, professeur à l'Université de Budapest et député de la « Coalition » montrait fort bien que « l'influence de ces fidéicommis et des biens de mainmorte est particulièrement dangereuse à l'égard de l'accroissement et de la répartition de la population, L'inaliéz nabilité empécha l'établissement de petits propriétaires, de sorte que ceux-ci émigrent »!,

Dans ces dernières années l'extension des fidéicommis a été arrètée, mais aucune action énergique n’a été menée pour la porcellation des grandes propriétés, et dès lors la

1: Diclionnaire (hongrois) de l'Économie politique, &. 1, p. $5, cité dans la Hongrie contemporaine et le suffrage universel, p.14.

propriété paysanne est restée trop petite : comme en 1848, une grande partie des paysans manque de terres. Depuis cette däte; il s’est constitué peu à peu uné classe très restreinte de riches paysans dans l’Alf6ld ; une classe plus nombreuse de petits cullivateurs à peu près indépendants à subsisté ; mais le plus grand nombre est demeuré prolétaire, soit simple ouvrier agricole, soit possesseur d'une terre insuffisante pour le nourrir. Ainsi, soixante ans après le servage, la majorité de la population hongroise est dans une situation peut-être pire qu'avant 1848. Or, les aspirations modernes commencent à l'animer, On devine l’angoissant problème de demain.

Quant à la crise des propriétaires, surtout des moyens propriétaires, membres de la gentry ou petite noblesse, ellé parait aujourd’hui en décroissancé, mais ses effets subsistent : nous avons dit que son origine était aussi dans l’affranchissement des serfs : sans main-d'œuvre, sans bétail, sañs outils, les propriétaires furent tout désemparés. IS reçurent bien de l'Élat un capital à titre d’indemnité, Mais ce capital, nous l'avons expliqué, fut insuffisant pour réparer le préjudice réel causé ; dans bien des cas, lé propriétaire, qui souvent n’avait jamais eu sa vie durant urie pareille somme d’argent liquide à sà disposition et n'avait jamais eu de capitaux à faire fructifier, la dépensa légèrement, plus d’une fois au jeu; souvent aussi simpleineñt par désir de päaräitre : un grand propriétaire conservateur de Hongrie, le comte Mailath; fait, dans quelques pages, l’étude de celte classe et la critique des habitudes de celle-ci : « Bien.des membres, dit-il, de la classe moyenne des propriétaires, connue sous le nom de gentry, agissent

d’une façon si irraisonnable, qu'au lieu d'augmenter leur nombre en s’unissant aux petites gens, qui s’adonnent à d’autres occupations et sont doués d'esprit pratique, ils ont très peu d'estime pour eux et ne liennent pas à les fréquenter. Mais ils s'efforcent d'autant plus à se créer des attaches dans la haute classe de la société : ils voudraient être des hommes puissants, renommés, et faire fortune ; n'étant pas matériellement assez forts et ne pouvant acquérir la fortune, ils finissent par se ruiner complètement! ». Leur goût du luxe, leur désir de paraitre, l'éducation coûteuse et manquant de sens pratique donnée à leurs enfants, le partage successoral des héritages, leur abandon des campagnes pour les villes où l'on s’amuse et où l’on reçoit des emplois publics, leur idéal de Jouer au seigneur en recevant une place de petit fonctionnaire et en se faisant appeler « votre dignité » (méltosägos) ou « votre grandeur » (nagysägos), tout cela entraîna cette classe sociale sur une voie périlleuse. Pour reconsütuer leur cheptel, payer leur main-d'œuvre, ils durent chercher des capitaux mobiliers, qu'ils n'avaient plus ; ils empruntèrent. Alors survinrent une série de fléaux : des vignobles furent atteints par le phylloxéra ; l'élevage subit dans le nord une épidémie de pneumonie infectieuse ; la peste porcine abaltit les porcs; de très mauvaises récoltes appauvrirent le pays, comme en 1894 et 1898. En même temps, les États occidentaux établissaient des tarifs de douane protecteurs de plus en plus élevés, qui mettaient des entraves aux exportations agricoles de Ja Hongrie. Les propriétaires s'endettèrent, les hypothèques grossirent. C’est alors que le revenu agricole diminua : déjà une part grandissante en était prise par les impôts,

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