‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 6 sur 122 · La classe moyenne en Hongrie, 1904, p · texte numérisé non relu

La classe moyenne en Hongrie, 1904, p

qui croissaient pour pouvoir couvrir les dépenses d’un État moderne, alors que les biens fonciers étaient autrefois libres de charge; l’intérêt des prêts était fort élevé, faute d’argent dans le pays et d'organisation du crédit ; les propriétaires acculés étaient trop heureux de trouver des capitaux disponibles à haut prix chez quelque juif, pratiquant l’usure ‘.

Le dernier coup fut alors porté par la crise agricole : pendant les trois dernières décades du xix° siècle et surtout à partir de 1880, la surproduction générale, les nouvelles cultures d'outre-mer amenèrent, comme on sait, une baisse considérable et générale des prix des produits de la terre : les cours du marché du blé et de la laine, par exemple, descendirent en Hongrie jusqu’à la moitié des chiffres qu’ils avaient atteints, Un travail plus grand, une main-d'œuvre plus nombreuse arriva à produire une plus grande quantité de produits, mais, la valeur de ces produits diminuant, le propriétaire ne retrouvait qu’avec peine le coût de production ?.

Dès lors la décadence fut irrémédiable ; les hypothèques augmentèrent, les remboursements furent impossibles, les

1. A cette crise d'endettement de la moyenne propriété de la gentry, comme aussi de la petite propriété, un ancien sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'Agriculture, M. Edmond Miklos, avait proposé, à une période difficile, le remède suivant : une banque d’État donnerait aux propriétaires le crédit à bon marché, à # p. 100 par exemple, et leur permettrait ainsi de convertir leurs dettes en annuité terminable ; elle aurait trouvé des ressources, d'après ce projet, dans les fonds de réserves des caisses d'épargne hongroises, qui sont assez riches. Mais n’aurait-ce pas été très insuffisant? (D’après le Wiener Landwirlhschaftliche Zeitung, 8 février 1902, dans le Bulletin du ministère de l'Agriculture de 1902, p. 395).

2. Ainsi de 1883 à 1903, l'exportation de farine s'élève bien de 3,5 millions de quintaux à 7,7 etla moyenne de production annuelle du froment passe bien de 16 millions de quintaux en 4870-19, à 40 en 1890-94; mais la valeur en millions de k. ne monte que de 320 à 496 (d’après Bernat, Revue économique inlernationale, octobre 1905, p. 147-148).

saisies judiciaires s’accrurent ', les transmissions de propriété attinrent un chiffre considérable ?;

Telle fut l’histoire de cette classe sociale, qu’on nomme en Hongrie la gentry; c’est une petite noblesse terrienne “qui n’a pu conserver ses terres et son. rôle social. Sa ruine a entrainé la vente de ses biens ; quant à son influence, elle a cherché à la maintenir en accaparant toutes les fonctions publiques. Le régime des vingt dernières années en Hongrie pratiqué surtout par feu Koloman de Tisza, consislait dans l'habitude de créer des places et de les donner à celle petite noblesse, d'étendre la bureaucratie, de g'ouverner par elle; de s'assurer par elle et à coups de florins une majorité dans le pays. Cet espèce de prolétariat bureaucraie est un des maux de cet état ; il travaille peu, n’est pas impartial, a besoin d'argent, est ignorant et vaniteux 3 cest, pour employer l'expression du comte de Mailath «un fléau, dont les ravages sont partout ailleurs moins néfastes qu’en Hongrie ».

De cette crise, sociale des propriétaires de la gentry, qu'est-il résulté ? une partie de ces nobles ont survécu à la tourmente; les plus riches, ou les plus sages, les plus économes et les plus intelligents ; une sorte de sélection

1. Voici la statistique des biens vendus dux enchères par suite de aillite :

Années: Nombre, Valeur.

ASTON TE Ste DIN ENT OS RSPRS 9.600 »

16898 LT EN ONE RE SAN LAEN 17.700 » - ANS 2 PTS TE de De eee 15.300 25.000.000 couronnes, AIO RE DEEE IR AN 19.900 47.000.000 — PERTE STE OR DE item 21.100 60.000.000 — RE RE RU 21.100 »

Se loco cilato, et Léopold, La Silualion du Paysan en Hongrie, p. 14).

2. Beaucoup de transmissions, pour W’ètre pas judiciaires, ien sont pas moins forcées : en 1875, il n’y avait que 193.000 transmissions de propriété d'une valeur de 166 milliotis de florins, en 1903, 524:000 d'une valeur de 838 millions de florins. ;

s’est faite. Aussi dans l’évolution de cette classe-sociale, on peut dire que la période de crise aiguë est passée : ceux qui ont pu la surmonter paraissent aujourd'hui dans une situation assez sûre ; ils ont acquis de la sagesse et de l’expérence et du reste le prix des denrées agricoles est un peu plus rémunérateur qu’il y a quelques années et en particulier le prix des céréales s’est élevé en Hongrie, depuis l'application du dernier tarif douanier de 1905.

Mais un grand nombre ont été ruinés : quelques-uns restent en possession de la terre ; mais le vrai propriétaire est le créancier, auquel le possesseur doit donner à peu près toutson revenu. La plupart ont été réduits à la vente. Quels ont été les acquéreurs ? Il semble bien que les paysans aient peu profité-de cette situation : ils n’avaient pas assez d’argent pour acheter ces domaines hypothéqués el vendus d'un bloc ; l'État ne parait pas avoir eu souci ou pouvoir d'intervenir ; du reste les petits propriétaires souffraient eux aussi des mêmes fléaux, de la même crise, et aussi des mêmes mœurs, du moins, d'un état d’esprit dont les effets étaient aussi fâcheux : leur envie irréfléchie d'acheter, leur absence d'esprit d'économie, joint souvent à leurs dettes et au taux usuraire qu'ils payaient, les rendaient incapables de devenir les propriétaires définitifs des terres à vendre de la gentry. Aussi il semble bien que l'étendue des exploitations moyennes n'a pas beaucoup varié : quelques achats par de riches paysans ou par des fideicommis l'ont peutêtre un peu diminué*.

Mais dans son ensemble cette propriété a seulement changé de mains : elle a été acquise par la bourgeoisie commerçante et industrielle en formation en Hongrie.

1. D'après les statistiques, du reste non comparables, de 1870 et de 4895, les exploitations de 100 à 1.000 holds ont diminué de 6.600.000 hectares à 5.600.000.

Cette bourgeoisie n’a aucune attache avec la gentry, qui la méprise ; l’une s'enrichit dans le commerce et la banque, l’autre végète dans les fonctions publiques ; l’une a un passé de noblesse, l’autre de roture ; l’une est de vieille souche magyare, l’autre est souvent d’origine allemande, comme la plupart des anciens bourgeois des villes, et surtout d’origine juive ; l’une dépérit, et son influence sociale tombe ; l’autre croît et remplace la classe moyenne ancienne. Cette substitution est vue avec défaveur par laristocratie et les nationalistes hongrois : ils estiment les éléments nouveaux moins sûrs, moins acquis aux intérêts mag yars ; il n’y a pas entre eux et la haute noblesse le même contact qu'entre magnats et hommes de la gentry.

Quoi qu’il en soit, la crise des Propriélaires n’a pas abouti, comme on aurait pu le croire, à une modification essentielle dans la répartition de la propriété, mais simplement dans la majorité des cas à un changement du titulaire de cette propriété.

Quant à la grande propriété, aux latifundia que possèdent les magnats, sa grandeur même leur a permis de survivre à la tourmente et de surmonter celle crise, qu’ils ont ressenti tout comme la moyenne propriété. Cette grande propriété a même accru, comme mesure de défense, ses domaines inaliénables, qui sont six fois plus étendus aujourd'hui qu'il y a trente ans.

Aussi dans l’ensemble, la grande aristocratie foncière a-t-elle conservé et ses terres et sa force.

Elle devait donc, au moment favorable, reprendre toute son influence sur le Pouvoir, monopolisé pendant vingt ans par les éléments de la gentry, reliés d’une forte arma-

ture par Koloman de Tisza. La crise constitutionnelle lui fournit cette occasion et le gouvernement de la Coalition est né sous ses auspices. Au reste, elle fait aux éléments sains de la gentry sa part; avec cette dernière, l'entente est facile et désirée ; 1l n’y a pas de coupure entre ces deux classes sociales : l’une d’elles se compose des nobles ayant un titre (baron, comte ou prince), donné par le roi, et possédant une grande propriété ; l’autre des nobles sans titre et possédant généralement une moyenne propriété : encore ces règles ne sont-elles pas absolues et l’on voit par exemple au « Casino des magnats » des hommes sans titre, mais de très vieille origine nobiliaire, Gentry et magnats ne sont séparés ni par de profondes différences sociales, ni par des traditions, ni par leurs goûts, ni par leurs occupations. L'histoire a bien creusé un fossé entre classes en Hongrie : mais d’une part se trouve l'aristocratie et la petite noblesse unies et d'autre part les anciens serfs promus paysans indépendants ou ouvriers agricoles libres.

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Cette histoire esquissée de la propriété et des classes sociales agricoles depuis 1848 expliquela situation actuelle et sa gravité ; on peut la résumer à grands traits d'après les enquêtes de 1895 et de 1900.

La grande propriété (de plus de 500 hectares ou 1.000 arpents) est possédée par deux à trois mille individus ou personnes morales surtout ecclésiastiques et s’étend sur un tiers environ du sol cultivé de la Hongrie? ; cette propor-

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