Cf. Documents annexes, lableau M
Et dans son discours terminal, le délégué du comité exécutif se montra le propagandiste avoué du parti politique social-démocrate, indiquant par là d’où venait l’inspiration unique : « Les travailleurs, dit-il, ont en Hongrie un parti qui a recueilli dans son programme et cherche à réaliser tous ces problèmes économiques et de droit politique, qui répondent aux préoccupations du peuple travailleur. Ce parti est le parti social-démocrate, qui est appelé à conquérir à l'humanité un avenir meilleur. Ce parti a dans son plan d'organisation en matière économique la formation de syndicats. À ce parti, nous devons nous affilier, et nous devons fonder une fédération syndicale. Ce parti est international et nous devons nous organiser internationalement, nonobstant tout reproche : Le capital est international et même la Hongrie, avec ses huit nationalités, est le vrai sol de l’internationalisme ‘. »
Le comité exécutif joue donc bien le rôle de ferment dans ce développement de l’organisation syndicale ; bientôt la puissance syndicale se fait sentir assez forte pour qu'en 190% le ministre de l’intérieur retire un ordre de suspension du syndicat des menuisiers, sur la menace d’une grève générale faite par les ouvriers de Budapest et soutenue par une grande démonstration.
. Le mouvement gagne peu à peu les professions encore inorganisées : les employés des postes de Budapest, qui cessent le travail en 1905 et obtiennent une augmentation de salaire de 80 couronnes par an, les journalistes des feuilles de province qui provoquent un congrès de leur corporation et adhèrent aux idées social-démocrates, les employés de commerce qui s'organisent en syndicat en 1905 et en 1906 et réussissent à faire fermer à huit heures
1. Die Lage der Bergarbeiter, Prolokoll der Landeskonferenz, p. 21: ef. aussi, p. 4, 18 et 23,
les magasins de Budapest, certains instituteurs même, comme nous l'avons rappelé plus haut. Mais ce sont surtout les journaliers agricoles dont le groupement présente un grand intérêt : surveillés et entravés jusqu’en 1905, ils peuvent cette année-là, grâce au ministère absolutiste, poursuivre librement leur propagande : en un an, elle fait merveille et quand, au début de 1906, la fédération nationale des ouvriers des champs est fondée et les statuts approuvés par le gouvernement, celle-ci comptait déjà quelque 30.000 membres. Les grèves des moissonneurs se propagent en l’été de 1905 et celui de 1906 ; les domestiques de ferme suivent le courant ; un champ nouveau est ouvert au mouvement prolétarien.
Ainsi, les années 1905 et 1906 sont des années de grand accroissement et de prospérité ; le nombre des syndiqués augmente, les métiers inorganisés s'organisent ; la cohésion du mouvement augmente par la création des fédérations nationaies, qui remplacent de plus en plus les groupements locaux, les ouvriers des champs viennent renforcer l'effectif du socialisme. Celui-ci semble courir de victoire en victoire et renverser tout sur son passage.
Mais l’arrivée de la « Coalition » au pouvoir mit un frein à cette ardeur ; l’action du gouvernement a été employée aussitôt à arrêter l’extension du mouvement, puis à le canaliser, à l’affaiblir par tous les moyens, à le combattre ouvertement ou de biais.
Dès 1907, le gouvernement n’a accordé son agrément aux statuts d'aucune organisation ouvrière nouvelle ; pendant ce temps, les organisations patronales se fondaient en grand nombre et librement ; on en compta deux cents environ en 1907. De la défensive, le pouvoir passa à l’offensive : 354 sections locales des fédérations nationales de métier, — ce que nous appellerions des syndicats, —
furent dissoutes en cette année 1907. Puis, en 1908, on s’attaqua aux fédérations : le ministère de l’intérieur prononça la dissolution de celle des ouvriers du bâtiment ; en octobre le ministre du commerce suspendit celle des ouvriers des chemins de fer et prescrivit une enquête sur son activité, lui reprochant de violer ses statuts, de refuser la liste de ses membres et de faire participer à sa direction des personnes qui n’élaient pas employées aux che-
mins de fer; en novembre, la fédération est dissoute et ses
biens attribués à la capitale. Enfin, le 29 décembre 1908,
le ministre de l'intérieur dissout deux des fédérations les plus importantes de Hongrie, celle des ouvriers métallur-
gistes et celle des travailleurs du bois, compromises,
déclare-t-il, dans les manifestations publiques qui ont éclaté
à Budapest le 8 octobre.
Cette action du gouvernement, énergique et suivie, n’a pas été sans avoir sa répercussion sur le mouvement syndical. Depuis 1907 celui-ci marque un temps d'arrêt: il n’est pas brisé par la tourmente, mais il plie, il recule, il faiblit ; les organisations les moins avancées disparaissent ; ainsi -la fédération des ouvriers agricoles, fondée par Alexandre Csizmadia, Bernard Kordor et Arminius Ladàanyi, qui avait compté jusqu à 72.000 membres, est pour l'instant à peu près détruite; les syndicats des ouvriers du gaz n'existent plus, ceux des maçons et des bouchers sont des plus affaiblis, de même que ceux des ouvriers du fer et du bois, des garçons de café, des ouvriers tailleurs et des ouvriers et employés des chemins de fer. Il ne faut pas se dissimuler qu’une atteinte profonde a été portée au mouvement syndical par la politique du pouvoir ; mais il serait prématuré de s’en exagérer la portée. Dans ce bouillonnement d'espérance que les années 1905 et 1906 ont “fait naître dans les syndicats socialistes, on a visé au
nombre, aux effectifs, plus qu'à la qualité des membres ; quoi d'étonnant que ce déchet se produise à la première épreuve sérieuse : il prouve seulement que le mouvement a grandi trop vite, sans être suffisamment mûr, et assurément cette « mamière forte » a été en ce sens utile aux syndicats. Ceux qui ont été dissous se reformeront en « associations libres » secrètes et atteindront ainsi leur majorité. L'épreuve du feu sert à dissocier les éléments forts des autres. et à donner à une élite une vigueur nouvelle.